Marche dans la désolation

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Au loin, à l’horizon, une forme sombre se détache. Le sable gris et stérile est jonché de débris, de carcasses oubliées, vestiges d’un passé effondré. La mer, d’un bleu d’acier, est défigurée par des vagues violentes. Le vent hurle entre des rochers noirs, érodés, fissurés.
Le soleil, pâle et voilé par la course rapide des nuages, ne projette qu’une clarté livide sur une végétation morte, brûlée, arrachée. Le sol, nu, craquelé, s’étend sans espoir. Aucun oiseau n’effleure le ciel délavé ; seuls passent des nuages lourds et bas. Tout respire l’abandon. La fin. Comme si le monde n’était plus qu’un champ de ruines figé dans l’attente de sa disparition.

La forme sombre à l’horizon se précise. Quatre — peut-être cinq — humains avancent, courbés par la fatigue, tirant un chariot débordant de maigres ressources. Chaque pas est une lutte contre le terrain ravagé. Le moindre faux mouvement menace de renverser leur précieux chargement.

En tête du groupe marche Hug. Silhouette droite malgré l’épuisement qui creuse ses traits. C’est lui qui a pensé cette expédition hasardeuse, animé par la volonté de sauver ce qui peut encore l’être. Son regard scrute l’horizon, traque le danger, cherche une lueur d’espoir. Sous sa direction méthodique, le groupe a réussi à arracher à la mer mourante une ultime récolte : quelques poissons, des crustacés, des algues, et surtout le sel fin laissé par l’évaporation — trésor indispensable pour tenir encore un peu. Malgré la désolation, cette prise leur offre un fragile répit.

Ils poursuivent leur marche dans ce décor de fin du monde.


Soudain, un rayon de soleil perce la masse des nuages et frappe la montagne dressée au loin. Le sommet s’embrase d’une lumière crue, révélant un dôme colossal, à la fois translucide et opaque, dont la surface semble vibrer sous l’éclat fugitif. Sa structure lisse reflète les nuages sombres tout en dissimulant ce qu’elle protège. Autour du dôme, le sol est totalement nu, comme balayé par la catastrophe. Une enclave préservée, improbable, surgit au milieu de la désolation.
Derrière cette barrière vivent des humains épargnés par le désastre. Leur refuge porte un nom : la Cité des Urs.

Comme chaque fois qu’il aperçoit la Cité, Hug sent la même question lui serrer la gorge : qui sont ces privilégiés que la Grande Catastrophe a épargnés ? Selon quels critères ont-ils été choisis ? Et pourquoi personne d’autre ne peut-il rejoindre le dôme protecteur ?


Il sait que des gardes impitoyables en verrouillent l’accès. Aucun des compagnons qui ont tenté de franchir les barrages n’en est revenu — mais aucun n’a été retrouvé mort non plus.

Hug n’est pas du genre à se perdre dans des pensées stériles. Devant lui s’ouvre l’étroit défilé que le groupe doit emprunter pour rejoindre la base arrière, le seul refuge encore sûr pour les humains. Encore un effort : si tout se passe bien, le précieux chargement arrivera enfin à destination. Là-bas, chacun guette son retour avec une impatience mêlée d’inquiétude.

Le défilé n’est pas long mais Hug sait que ce passage est dangereux. Toute son énergie est concentrée dans le dernier effort qu’il faut faire.

Les premiers mètres s’avalent sans encombre, mais une tension sourde pèse sur le groupe, invisible et persistante, comme si l’air lui-même les avertissait. Encore dix minutes, se répètent-ils. Dix minutes, et ils quitteront ce goulet de pierre où la moindre erreur peut devenir une tombe.

Devant eux, la sortie du défilé se devine enfin : un éclat de lumière, un changement dans la texture du vent. Un mince espoir commence à circuler dans les rangs, fragile mais réel.
Et c’est à cet instant précis que l’enfer se déchire derrière eux.

Un premier craquement sec éclate, vif comme un coup de fouet. Puis un second, plus profond, presque un grognement de la montagne. La paroi droite du défilé se lézarde sous leurs yeux, de fines poussières coulant entre les fissures comme du sable dans une clepsydre.
— Éboulement ! hurle un homme, la voix brisée par la panique.

La montagne semble retenir son souffle.

Puis une seconde alarme jaillit, un cri arraché aux tripes. Un homme lève le bras et désigne la crête.
Des silhouettes s’y tiennent.
Des silhouettes qui ne devraient pas exister.

Les Mutants.

Ils ne bougent pas encore. Ils observent.
Un silence malsain s’installe, comme si même la montagne avait peur de ces choses.

Puis, d’un seul mouvement, les Mutants basculent en avant.

La fuite est impossible. Le chariot n’a plus aucune importance. Même sans, ils seraient trop lents.

Un nuage de poussière s’élève, dense comme de la fumée. Et dans cette brume ocre, Hug devine l’inimaginable : l’éboulement n’est pas une coïncidence.
Les Mutants l’ont provoqué.
Ils les ont pris au piège.

Une pensée glaciale traverse l’esprit d’Hug :
S’ils sont capables de planifier… alors plus rien ne pourra les arrêter.

Le premier mutant jaillit le premier du nuage : six jambes martelant la roche en une course désordonnée, trois têtes se débattant comme si chacune voulait contrôler le corps. Ses six bras fouettent l’air dans un cliquetis d’os et de chair, projetant des gouttelettes de salive sombre. Un hurlement multiple s’élève, trois voix, trois tonalités, mais une seule haine.

Le deuxième surgit derrière, pire, bien pire : six têtes soudées, certaines tournées dans des angles impossibles. Son corps gigantesque tremble sous l’effort de ses douze membres, qui raclent la pierre dans un bruit de râpe. Chaque tête produit un son différent — un couinement aigu, un grincement de dents, une respiration sifflante.
Ensemble, ces sons tissent une mélodie malsaine qui donne la nausée.

Le troisième, plus petit, glisse presque, ses quatre jambes avançant dans un rythme saccadé. Ses deux têtes hument l’air. Ses yeux, rouges et gonflés, s’écarquillent à l’unisson en apercevant le groupe.
Il sourit.
Un sourire d’enfant malade, tordu, affamé

Une puanteur épaisse descend sur les hommes comme un manteau : odeur de chair en décomposition, de sueur acide, de sang séché. Une odeur lourde qui colle à la gorge.
Et Hug comprend alors qu’ils ne sont plus des êtres humains.
Ils sont devenus de la nourriture.

La situation est désespérée, mais Hug refuse de baisser les bras. Il ordonne à ses compagnons de se rapprocher, de se coller les uns aux autres, de former un noyau compact.
— Tenez-vous prêts, murmure-t-il. Défendez-vous. Jusqu’au bout.

Une pensée fugitive le traverse, rapide comme une lame : la déception.
La profonde, amère déception d’avoir affronté tant d’obstacles — la pluie qui cingle, le vent qui mord, la chaleur qui brûle — et de se retrouver maintenant, à quelques pas du salut, piégé comme un rat dans un collet trop bien refermé.

Hug connaît les mutants. Il sait ce dont ils sont capables.
Et il sait aussi ce dont ils ne sont pas capables.

Quelques années plus tôt, il avait survécu à l’une des terribles tempêtes qui ravageaient encore la région. Pris au piège, il s’était réfugié dans une fissure de roche et y était resté plusieurs jours, sans nourriture, avec pour seule ressource un filet d’eau glacée qui suintait des parois.
La faim l’avait brisé, la faiblesse avait courbé son dos, et il avait cru sentir la mort approcher.

C’est alors que l’odeur l’avait envahi : une senteur putride, douceâtre, presque sucrée. Un mutant l’avait découvert. Hug avait senti des mains rugueuses le toucher, le palper, mais avec une étonnante délicatesse, comme si la créature cherchait à comprendre s’il était encore vivant.
Pendant plusieurs jours, ce mutant — cette aberration à demi humaine — l’avait protégé et nourri. Puis, lorsque la tempête s’était enfin tue, il l’avait aidé à ramper hors de son refuge.

Hug n’avait jamais compris pourquoi.
Pourquoi celui-là l’avait sauvé alors que tous les autres tuaient.
Pourquoi il avait été épargné.
Et pourquoi, aujourd’hui, il ne le serait pas.

Dans le présent, il ne se fait aucune illusion.
Les mutants qui dévalent la pente n’ont rien de compatissant.
Leurs mimiques grotesques, leurs rictus déformés, leurs cris excités ne laissent entrevoir aucune clémence, aucune hésitation.

Ils foncent, pleins de joie malsaine, comme des chasseurs retrouvant enfin un gibier rare.
Ils vont les mettre en pièces.
Et les dévorer.

Soudain, quelque chose d’inhabituel se produit.

Les Mutants, à quelques mètres de leurs proies, sont stoppés net. Une dizaine de gardes de la Cité surgissent, silencieux comme des ombres, invisibles jusqu’au dernier instant. Sans un mot, sans un cri, ils se jettent sur les créatures. Des lance-flammes s’embrasent, et les Mutants se transforment instantanément en torches vivantes.

Des cris horribles déchirent l’air. Des hurlements, des glapissements, des pleurs – la symphonie de dizaines de bouches fusionnées dans la douleur. Une odeur de chair carbonisée envahit le défilé, suffocante et atroce. La masse des Mutants semble prendre vie dans l’agonie, les bras et les jambes s’agitant frénétiquement.

Une danse grotesque et monstrueuse commence. Chacun des trois Mutants tourbillonne sur lui-même, comme si les éléments fusionnés qui les composaient tentaient de se séparer pour échapper aux flammes. Les cris redoublent, stridents, inhumains, pendant que les gardes poursuivent leur sinistre besogne, impassibles, méthodiques.

Puis, lentement, l’ensemble s’effondre. Les corps ratatinés tremblent encore quelques instants, puis il ne reste plus rien qu’un amas d’os calcinés et de cendres. Le silence retombe, lourd, presque irréel.

Hug et ses compagnons, pétrifiés par ce spectacle d’horreur, se croient désormais les prochaines victimes. La peur les cloue sur place, paralysés par l’intensité de la scène et l’incompréhensible brutalité des gardes.

Et pourtant, à leur grande surprise, les hommes de la Cité, ayant accompli leur tâche, se détournent sans un mot et sans violence supplémentaire. Ils disparaissent aussi soudainement qu’ils étaient apparus, laissant Hug et ses compagnons, vivants mais tremblants, seuls au milieu du défilé.

La menace est passée. Pour l’instant.

Le retour au camp s’avère facile. Les Humains racontent avec force détails l’étrange aventure qui leur est arrivée. Hug reste silencieux. Il va frapper à la masure qu’Argon, l’ainé de la tribu, le seul qui a connu la terre avant la catastrophe, occupe avec sa femme Géna et sa fille adoptive Isold.

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