Un air d'antan
CHAPITRE 4
Les cinq humains franchissent le seuil du dôme.
Aussitôt, la sensation est saisissante. La chaleur écrasante du désert disparaît, remplacée par une température douce, presque idéale. L’air est léger, respirable. Devant eux s’étend un paysage inattendu : des arbres aux feuillages denses, des plantations ordonnées, des oiseaux qui volent librement en lançant des cris clairs. Le soleil éclaire la Cité sans brûler, diffusant une lumière dorée, constante, parfaitement maîtrisée.
Isold s’arrête un instant, bouleversée. Hug, malgré lui, baisse son arme. Même Guld reste silencieux, absorbant chaque détail.
Un homme se tient devant eux, immobile, comme s’il les attendait depuis toujours. Il est vêtu simplement, mais ses vêtements sont propres, nets, sans trace d’usure. Son regard est calme, presque bienveillant.
— Je m’appelle Luz, dit-il. Je suis chargé de vous accueillir.
Sa voix est posée, sans la moindre trace d’agressivité. Pourtant, Argon perçoit immédiatement que rien, ici, n’est laissé au hasard.
Luz leur explique qu’ils vont être conduits dans une maison qui leur est réservée. Avant toute chose, ils devront se soumettre à une prise de sang. Une simple précaution, précise-t-il, afin de s’assurer qu’ils ne présentent aucun danger pour la communauté de la Cité des Urs.
— Il s’agit d’une sorte de quarantaine, ajoute-t-il. Brève. Dès que nous serons rassurés sur votre état de santé, je vous conduirai à la Maison de l’Homme Nouveau. Une grande réunion y sera tenue pour vous accueillir officiellement.
Le mot accueillir résonne étrangement dans l’esprit d’Argon, encore hanté par le gouffre et les corps brisés. Mais il ne dit rien. Aucun d’eux ne le fait.
Alors qu’ils explorent cette terre nouvelle, Géna, émerveillée par l’abondance autour d’elle, s’arrête devant un arbre chargé de fruits. Les oiseaux volent tout autour, comme pour guider les humains dans leur découverte.
— C’est incroyable… murmure-t-elle. Comment cet endroit peut-il exister alors que tout, dehors, est mort ?
Guld, toujours curieux, pose la main sur le tronc d’un arbre, sentant une légère vibration sous sa paume. Puis il se penche et ramasse une pierre noire qu’il examine avec attention. Il la met dans sa main et elle semble apporter une douce chaleur.
— Vous sentez ça ? demanda-t-il aux autres.
Luz, penché près du ruisseau, relève la tête.
— C’est le pyr.
Les humains se tournent vers lui, perplexes.
— Le pyr ? répéte Isold.
Luz explique avec gravité :
— C’est ainsi que les anciens nommaient l’énergie vitale qui imprègne ce lieu. Tout ici semble en dépendre : les arbres, l’eau, même l’air que nous respirons. Quand le dôme est arrivé, nous avons commencé à voir apparaître cette pierre qui sert à fournir l’énergie nécessaire. Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe mais c’est grâce à cette pierre, qui est comme une sécrétion naturelle du dôme, que nous survivons.
Argon, qui observe le ciel sous le dôme, ajoute :
— Ce n’est pas qu’un simple écosystème. Tout cela est maintenu en vie par… quelque chose.
Il désigna le sommet du dôme, où une légère lueur pulse doucement, comme un cœur qui bat au ralenti.
— Ce quelque chose, c’est le dôme lui-même. Une entité vivante, peut-être.
Le silence tombe alors que chacun médite ces paroles.
Ils avancent à travers la Cité. Les rues sont larges, bordées de maisons aux façades claires, aux lignes harmonieuses. À première vue, tout semble vivant, presque prospère. Pourtant, en s’approchant, les détails troublent. La peinture s’écaille par endroits. Certaines structures portent les marques du temps. Les jardins sont soignés, mais pas renouvelés.
Aux fenêtres, parfois, se tiennent des hommes ou des femmes âgés. Ils observent le groupe en silence. Aucun sourire. Aucun signe de la main. Juste des regards lourds, insistants, comme chargés de souvenirs ou de regrets.
Les humains échangent des regards, troublés, mais se taisent.
Luz les conduit finalement devant une petite maison, isolée, entourée de végétation. À l’intérieur, une table est dressée. Un véritable repas les attend. Des plats chauds, variés, aux odeurs riches. Et, au centre, une carafe de verre remplie d’un liquide rouge sombre.
— Du vin, murmure Géna.
Hug et Isold froncent les sourcils. Guld observe la carafe avec curiosité.
— C’est quoi ? demande Isold.
Argon et Géna échangent un regard. Une douleur sourde traverse leurs traits.
— C’est une boisson d’avant, explique Argon doucement. Quand le monde était encore… différent.
Ils mangent en silence. Les saveurs sont presque trop intenses pour ceux qui se nourrissent habituellement de rations sèches et de racines. Hug dévore avec méfiance. Guld goûte lentement, analysant chaque sensation. Isold sent les larmes lui monter aux yeux sans savoir pourquoi.
Dans une pièce attenante, un meuble attire leur attention. Des étagères entières couvertes d’objets rectangulaires, alignés, soigneusement conservés.
— C’est quoi, ça ? demande Hug.
Le silence tombe.
— Des livres, répond Géna. Ils servent à transmettre le savoir. Les histoires. Les idées.
Isold en prend un entre ses mains, le feuillette maladroitement. Les signes inscrits sur les pages n’ont plus aucun sens pour elle.
— Je… je ne comprends rien, murmure-t-elle.
Alors ils réalisent. Non pas ce qu’ils ont trouvé ici, mais ce qu’ils ont perdu dehors. La lecture. La mémoire. Une part entière de l’humanité.
Guld ferme les yeux un instant.
— Cette Cité n’est pas seulement en avance sur nous, dit-il enfin. Elle nous a laissés derrière.
Au-dehors, à travers les parois translucides du dôme, la lumière continue de pulser lentement, comme un cœur immense et patient.
Et Argon comprend que l’épreuve qui les attend ne sera pas seulement physique ou politique, mais profondément intime : accepter de voir ce qu’ils sont devenus… face à ce qu’ils auraient pu rester.
La fatigue tombe sur eux d’un seul coup, lourde, presque écrasante. Le voyage, l’ascension, la découverte du dôme et de la Cité ont vidé leurs forces. Luz leur indique les pièces où ils passeront la nuit, puis les laisse seuls.
Géna et Isold s’installent dans une petite chambre aux murs clairs. La lumière y est douce, diffuse, sans flamme ni torche visible. Isold s’assoit sur le lit, les mains serrées sur ses genoux.
— Tout ça… ce n’est pas réel, murmure-t-elle. On dirait un souvenir qui ne nous appartient pas.
Géna la regarde longuement. Elle reconnaît ce regard : le vertige de ceux qui comprennent que le monde est plus vaste et plus cruel qu’ils ne l’imaginaient.
— C’est réel, répond-elle doucement. Et c’est ça qui fait peur.
Isold hésite, puis relève les yeux.
— Ils ont tout ici. La nourriture. Le calme. Le savoir. Pourquoi ils nous ont laissés vivre comme ça, dehors ?
Géna ne répond pas tout de suite. Elle pense aux corps jetés dans le gouffre, aux vieillards silencieux aux fenêtres.
— Peut-être qu’ils ont choisi, dit-elle enfin. Qui méritait de rester. Et qui devait survivre autrement.
Isold frissonne.
— J’ai l’impression d’être… petite. Ignorante.
Géna s’approche et pose une main sur son épaule.
— Tu n’es pas ignorante. On t’a privée. Ce n’est pas la même chose.
Isold ferme les yeux.
— J’ai peur de ne pas vouloir repartir.
Géna ne la contredit pas.
Argon s’allonge seul dans la pièce qui lui est réservée. La chambre est plus vaste, presque trop silencieuse. Il reste longtemps allongé sur le dos, les yeux ouverts, à fixer le plafond lisse.
Il pense à Salomé. À ce qu’elle aurait ressenti en voyant la Cité. À ce qu’ils ont perdu ensemble dans l’incendie, et à ce que Géna a tenté, sans jamais y parvenir, de réparer.
— Tu aurais compris, murmure-t-il dans le vide. Tu aurais posé les bonnes questions.
La bibliothèque lui revient en mémoire. Les livres. Le savoir conservé pendant que les siens oubliaient jusqu’aux mots.
— J’ai échoué, souffle-t-il. Je les ai protégés… mais je les ai aussi appauvris.
Il ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas. Une certitude le ronge : la Cité des Urs ne leur demandera pas seulement qui ils sont, mais ce qu’ils sont prêts à abandonner pour rester.
Dans la troisième pièce, Hug et Guld se font face, séparés par la faible distance de deux lits identiques. Le silence est tendu, presque agressif.
— Ne crois pas que je te fais confiance, lâche Hug sans détour.
Guld esquisse un sourire bref, sans chaleur.
— Tu n’as jamais eu besoin de me faire confiance, répond-il. Tout le monde te suit déjà, de toute façon.
Hug se redresse sur un coude.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Guld tourne lentement la tête vers lui.
— Dans le village. Depuis toujours. Tu parles peu, tu frappes quand il faut, et ils t’admirent. Ils te regardent comme si tu étais évident.
— Ce n’est pas vrai.
— Si, tranche Guld. Tu n’as même pas besoin de réfléchir. Ta force suffit. La mienne, elle ne se voit pas.
Hug serre la mâchoire.
— Tu crois que ça m’amuse ?
— Non, dit Guld calmement. Je crois que tu n’en as même pas conscience. Et c’est ça qui me rend fou.
Un silence lourd s’installe.
— Moi, je dois expliquer, calculer, convaincre, poursuit Guld. Toi, tu lèves la main et ils se taisent. Même Argon t’écoute autrement.
Hug détourne le regard.
— Tu m’en veux pour ça ?
— Oui, répond Guld sans hésiter. Je t’en veux d’être aimé sans effort.
La phrase claque dans l’air.
— Et Isold ? demande Hug d’une voix basse.
Guld soutient son regard.
— Isold aussi te regarde comme ça. Comme si tu étais sûr. Je sais que je l’attire autrement, mais je sais aussi que, s’il faut choisir… elle hésitera.
Hug se lève à moitié, prêt à réagir.
— Elle n’est pas un trophée.
— Je sais, dit Guld. C’est pour ça que ça me fait encore plus mal.
Il s’allonge sur le dos, les mains croisées derrière la tête.
— Cette Cité va révéler ce que chacun vaut vraiment, murmure-t-il. Ici, la force seule ne suffira peut-être plus.
Hug reste debout un instant, puis se rassoit lentement.
— Si tu la mets en danger…, commence-t-il.
— Elle est déjà en danger, coupe Guld. Parce que ce monde change. Et que toi, tu es aimé pour ce qu’il était.
Le silence retombe, plus lourd encore.
Dans l’obscurité, aucun des deux hommes ne dort vraiment. Ils comprennent désormais que leur affrontement ne vient pas seulement d’Isold, ni même de la Cité, mais de quelque chose de plus ancien : la manière dont le monde choisit ses héros.
Ils se réveillent lentement, comme si le sommeil avait été trop profond, presque artificiel. La lumière du matin filtre doucement à travers les parois de la maison, sans angle brutal, sans ombre dure. Pendant un instant, aucun d’eux ne parle.
Puis Hug sort de sa chambre.
Au centre de la pièce principale, une table est dressée. Un petit déjeuner complet les attend : fruits découpés, pain encore tiède, bols remplis d’une boisson chaude à l’odeur inconnue. Tout est prêt, ordonné, mais personne n’est là. Aucune trace de pas. Aucun bruit.
— Quelqu’un est venu, murmure Isold.
— Et reparti sans se faire voir, ajoute Argon.
Guld examine la table sans y toucher.
— Ici, rien n’est laissé au hasard, dit-il. Même l’attention.
Ils mangent malgré tout. La faim l’emporte sur la méfiance. Les saveurs sont simples, mais parfaitement équilibrées. Trop parfaites, peut-être.
Un coup léger frappe à la porte.
Tous se figent.
Argon va ouvrir.
Une jeune femme se tient sur le seuil. Elle porte une tenue claire, semblable à celle de Luz, mais plus fonctionnelle. Son visage est calme, professionnel.
— Je suis chargée des prélèvements, dit-elle simplement.
Elle entre sans attendre d’invitation. Elle explique la procédure d’une voix posée : une prise de sang, rapide, indolore. Une formalité.
Guld croise les bras.
— Et si nous refusons ?
La jeune femme le regarde sans hostilité.
— Alors vous resterez ici plus longtemps.
Le silence qui suit est lourd de sens.
— Combien de temps ? demande Hug.
— Autant que nécessaire.
Guld soutient son regard. Il cherche une faille, une hésitation. Il n’en trouve aucune.
— Très bien, dit-il enfin. Mais je veux voir le matériel.
Elle acquiesce sans discuter.
Les prélèvements se font l’un après l’autre. Isold détourne les yeux. Hug serre les dents. Géna ferme les paupières. Argon observe chaque geste, chaque instrument. Guld est le dernier. Il tend le bras, tendu, prêt à réagir au moindre signe anormal. Rien ne se produit.
La jeune femme recueille soigneusement les échantillons, les range dans un contenant scellé.
— Vous serez informés rapidement, dit-elle avant de repartir.
La porte se referme. Le silence revient.
— Ils savent déjà, dit Guld. Ce test n’est qu’une confirmation.
Une heure passe. Longue. Trop calme.
Puis des pas se font entendre.
Luz apparaît à son tour, souriant, presque chaleureux.
— Bonne nouvelle, annonce-t-il. Aucun de vous ne présente de signe de maladie contagieuse. Vous ne représentez aucun danger pour notre communauté.
Un soulagement traverse le groupe, immédiat, instinctif. Même Hug relâche un peu ses épaules.
— La quarantaine est donc levée, poursuit Luz. Si vous le souhaitez, je vais vous conduire à la Maison de l’Homme Nouveau, la MHN comme on dit ici. Une réception y est organisée en votre honneur.
— En notre honneur…, répète Géna, surprise.
— Votre venue est un événement, répond Luz simplement.
Guld incline légèrement la tête.
— Et tout le monde est invité ?
Luz marque une infime pause.
— Ceux qui doivent être présents le seront.
La réponse n’est pas totalement rassurante.
Ils se préparent. En sortant de la maison, Argon jette un dernier regard derrière lui. Le petit déjeuner a disparu. La table est vide, impeccablement propre, comme si elle n’avait jamais existé.
— Ici, murmure-t-il, même l’accueil laisse peu de traces.
Luz les attend déjà, prêt à les guider vers la Maison de l’Homme Nouveau, là où la Cité des Urs va enfin se montrer à visage découvert.
Et aucun d’eux ne peut encore dire si cette réception marque un début…
ou un point de non-retour.

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