Montée vers l'inconnu
CHAPITRE 3
Argon convoque les habitants de la petite communauté humaine et leur expose son projet : une expédition vers la Cité des Urs, afin d’établir un premier contact avec ceux qui vivent derrière ses murs énigmatiques. À peine ses paroles prononcées, elles déclenchent une hostilité immédiate. La Cité des Urs effraie. On ignore qui l’habite, quelles forces y sont à l’œuvre, et ce qui se déroule réellement derrière cette muraille hors du commun.
Depuis la plaine, on distingue parfois les parois cristallines de la Cité, qui diffusent une lueur irréelle, comme si la montagne elle-même rayonne. Mais à la tombée du jour, une brume épaisse monte et engloutit l’ensemble, effaçant la Cité du paysage et de l’esprit.
Le village humain est fragile, primitif, protégé par un rempart grossier de pierres empilées. Les habitations de torchis, à moitié enfouies dans le sol, offrent un abri précaire contre la chaleur. Chaque jour, les habitants observent la montagne et le dôme qui la couronne, mais aucun n’ose s’en approcher. Lorsqu’ils se déplacent, ils contournent soigneusement les routes empruntées par les gardes : des soldats silencieux, dénués d’émotion, dont la froide efficacité glace le sang.
Pour la communauté, l’expédition est une folie qui met en péril un équilibre déjà instable. Un seul homme se lève pourtant, le regard brillant : Guld. Il réclame sa place dans le groupe sans hésiter.
Le silence qui suit est lourd. Hug fixe Guld avec une hostilité à peine dissimulée. Les deux hommes ne se sont jamais supportés, et chacun connaît la violence latente de leur antagonisme. Argon sent la tension se nouer aussitôt. Il sait que cette rivalité peut devenir explosive, surtout en présence d’Isold.
Isold, sa fille adoptive, se tient à l’écart, consciente du danger que représente leur opposition. Hug l’attire par sa force brute et son assurance, tandis que Guld l’intrigue par son intelligence froide et son sens pratique. Aucun des deux ne supporte le regard de l’autre posé sur elle, et cette jalousie silencieuse alimente leur haine.
Argon accepte pourtant Guld dans l’expédition, à contrecœur. Il redoute que le moindre incident ne fasse resurgir leur conflit, transformant la mission en affrontement ouvert. Il sait que ni Hug ni Guld ne reculeront si l’honneur ou Isold sont en jeu.
Le groupe se compose finalement de cinq personnes : Argon, Hug, Guld, Isold et Géna. Géna est la sœur de Salomé, la première compagne d’Argon, morte lors de l’incendie de la cité lors de la catastrophe. Fidèle et inflexible, Géna reste aux côtés d’Argon depuis ce jour, partageant son fardeau sans jamais pouvoir combler l’absence laissée par Salomé.
La Cité des Urs ne se trouve qu’à une distance raisonnable du campement, mais le voyage doit s’effectuer de nuit pour échapper au vent brûlant, à la chaleur et aux mutants qui rôdent dans les plaines. Le groupe se met en route avant l’aube. Lorsque le soleil atteint son zénith, ils se tiennent déjà au pied de la montagne.
Devant eux se dresse la dernière épreuve : l’ascension vers les murs de la Cité des Urs, tandis qu’au sein même du groupe, une autre menace progresse, plus silencieuse encore — la certitude que Hug et Guld finiront par s’affronter.
L’ascension commence dans un silence pesant. Le sentier est étroit, taillé à même la roche, et serpente sur le flanc abrupt de la montagne. À mesure qu’ils montent, l’air devient plus sec, plus coupant. Le vent se lève par rafales irrégulières, chargé d’une odeur métallique qui irrite la gorge.
Hug ouvre la marche, progressant avec assurance, comme s’il cherchait à prouver sa supériorité. Derrière lui, Guld observe chaque prise, chaque détour, notant mentalement les faiblesses du terrain — et celles des hommes. Aucun mot n’est échangé. La tension est palpable, prête à rompre au moindre faux pas. Isold marche entre eux, consciente de leur rivalité, attentive au moindre geste brusque. Argon et Géna ferment les rangs, le regard sans cesse attiré par le dôme qui se rapproche, immense, irréel, comme suspendu au-dessus du vide.
Plus ils montent, plus la roche change d’aspect. Elle devient lisse par endroits, presque vitrifiée, parcourue de veines translucides qui captent la lumière et la renvoient sous forme de reflets pâles. Géna ralentit, troublée. Elle pose parfois la main sur la paroi, comme si la montagne elle-même vibrait sous ses doigts.
Ils arrivent enfin sur une large corniche, à quelques dizaines de mètres seulement du dôme. La brume est plus dense ici, s’accrochant aux rochers, étouffant les sons. Argon s’apprête à donner des instructions lorsque Géna s’immobilise brusquement.
Un cri lui échappe.
Tous se figent. Hug se retourne aussitôt, la main crispée sur son arme. Guld plisse les yeux, cherchant à comprendre ce qui a provoqué cette réaction. Géna, livide, pointe un doigt tremblant vers le bord de la corniche.
En contrebas, dissimulé par les volutes de brume, s’ouvre un gouffre naturel. Et au fond, entassés sans ordre, se distinguent des corps. Des dizaines. Peut-être des centaines. Certains sont brisés, tordus dans des positions impossibles. D’autres semblent presque intacts, figés dans une immobilité irréelle. Leurs vêtements sont variés, étrangers pour la plupart, comme s’ils provenaient de peuples ou d’époques différentes.
Un silence absolu s’abat sur le groupe.
Isold porte la main à sa bouche pour étouffer un haut-le-cœur. Hug jure à voix basse, le visage durci par la colère. Guld s’accroupit près du bord, observant la scène avec une attention glaçante, comme s’il cherchait à en extraire une logique, une méthode.
— Ils ont été jetés, murmure-t-il. Délibérément.
Argon sent un frisson lui parcourir l’échine. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une bataille. C’est une élimination systématique. Un avertissement, peut-être. Ou la trace visible d’un ordre implacable.
Géna recule d’un pas, les yeux brillants de larmes.
— Voilà ce qu’il y a derrière le dôme…, souffle-t-elle. Voilà ce qu’ils font de ceux qui approchent trop près.
Au-dessus d’eux, le dôme semble pulser faiblement, comme s’il réagissait à leur présence. La lumière qu’il diffuse se fait plus froide, plus dure. Argon comprend alors que l’expédition vient de franchir un seuil invisible. Il n’est plus question de simple contact ou de négociation.
Et tandis qu’ils reprennent lentement leur souffle, au bord de ce charnier silencieux, une certitude s’impose à chacun : s’ils atteignent les portes de la Cité des Urs, il n’y aura aucun retour possible en arrière.
Hug est le premier à rompre l’immobilité. Sa colère éclate, brute, incontrôlée.
— Des chiens…, gronde-t-il. Ils jettent les corps comme des déchets.
Il donne un coup de pied dans un éclat de roche qui disparaît dans le gouffre. Le bruit met de longues secondes à s’éteindre, avalé par la profondeur. Hug serre les poings, la mâchoire crispée. Sa respiration est lourde, presque haletante. Pour lui, il n’y a déjà plus de doute : la Cité est un ennemi, et tout ce qui se trouve derrière ses murs doit être détruit.
— On n’aurait jamais dû venir, ajoute-t-il. Et maintenant qu’on a vu ça… on ne devrait pas aller plus loin.
Guld relève lentement la tête. Son regard est froid, dépourvu d’émotion apparente.
— Justement, dit-il calmement. Maintenant, on doit comprendre.
Il se rapproche du bord, ignorant les protestations muettes d’Isold. Il observe les corps avec une précision presque clinique.
— Ils ne sont pas morts tous de la chute, poursuit-il. Certains présentent des brûlures nettes. D’autres… des traces de paralysie. Ils ont été neutralisés avant d’être jetés. Et regarde leurs vêtements : ils viennent d’horizons différents. Ce ne sont pas seulement des humains du désert.
Hug se tourne vers lui, furieux.
— Tu parles de ça comme d’une expérience.
— Parce que c’en est peut-être une, répond Guld sans hausser la voix. Ou un tri. Une sélection.
Les deux hommes se font face, à quelques pas l’un de l’autre. L’air semble vibrer entre eux. Argon s’interpose avant que la situation ne dégénère.
— Ça suffit, tranche-t-il. Pas ici. Pas maintenant.
Mais même sa voix manque de conviction. Car à cet instant précis, quelque chose change.
Le dôme pulse.
La lumière cristalline se contracte, puis s’intensifie, comme un battement lent et profond. Un frisson parcourt la roche sous leurs pieds. Géna pousse un cri étouffé lorsque la paroi, à quelques mètres d’eux, se met à luire faiblement, dessinant des lignes géométriques qui n’étaient pas visibles auparavant.
Isold recule instinctivement.
— Il nous voit…, murmure-t-elle.
Guld fronce les sourcils. Il tend la main vers la paroi sans la toucher.
— Non…, corrige-t-il. Il nous analyse.
Un grondement sourd résonne dans la montagne, ni tout à fait un son, ni tout à fait une vibration. Argon sent une pression étrange dans sa poitrine, comme si l’air se densifiait autour d’eux. Hug lève son arme par réflexe, pointant le dôme.
— Baisse ça ! ordonne Argon. Tu veux qu’ils nous prennent pour une menace ?
— On en est une, réplique Hug. Ou on va le devenir.
Le sol tremble légèrement. Au loin, dans la surface du dôme, une zone s’assombrit, puis se creuse, dessinant ce qui ressemble à une ouverture. Pas une porte au sens humain du terme, mais une faille lumineuse, instable, qui pulse au même rythme que la montagne.
Guld laisse échapper un souffle presque admiratif.
— C’est un système vivant…, murmure-t-il. Ou quelque chose qui s’en approche.
Argon comprend alors que la Cité des Urs ne se contente pas d’attendre. Elle observe, juge, et décide.
Et tandis que l’ouverture continue de se former, Hug et Guld restent face à face, séparés par quelques pas à peine, chacun prêt à agir selon sa propre logique. La véritable ascension ne fait que commencer — non plus contre la montagne, mais contre ce qui les dépasse tous.
C’est Guld qui, le premier entreprend quelque chose. Il tend sa main et la pose sur la paroi du dôme. Elle est élastique, vibrante et surtout elle semble vouloir absorber la main qui la touche. Guld regarde avec un air étonné et curieux ce qui se passe. Puis, il se tourne vers ses compagnons et murmure : « A Dieu va ! ». Sans difficultés apparentes il s’enfonce complètement à l’intérieur de la paroi sous les yeux horrifiés des autres humains.
Isold regarde la scène sans dire un mot. Il lui semble qu’elle est dans un rêve. Elle se tourne vers Hug, lui prend la main et l’entraine à travers le dôme. Argon et Géna, les suivent immédiatement. Derrière eux, la membrane s’est refermée. Que vont-ils trouver maintenant dans cette Cité ?

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