Chapitre 14.3 : L'Échiquier de l'Ombre
À quelques heures de l'enterrement, la maison des Ashny s'agite d'une énergie fébrile. Bruits de pas, murmures étouffés, cliquetis de vaisselle : tout contribue à une atmosphère de deuil, à la fois solennelle et chaotique. Jessica, un bouquet de roses blanches à la main, cherche un vase. Ses traits sont tirés par la fatigue et le chagrin.
— Jessica, regarde dans la penderie, dans la chambre de Rufus, lui lance Frank d'une voix douce. Il doit y avoir un pot pour les fleurs.
Jessica monte les escaliers et entre dans la chambre. La pièce est vide. Le lit est fait, mais le silence qui y règne est pesant. Elle se demande où Rufus peut bien être à un tel moment.
— Mais où es-tu, Rufus ? murmure-t-elle, le cœur serré.
Elle s'arrête au milieu de la pièce et observe les murs. Les souvenirs d'enfance affluent : les rires avec sa sœur Anna, leurs jeux, mais aussi leurs peurs communes lors des orages, blotties sous la couette. Elle se rappelle la voix d'Anna, craignant de ne pas être à la hauteur, et sa propre réponse pour la rassurer.
Elle sourit tristement avant de revenir à la réalité. Elle se dirige vers la penderie, cette vieille armoire en chêne massif. En fouillant parmi les boîtes pour trouver le pot en terre cuite, un morceau de tissu noir attire son attention. Elle le sort et le déplie.
C’est une cape noire à capuche. L’exacte description faite par Camille à l’hôpital.
Le souffle de Jessica se coupe. Une peur panique l'envahit alors qu'elle serre le tissu entre ses mains tremblantes. Elle revoit le visage de Rufus, ses yeux, ses gestes des derniers jours. Une question terrible et implacable s'impose à elle : et si le Corbeau, c'était Rufus ?
Pendant ce temps, le silence dans la maison de Camille est un cocon chargé de secrets. Rufus se tient devant son tableau de liège, son poste de commandement. La lampe de chevet projette de longues ombres sur les murs. Son regard glisse le long des fils rouges, passant des photos aux notes.
— La lettre du Corbeau, l'accident de Frank, la chute de Victoria... la lettre d'aveux de maman. Tout est là, murmure-t-il pour lui-même. Mais il manque la pièce centrale.
Il recule pour embrasser le tableau du regard : le carnet de William Thompson, les gants rouges, la photo des quatre enfants. Soudain, un souffle d'air frais s'engouffre par la fenêtre et fait vaciller les papiers. Rufus se fige. Une odeur de cannelle et de miel le parfum de sa mère semble emplir ses poumons.
Ses yeux se remplissent de larmes, mais le contact de la brise le ramène au présent. La photo des quatre enfants est tombée au sol, près d'un carton contenant les affaires de sa mère. En la ramassant, il remarque un objet dissimulé au fond de la boîte : un petit carnet en cuir usé, taché d'encre.
Ses mains tremblent. C'est le journal de maman...
Il saisit la lettre d'aveux trouvée dans le grenier et la compare à la première page du carnet. C'est la même écriture, le même papier. La lettre a été arrachée de ce journal.
Il s'assoit et commence sa lecture. Les pages de bonheur laissent place à une écriture anxieuse qui décrit une vérité sombre : mensonges, trahisons et danger. Chaque phrase est une révélation. En quelques minutes, il obtient enfin la pièce manquante. Un voile se lève devant ses yeux.
Il se lève, retourne vers le tableau et fixe la photo des quatre enfants, puis le portrait du Corbeau qu'il a lui-même dessiné. L'ombre menaçante devient un visage familier. Un frisson parcourt son échine, et un sourire se dessine sur ses lèvres.
— Le Corbeau... Je sais qui tu es. Je te tiens, murmure-t-il, le regard rivé sur l'image.
La vérité, terrible et implacable, vient d'éclater.
Fin du chapitre
Note d'auteur :
Ce final est construit sur un double suspense : l'un accuse Rufus, l'autre lui donne les clés de la vérité.
Petite question :
Pensez-vous que la cape noire trouvée par Jessica est une véritable preuve de culpabilité ou une mise en scène pour piéger Rufus?
A suivre : Chapitre 15.1 : L'Écho des Touches Froides
Le piano s'est tu, mais le silence qui suit est plus terrifiant que n'importe quelle note. Rufus détient désormais le testament de sa mère, et avec lui, le premier fil d'une vérité qui s'apprête à étrangler les Ashny.

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