La décision de partir

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CHAPITRE 2

Argon est penché sur sa table de travail. Il semble dormir. En réalité, il est perdu dans l’un de ces rêves éveillés qui le hantent désormais avec une fréquence de plus en plus inquiétante. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Plusieurs fois par jour, il interrompt brusquement toute activité, figé, tandis que des images étranges envahissent son esprit.

Des visions de fin du monde.
D’apocalypse.

Partout, l’eau monte, inondant des terres toujours plus vastes. Les tempêtes gagnent en violence, broyant toute forme de vie. Des séismes cataclysmiques éventrent ce qu’il reste des cités, réduisant les œuvres humaines en poussière. Même le soleil semble enfler démesurément, brûlant tout sur son passage avant d’exploser dans un ultime brasier. Le système solaire lui-même disparaît alors, avalé par une nuit éternelle.

Et pourtant, au cœur même de ces visions de destruction totale, persiste une lueur.
Une chance.
Un espoir fragile de survie.

Cet espoir semble toujours converger vers un même point : la Cité des Urs.

Argon croit entendre des voix, lointaines mais insistantes, qui l’exhortent à s’y rendre. Des murmures pressants, presque suppliants. Il s’efforce de ne pas les écouter, persuadé d’être victime d’hallucinations.

Je deviens sénile, pense-t-il avec amertume. Mon cerveau commence à me jouer des tours.

Puis, saisi d’une angoisse irrépressible, il se surprend à retrouver les prières de sa jeunesse, adressées à un Dieu auquel il ne croit plus depuis longtemps.

— Mon Dieu, si vous existez encore… si vous avez survécu à cette tourmente… pourquoi laissez-vous détruire votre œuvre ? Pourquoi détournez-vous votre face du malheur des hommes que vous avez créés ?

La honte et la colère prennent alors le dessus. Argon se redresse brusquement et se replonge avec rage dans son travail, s’enfermant dans le silence. À personne il ne confie les tourments qui le rongent.

— J’ai très peur pour l’avenir, dit-il en guise de salutation lorsqu’il voit entrer Hug.

Sa voix est grave, fatiguée.

— Beaucoup des nôtres souffrent de carences multiples. Et ce mois-ci… le nombre de morts que nous avons eu à déplorer n’a jamais été aussi élevé.

Argon lève les yeux vers Hug. Dans son regard, il n’y a ni colère ni peur, mais une fatigue profonde, presque ancienne.

— Chaque jour, continue-t-il, je fais les mêmes calculs. Et chaque jour, les chiffres mentent un peu moins. Nos réserves s’épuisent plus vite que prévu. Les sols ne produisent presque plus rien. Les enfants naissent déjà affaiblis.

Il marque une pause, comme s’il cherchait ses mots.

— Ce n’est pas seulement la faim qui nous tue. C’est l’épuisement du monde.

Hug reste silencieux. Il connaît ces constats, mais les entendre formulés ainsi, par Argon, leur donne un poids nouveau.

Argon se détourne et pose les mains à plat sur la table encombrée de plans, de graphiques et de fragments de cartes anciennes.

— Et puis il y a ces visions, dit-il à voix basse. Elles reviennent sans cesse. Toujours plus précises. Toujours plus violentes.

Il inspire profondément, comme pour se donner le courage de poursuivre.

— Ce ne sont pas de simples cauchemars. Je le sais maintenant. Il y a quelque chose… quelque chose qui me montre ce qui vient.

Hug fronce les sourcils.

— Des rêves ne sont pas des preuves, Argon.

— Non, admet-il. Mais ils ont une cohérence. Une logique que je n’ai jamais rencontrée dans la folie. Les catastrophes s’enchaînent, se répondent. Et chaque fois, au cœur du chaos, une seule chose demeure.

Il relève la tête et fixe Hug droit dans les yeux.

— La Cité des Urs.

Un silence pesant s’installe entre eux.

— Dans mes visions, reprend Argon, tout disparaît. Les continents, les océans, les étoiles. Tout… sauf elle. Comme si elle était protégée, mise à l’écart du reste du monde.

Il hésite.

— Comme si elle avait été pensée pour survivre à l’invivable.

Hug sent un frisson lui parcourir l’échine. La Cité des Urs. Il en a vu les murs, les gardes, le dôme impénétrable. Il a ressenti cette impression troublante de sécurité absolue… et d’exclusion totale.

— Tu crois qu’ils savent, dit-il lentement. Qu’ils savent ce qui va arriver.

Argon hoche la tête.

— Je ne crois pas. J’en suis presque certain. Les voix que j’entends… elles ne m’ordonnent pas de fuir. Elles me pressent d’y aller. De comprendre. Peut-être de prévenir. Ou peut-être simplement d’être témoin.

Il esquisse un sourire amer.

— Et pourtant, je résiste. Parce que si ces visions sont vraies, alors ce que nous appelons encore l’avenir n’est déjà plus qu’un compte à rebours.

Hug se redresse.

— Ou une dernière chance, dit-il.

Argon le regarde longuement, surpris par cette réponse.

— Tu y crois, toi aussi.

— Je crois que la Cité des Urs n’est pas qu’un refuge, répond Hug. C’est une frontière. Et ce qui se trouve derrière cette frontière décidera du sort de tous les autres.

Argon inspire lentement.

— Alors mes visions ne sont peut-être pas un châtiment… mais un avertissement.

Il se tourne de nouveau vers la table, vers les cartes, les chiffres, les fragments d’un monde en train de mourir.

— Si la Cité des Urs est vraiment la clé, conclut-il, alors nous ne pouvons plus nous permettre de l’ignorer.

Hug reste silencieux un instant, puis hoche lentement la tête.

— Il s’est passé quelque chose pendant l’expédition, dit-il enfin.

Argon se tourne vers lui, aussitôt attentif.

— Dans le défilé… nous étions condamnés. Trois mutants. Aucune échappatoire. Ils allaient nous massacrer.

La voix de Hug reste calme, mais ses traits se durcissent.

— Puis les gardes sont apparus. Ceux de la Cité.

Argon fronce les sourcils.

— Les gardes ?

— Une dizaine. Sortis de nulle part. Ils n’ont pas parlé. Pas un mot. Ils ont utilisé des lance-flammes.

Hug marque une pause.

— Ils ont brûlé les mutants jusqu’au dernier. Sans hésiter. Sans émotion.

Argon ferme les yeux un instant, comme pour mieux visualiser la scène.

— Et vous ? demande-t-il à voix basse.

— Ils nous ont ignorés. Une fois leur besogne terminée, ils sont repartis. Ils nous ont laissés vivants.

Un long silence s’installe.

Argon rouvre les yeux, et Hug y lit quelque chose de nouveau : une lueur inquiète, presque exaltée.

— Cela confirme mes intuitions, murmure-t-il. Exactement ce que je redoutais… et ce que j’espérais à la fois.

— Comment ça ?

Argon se lève brusquement et se met à faire les cents pas.

— Les Urs ne protègent pas l’humanité. Ils protègent quelque chose. Un équilibre. Un plan.

Il s’arrête net.

— Les mutants sont une menace pour cet ordre. Nous ne le sommes pas. Pas encore.

Hug sent un frisson lui glisser le long du dos.

— Tu veux dire que nous ne sommes tolérés que tant que nous ne dérangeons rien.

— Exactement, répond Argon. Ils interviennent quand le chaos déborde. Pas pour sauver… mais pour contenir.

Il se tourne vers Hug.

— Mes visions montrent la même chose. Une Cité qui survit quand tout le reste s’effondre. Une forteresse intacte au cœur de la fin du monde.

Hug croise les bras.

— Alors on ne peut plus se contenter de l’observer de loin.

Argon acquiesce lentement.

— Non. Il faut y retourner. Mais pas comme avant.

— Une nouvelle expédition.

— Oui. Préparée. Réfléchie. Et surtout… assumée.

Argon inspire profondément.

— Cette fois, nous ne nous contenterons pas d’apporter des vivres ou de longer les murs. Nous chercherons à pénétrer dans la Cité. À parler. À forcer une réponse, s’il le faut.

Hug soutient son regard.

— Ce sera dangereux.

— Tout l’est déjà, répond Argon. Mais l’ignorance l’est encore plus.

Un silence lourd conclut leur échange.

La décision est prise.

La Cité des Urs n’est plus un mythe ni un simple refuge inaccessible.
Elle devient désormais un objectif.
Et peut-être… la dernière chance de l’humanité

On frappe à la porte. Isold entre.

— On m’a raconté ce qui s’est passé. J’avais un pressentiment. J’étais sûre qu’il allait arriver quelque chose… Tu as dû avoir si peur, dit-elle en s’adressant à Hug.

Hug la regarde. Malgré sa lassitude, son cœur s’accélère. Il la trouve devenue bien jolie. Pas très grande, des yeux clairs qui font déjà rêver tous les hommes du groupe. Il admire surtout sa vivacité, sa rapidité à comprendre les événements. Mais face à elle, il se sent gauche, mal à l’aise, bien qu’il perçoive qu’Isold l’observe et s’intéresse à lui. Il prend congé brusquement, prétextant un travail à terminer.

— Tu n’étais pas aux champs ? demande Argon à sa fille.

— J’y étais, mais quand j’ai appris ce qui s’était passé, j’ai voulu voir…

— Tu as voulu voir Hug, dit Argon en souriant malicieusement.

— Écoute, papa, dit-elle, il ne s’intéresse pas à moi. Tu as vu tout à l’heure comme il est parti sans m’adresser un mot ? Il me prend toujours pour une gamine.

Argon continue de sourire et ne dit rien.

— D’ailleurs, poursuit-elle, je me demande à quoi ça sert d’aller aux champs. La récolte est déjà brûlée aux trois quarts. Nous n’aurons pas assez de vivres pour tout le monde. Et puis, l’eau continue de monter…

Argon, redevenu sérieux, lui répond :

— Je sais tout cela, ma fille. Mais nous allons préparer une expédition pour tenter d’entrer en contact avec les habitants de la Cité des Urs.

— Quoi ? dit Isold, interloquée.

— Oui, tu as bien entendu. Nous partirons à deux, : Hug et moi. Toi et Géna, vous resterez ici.

— Ah non. Il n’en est pas question, dit Isold d’une voix ferme. Si tu pars, je pars. Je n’ai plus que toi comme famille depuis la mort de mes parents. Si tu meurs, je meurs avec toi.

Argon prend sa fille dans les bras, très ému et déjà résigné. Personne ne peut tenir tête bien longtemps à une décision d’Isold.

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