Chapitre 9.3 : L'héritage des ruines
Le souffle de Rufus est court, sa rage ardente. Il entre dans le bureau de son père sans frapper. Dan est assis derrière son écran d'ordinateur, plongé dans une concentration silencieuse. Il ne lève pas les yeux.
— Pourquoi ? La voix de Rufus résonne dans la pièce, tremblante de colère. Pourquoi tu as empêché maman de se soigner ?
Dan relève enfin le regard. Son visage, habituellement un masque d'indifférence, est vide. — De quoi tu parles ?
Rufus s'avance, les documents à la main : — J'ai tout lu ! Tu savais qu'elle pouvait se faire soigner, qu'il y avait d'autres médecins, d'autres traitements... Mais tu l'as forcée à rester ici. Pour quoi ? Pour que les secrets de famille restent bien gardés ? Pour que tout le monde se taise ? J'ai lu dans ses notes ce que tu lui as fait. Tu lui as dit que si elle partait pour se faire soigner, tu la laisserais tomber. Tu l'as menacée, tu as été violent, tu l'as frappée !
Le regard de Dan reste fixe, sans expression : — Si je l'avais laissée partir, elle aurait tout balancé. Elle aurait raconté tous les secrets de famille. J'ai dû la faire taire, Rufus. Tout ce que la famille a, c'est grâce à moi, tout ce luxe.
La rage de Rufus explose. Il aperçoit le revolver de son père sur le bureau. Il s'en empare et le pointe sur Dan. La colère dans ses yeux se mue en haine pure. — Je te déteste ! Je te déteste plus que tout au monde !
Dan, sans ciller, murmure : — Si tu tires, tu deviendras comme moi. Un assassin.
Rufus abaisse son arme, ses mains tremblant de fureur. Il n'est pas son père. Il jette le revolver au sol avec un bruit sourd et crie : — Je veux que tu meures ! Je voudrais que tu meures de la même façon qu'elle est morte ! Il se précipite hors du bureau, laissant la porte grande ouverte derrière lui.
Alors qu'il court dans le couloir sombre, les images de la violence et de la haine de son père lui vrillent l'esprit. La maison tremble sous le poids des secrets, et sa propre rage se heurte au souvenir d'une douceur disparue, une île de paix dans cet océan de fureur.
Soudain, le martèlement de ses pas sur le parquet semble s'étouffer dans l'herbe tendre. L'obscurité étouffante du couloir se déchire pour laisser place à une clarté de fin d'été, chaude et dorée. Le silence pesant de la maison est balayé par le bruissement d'un feuillage.
***
Le temps reflue d'une année. Nous sommes dans le petit jardin de Valombré. La lumière du début de soirée filtre à travers le feuillage du grand saule pleureur, projetant des ombres douces et dansantes. Anna est assise sur le banc en pierre ; dans sa robe d'été légère et fleurie, elle a cueilli une seule rose blanche dont elle effleure les pétales avec le bout de son doigt, un sourire rêveur aux lèvres.
Anna ne répond pas tout de suite. Elle lève les yeux vers le ciel, ses traits paisibles et clairs, sans l'ombre du mal qui va bientôt la ronger. Elle respire une vitalité simple et désarmante.
— Dis-moi, mon amour, quelle est la chose la plus folle que tu aimerais faire avant d'avoir trente ans ?
Rufus hésite. — Partir. Me vider l'esprit sur la route, au hasard, avec un carnet de notes. Écrire. Écrire des histoires, Anna. Juste écrire.
Un rire cristallin s'échappe de la gorge d'Anna. Il n'y a aucune once de jugement dans son regard, seulement de la fierté.
— Alors fais-le, mon cœur. Elle penche la tête et le regarde avec une intensité bouleversante. Ne t'inquiète jamais pour cet endroit. Ne t'inquiète jamais pour nous. Ce que ton père et moi avons bâti est solide, même si parfois ça semble un peu trop rigide. Mais toi, tu n'es pas rigide. Tu es le vent, Rufus. Ne t'arrête jamais. Vivre par les mots, c'est vivre deux fois plus fort.
Elle lui tend la rose blanche, intacte, parfaite. — C'est ça, le seul héritage que je veux te laisser : la liberté de choisir la vie qui te rendra vivant, même si c'est loin.
Rufus tend la main pour saisir ce cadeau, mais ses doigts ne rencontrent que le vide glacé. La vision d'Anna se trouble et s'effiloche comme une brume matinale sous un vent d'orage. Le parfum évanoui de la rose et de la cannelle quitte brutalement l'esprit de Rufus, balayé par l'odeur de cire et de renfermé. La chaleur des mots de sa mère est violemment remplacée par l'air froid du couloir qui s'engouffre dans ses poumons. La transition est un choc physique.
***
Il s'arrête, dos au bureau, le corps secoué par des tremblements, le cœur battant à tout rompre. L'image de la vitalité radieuse d'Anna fait alors un écho tragique au souhait de mort qu'il vient de hurler à Dan, transformant son héritage de liberté en un cri de haine.
Dan, un sourire de triomphe sur le visage, se sert un grand verre de thé froid. Il le boit d'un trait. Mais soudain, il est pris d'une violente quinte de toux. Sa respiration se coupe, il tombe à genoux, puis s'écroule au sol. Il essaie de ramper en direction du revolver, mais ses muscles ne lui obéissent plus.
La porte du bureau s'ouvre de nouveau. Une ombre masquée, gantée, entre silencieusement. C'est le corbeau. Dan rampe vers l'arme, mais l'inconnu est plus rapide. Il s'empare du revolver, le poids de l'arme lourde dans sa main. Il le pointe sur Dan et un coup de feu retentit.
Fin du Chapitre
Note d’auteur :
Ce sous-chapitre explore l'intimité d'une cuisine qui n'a plus rien d'un sanctuaire . À travers le dialogue entre Jessica et Frank, on découvre une vulnérabilité touchante : Jessica, malgré son implication dans les malversations de la famille , semble chercher une rédemption ou, au moins, une main tendue . Pourtant, l'arrivée du "Corbeau" vient rappeler que dans ce village, personne n'échappe à ses actes . Le passé ne se contente pas de nous hanter, il finit par presser la détente.
Qui, selon vous, se cache sous le masque du Corbeau : un membre de la famille en quête de justice, ou une victime oubliée des falsifications de Jessica et Dan ?
A suivre: Chapitre 10.1: Le corbeau passe au niveau supérieur
"Alors que les secrets de famille éclatent enfin, un coup de feu déchire le silence de Valombré, prouvant que le Corbeau ne se contente plus de simples menaces."

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