Chapitre 14.2 : Le Ravin des Mensonges

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Dans la chambre de Camille, l'air est lourd, saturé par une chaleur étouffante. Les draps froissés trahissent son agitation. Elle est assise sur le bord du lit, sa robe de deuil posée sur les genoux. Ses doigts courent le long des coutures, un geste mécanique qui ne masque pas le tremblement de ses mains.

Son monde a basculé. Le livret de famille a révélé une vérité terrible. Le choc a laissé place à une douleur sourde et une honte dévorante. Le souvenir de leur nuit ensemble devient un poids insupportable. Comment paraître aux funérailles d'Anna, sa tante, en sachant ce qu'elle a partagé avec son cousin ?

Un craquement sec dans le jardin la fait sursauter. Elle se lève, le cœur au bord des lèvres. Son esprit lui dit que ce n'est rien, mais son intuition la pousse à agir.

Elle ouvre la porte prudemment. Le vent fait danser les ombres, mais le jardin semble vide. Elle s'apprête à refermer quand elle remarque un papier blanc au sol. Elle le ramasse et lit les mots écrits à la hâte : « Tu en sais trop ».

La terreur la glace. Soudain, un bruit de moteur puissant brise le silence. Des phares l'aveuglent, la forçant à se tapir derrière le portail. Alors que les premières lumières s'éloignent, une berline noire surgit et pointe ses projecteurs sur elle. La voiture se précipite vers elle.

Camille, prise de panique, se met à courir. Ses pieds nus martèlent le gravier, son cœur hurle dans ses oreilles. Elle court sans regarder en arrière, ses poumons brûlant sous l'effort. Mais la voiture ne lâche pas. Elle se rapproche, de plus en plus vite. Le rugissement du moteur est si puissant qu'elle sent les vibrations remonter du sol. Elle se retourne un instant : les phares ne sont plus qu'à quelques mètres. Elle n'a plus le choix.

Sans réfléchir, elle bondit vers le ravin. Elle roule sur le sol, glisse dans la terre mouillée, la boue se mêlant à la douleur qui irradie son corps. La voiture, la voyant basculer, s'éloigne comme un fantôme de la nuit. Une seconde plus tard, Rufus et Tom, qui arrivent sur les lieux, voient un véhicule foncer à toute allure en direction de la route principale.

Rufus, pris de panique, reconnaît la voiture. Ses yeux s'écarquillent, son cœur rate un battement. Il jure, le regard fixé sur le ravin. Dans un coin de sa vision, il distingue une silhouette au sol, sur le bord de la route. Il reconnaît le corps de Camille et s'élance vers elle. Tom, choqué, les pieds comme ancrés au sol, finit par les rejoindre, le visage blanc comme un linge. Il se penche sur elle et prend son pouls.

Un soupir de soulagement s'échappe de ses lèvres. — Elle est juste inconsciente, murmure-t-il, mais elle est vivante.

Rufus, le regard empli d'une détermination farouche, lance à Tom : — Reste avec elle, j'ai quelque chose à vérifier.

— Qu'est-ce que tu vas faire ? s'inquiète Tom.

— Je vais trouver la dernière pièce du puzzle qui me manque.

Rufus se précipite vers la maison de la famille Ashny, la rage au ventre, l'esprit focalisé sur sa mission.

Le monde de Camille n'est plus qu'une mosaïque de bruits sourds et de lumière crue. Le premier son qu'elle identifie est le bip régulier et monotone du moniteur cardiaque, un rythme implacable qui lui martèle les tympans. Le deuxième est l'odeur âpre et stérile de l'hôpital, cette senteur de désinfectant qui prend à la gorge. Elle ouvre les yeux lentement ; une douleur intense à la cheville la fait gémir.

Devant elle, les visages des Ashny sont flous, comme peints sur une toile humide. Frank, Victoria, et même Dan l'entourent, les yeux chargés d'une anxiété qui ne lui semble pas feinte.

— Camille ? Comment tu te sens ? demande Tom d'une voix calme, presque trop calme au milieu du chaos.

Camille esquisse un sourire douloureux. Sa langue est pâteuse, les mots sortent avec difficulté, mais une pointe d'ironie perce dans son ton. — Ça peut aller... pour quelqu'un qui vient de se faire agresser.

Une vague de murmures parcourt le groupe. Dan s'approche du lit, les mains tremblantes. Il se tient là, oscillant entre le père inquiet et l'homme qui craint qu'un secret ne soit sur le point d'éclater.

— Raconte, qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-il, sa voix grave mêlant impatience et inquiétude.

Camille ferme les yeux. L'image de la voiture fonçant sur elle reste vive. Elle sent sa gorge se serrer, mais elle se force à parler.

— J'étais chez moi, je me préparais pour cet après-midi, quand soudain, j'ai entendu un bruit. Comme un moteur qui démarre, mais bien plus fort que la normale. Je suis allée voir et j'ai vu la voiture. Elle a foncé sur moi, comme si le conducteur voulait me tuer.

— As-tu vu qui a fait ça ? s'enquiert Frank, le regard perçant.

— Je n'ai pas bien vu. Mais il portait une sorte de cape noire, avec une capuche qui cachait son visage.

Victoria, restée silencieuse jusqu'ici, prend la parole, l'expression empreinte d'une profonde confusion. — Je ne comprends pas pourquoi le Corbeau s'en est pris à toi. Tu ne fais pas partie de la famille. Tu es innocente dans tout ça. Il a dû se tromper.

Camille hésite. Une information cruciale lui brûle les lèvres, mais elle préfère la garder pour elle. Elle croise le regard de Tom et lui fait un signe de tête à peine perceptible. L'échange est fugace, mais Tom comprend tout : il ne doit rien dire de ce qu'il sait. Camille détourne les yeux et regarde Frank.

Jessica, qui se tient derrière Dan le visage grave, donne son avis.

— Le Corbeau ne peut pas avoir fait d'erreur. S'il s'en est pris à Camille, c'est qu'il a une bonne raison. À mon avis, c'est parce qu'elle est proche de Rufus. Il l'a attaquée pour lui faire peur et le forcer à arrêter ses recherches. C'est la preuve qu'il a choisi sa prochaine cible : Rufus.

Tom, toujours silencieux, sort un petit carnet et un stylo de sa poche. Il commence à prendre des notes, la mine glissant sur le papier dans le seul bruit audible de la pièce. Il consigne tout : l'homme à la cape noire, le lien avec Rufus.

Alors que la tension atteint son comble, le médecin entre dans la chambre avec un professionnalisme froid. — La visite est terminée pour aujourd'hui, dit-il d'une voix ferme. Camille a besoin de repos.

La famille Ashny commence à quitter la chambre, leurs pas lourds résonnant dans le couloir. Victoria se penche vers Camille, un regard d'inquiétude sincère dans les yeux. — Repose-toi bien, Camille, murmure-t-elle avant de refermer la porte.

Il ne reste plus que Camille, Tom et le médecin. Le silence est palpable, chargé de toutes les questions restées sans réponse. Camille, qui sent un poids s'alléger dans sa poitrine, regarde Tom.

— Où est Rufus ?

Tom, qui a rangé son carnet et son stylo, s'assoit aux côtés de Camille. Son regard est à la fois triste et déterminé.

— Juste après t'avoir trouvée inconsciente, il a dit qu'il devait trouver quelque chose. La dernière pièce du puzzle qu'il lui manque. Il est parti, et il n'est plus revenu.

Camille ferme les yeux. La fatigue la submerge, mais son esprit reste lucide. Elle espère de tout son cœur que Rufus parviendra à dénicher cet ultime indice pour clore l'enquête et démasquer enfin le Corbeau. Elle se tourne de nouveau vers Tom, une lueur de détermination dans les yeux.

— Il faut que tu m'aides, Tom. Il faut que je le retrouve.


Fin du chapitre



Note d'auteur :

J'ai voulu ici instaurer un climat de paranoïa. Même à l'hôpital, le danger semble présent dans les silences de la famille.



Petite question :

Pourquoi Camille choisit-elle de cacher à sa famille qu'elle connaît désormais son lien de parenté avec Rufus?



A suivre : Chapitre 14.3 : L'Échiquier de l'Ombre

Les masques tombent et la vérité s'apprête à hurler lors des funérailles d'Anna. 

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