Chapitre 9.2 : Entre culpabilité et Camomille
La cuisine est devenue le seul sanctuaire de la maison. Alors que le chaos règne dans le salon, où les médecins ont laissé Victoria inconsciente sur le canapé, ce lieu familier offre un semblant de normalité. Les ombres des arbres dans la cour dansent à travers les fenêtres, éclairées par la lumière blafarde des réverbères. Jessica se tient près du plan de travail, ses gestes lents et précis. Elle a un besoin viscéral de s'accrocher à ces tâches quotidiennes, à ces rituels simples qui lui rappellent qui elle était avant que tout ne s'effondre. Le sifflement de la bouilloire brise le silence, et elle verse l'eau fumante dans deux tasses.
C'est à ce moment-là que Frank entre. Il n'a pas l'air d'un homme qui vient d'échapper de justesse à la mort. Il est calme, ou du moins, il fait de son mieux pour le paraître. Ses yeux, qui ont l'habitude de briller d'une énergie joyeuse, sont maintenant cernés et fatigués, mais ils gardent une étincelle de vigilance. Il s'adosse au comptoir, les bras croisés, le regard posé sur sa sœur.
— Tu devrais te reposer, Jessica, dit-il, sa voix est douce et sans la tension des jours précédents.
— Et toi ? Je me dis qu'un thé ne te ferait pas de mal.
Elle pose l'une des tasses devant lui. L'odeur réconfortante du thé aux herbes flotte dans l'air. Frank prend la tasse et en boit une gorgée. Ses lèvres se tordent en une grimace.
— Tu pourrais faire des efforts. C'est de la camomille ? C'est pour te détendre », réplique-t-elle avec un petit sourire.
Un silence confortable s'installe entre eux, l'un des rares qu'ils connaissent depuis des années. Frank observe sa sœur, sa silhouette mince, son élégance naturelle qui la fait toujours se démarquer. Sa question, à la fois brusque et pleine de tendresse, lui vient aux lèvres.
— Dis-moi, Jessica... Comment ça se fait qu'une belle femme comme toi n'ait ni mari ni petit ami ?
Jessica sent ses joues rougir. Elle détourne le regard, le fixant sur la bouilloire ; son cœur se serre légèrement. Elle a toujours évité ces questions, les rejetant avec une blague ou un sourire évasif. Mais avec Frank, elle sait que c'est différent. Il ne cherche pas de potins, mais se soucie réellement de son bonheur.
— Je... Je n'ai pas la réponse à cette question pour le moment, Frank. Je n'ai jamais pris le temps d'y penser, je crois.
Frank se déplace, se rapprochant d'elle. Il pose sa tasse et la regarde droit dans les yeux. Le ton qu'il adopte est à la fois taquin et protecteur, comme un grand frère prêt à la défendre contre le monde entier.
— Jessica, arrête. On sait tous les deux que c'est faux. Tu ne peux pas me mentir. Tu as une vie, des aventures. Mais tu ne restes jamais assez longtemps pour découvrir si c'est la bonne personne.
— Ce ne sont que des aventures, Frank. Rien de sérieux. Je sais ce que je fais.
— Je sais, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que tu es une cause perdue, Jess. Tu mérites mieux. On dirait que tu ne peux pas t'investir.
Elle secoue la tête, le regard triste. — Il n'y a rien de mal à vouloir être seule, Frank.
Frank lui prend doucement les mains et la regarde avec une affection profonde.
— Je sais qu'il n'y a rien de mal à vouloir être seule, Jessica. Mais ce n'est pas ce que tu veux, n'est-ce pas ? Si tu te concentrais de la même manière que tu le fais pour tes aventures d'un soir, tu en trouverais un. Je te l'assure.
La douceur de ses paroles la frappe de plein fouet. Il n'y a pas de jugement dans sa voix. Ses mains sont un rempart solide contre la peur qui la ronge. Elle ferme les yeux un instant, laissant la chaleur de ses mains la réconforter. Il la connaît si bien. Mieux que personne, il sait que derrière ses blagues et son comportement, il y a de la douleur et de la peur.
Elle rouvre les yeux et se retrouve à sourire. — Je ne pensais pas que tu dirais ça.
Frank sourit à son tour, un sourire triste mais sincère. Il serre les mains de sa sœur. — C'est pour ça que je suis là, Jessica. Pour te le dire. Tu mérites mieux, c'est tout. Et puis si je ne suis pas là pour te taquiner, qui le fera ?
Il la lâche et reprend sa tasse de thé ; l'atmosphère de la cuisine se détend un peu plus, pour la première fois depuis la mort d'Anna. La scène est un rappel silencieux de l'amour qui les unit, un lien qui n'est pas parfait, mais qui tient bon malgré tout.
Le vent souffle sur Valombré, un vent frais qui fait danser les feuilles d'automne sur l'asphalte. Rufus et Camille marchent côte à côte, profitant d'un rare moment de paix dans les rues de la petite ville. Ils discutent de tout et de rien, un instant de répit bien mérité après la tempête qu'est le deuil.
Soudain, une silhouette émerge d'une boutique. C'est Tom ; son visage habituellement jovial est grave. Il s'arrête et les fixe, un dossier épais serré contre sa poitrine.
— Salut les gars, dit-il d'une voix basse. Je pensais vous trouver ici. J'ai eu du mal à mettre la main sur ces informations, mais je pense que ça pourrait vous être utile.
Il tend le dossier à Rufus, qui l'ouvre, ses mains tremblantes d'anticipation. Les premières lignes qu'il lit lui coupent le souffle. Il sent le sol se dérober sous ses pieds. L'air devient plus froid, le monde plus silencieux.
— C'est... C'est mon père. Mais comment as-tu eu ça ? demande Rufus, sa voix tremblante.
Tom baisse la tête, l'air embarrassé. — Il y a deux ans, j'étais encore policier. J'ai reçu un appel pour violence domestique. C'était ta mère qui avait appelé. Quand je suis arrivé, elle était en pleurs. Il marque une pause, les souvenirs semblant le faire frissonner. Elle avait des bleus sur le visage. Des bleus qu'elle essayait de cacher. Elle m'a dit que c'était son mari qui l'avait fait, mais elle n'a pas voulu porter plainte. Elle a dit que c'était un accident et qu'elle l'aimait.
Il regarde Rufus, la compassion dans les yeux. — Elle m'a demandé de l'aide pour se soigner, pour s'échapper. J'ai essayé de l'aider, de la mettre en lieu sûr, mais elle a refusé ; elle m'a dit que son mari allait l'abandonner si elle partait.
Il y a un silence dans l'air, et les mots dans le dossier ne sont plus des suppositions. C'est la vérité. La vérité qu'il cherche. Il baisse la tête, et une vague de nausée l'envahit. Il lit la page à voix haute, les mots sortant de sa bouche comme des poignards. Il est écrit que Dan a empêché sa mère, Anna, de se faire soigner, qu'il l'a brutalement réprimandée et qu'il a utilisé la menace et la violence pour l'obliger à rester dans le village.
— Il l'a brutalisée, il lui a dit que si elle ne restait pas, il allait l'abandonner. Que son seul choix était de mourir ici, à Valombré. Et il l'a frappée aussi.
Camille, dont le visage est devenu pâle, pose une main tremblante sur l'épaule de Rufus. Le bruit léger des feuilles d'automne, le chant lointain des oiseaux, tout devient un bruit de fond lointain. Sa mère n'est pas morte en paix, elle a été brisée. Par son père. Il a toujours su que son père est un homme dur, mais il ne s'est jamais attendu à une telle cruauté. La colère qui monte en lui est un feu de forêt, brûlant tout sur son passage. Ce n'est pas la rage du deuil, mais la fureur d'un homme qui vient de découvrir que la personne qu'il aime le plus a été trahie et brisée par une personne qu'il n'aurait jamais soupçonnée.
Sans dire un mot, il donne le dossier à Camille. Ses yeux sont injectés de sang. Il se retourne et se met à courir. Il n'a plus de plan, plus d'objectif. Il court, poussé par un seul désir : confronter son père. Il entend la voix de Camille qui crie son nom derrière lui, mais il ne s'arrête pas. Il ne peut pas.
Fin du chapitre
Note de l'auteur :
Dans cette section, j'ai voulu marquer une pause dans l'enquête pour explorer la fragilité de Jessica. Alors que la maison est plongée dans le chaos après le malaise de Victoria , la cuisine devient un dernier refuge de normalité où les masques tombent légèrement. La discussion entre Frank et Jessica met en lumière non seulement la solitude de cette dernière , mais aussi la protection presque maladroite de son frère. C’est un moment de douceur suspendu, nécessaire pour contraster avec la noirceur des secrets financiers et de la manipulation qui entourent leur famille.
Selon vous, la tendresse de Frank envers Jessica est-elle un signe de sa propre innocence dans les affaires de la famille, ou cherche-t-il simplement à protéger le dernier lien sincère qu'il lui reste ?
A suivre : 9.3 : L’héritage des ruines
« Entre les débris d'un passé falsifié et le souvenir radieux d'une mère brisée, Rufus devra choisir : honorer l'héritage de liberté d'Anna ou succomber à la haine meurtrière qu'inspire son père. »

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