La Maison de l'Homme Nouveau et le meurtre des savants
CHAPITRE 5
Luz conduit les cinq humains à travers la petite ville ou plutôt le village qui constitue la Cité des Urs. Dans la rue principale, il n’y a personne et Guld s’en étonne. « C’est normal, lui répond Luz, tout le monde est déjà à la MHN. Je vais vous présenter. Et il explique que c’est dans cette maison que se tiennent toutes les réunions concernant la vie de la Cité.
— Vous savez, des choses très importantes ont été décidées ici, mais aujourd’hui, après le meurtre des savants, c’est notre survie qui est peut-être remise en question. Vous comprendrez tout, bientôt.
Les Humains demandent de quel meurtre il parle mais Luz leur dit une fois de plus que tout sera clair pour eux dans quelques instants.
L’architecture de la Maison de l’Homme Nouveau est aussi impressionnante que déconcertante. La MHN semble sculptée directement dans une matière translucide, une sorte de pierre lisse et scintillante qui renvoie une lumière douce et uniforme. Les murs, légèrement incurvés, donnent l’impression d’un cocon protecteur, bien que l’atmosphère, elle, soit tout sauf apaisante.
Lorsque les Humains y pénètrent, ce qui les frappe c’est la masse compacte de la foule qui emplit complètement la salle et le fait que cette foule est composée presque exclusivement de vieillards aux visages marqués par l’âge. Leurs traits burinés sont empreints d’une lassitude qui ne parvient pourtant pas à étouffer une certaine fébrilité. Ils murmurent entre eux, échangeant des regards tendus. Certains, le dos voûté, s’appuient sur des jeunes serviteurs qui les soutiennent discrètement. D’autres, animés d’une énergie improbable, brandissent leurs cannes comme pour marquer leur mécontentement.
Il est difficile pour les Humains de se frayer un chemin jusqu’à la tribune sur laquelle quelques individus se tiennent déjà. Parmi eux se trouve un homme obèse, assis sur une chaise dont le visage reflète une extrême tension. Il a une grosse tête, ronde et parfaitement glabre. Pas une seule expression ne vient déranger l’impassibilité apparente de son visage. Seuls, les yeux, extrêmement mobiles, semblent se livrer à un ballet infernal trahissant sa nervosité intérieure. Malgré son apparente autorité, quelque chose dans son attitude trahit l’inquiétude. Il serre les accoudoirs de son siège avec une telle force que ses phalanges en blanchissent.
Luz murmura à l’intention des humains :
— Voici Gorgon, le premier orateur. Il est celui qui préside nos assemblées. Vous verrez, il… sait capter l’attention, mais aujourd’hui, il semble tendu. Ce n’est pas habituel.
Argon observe les traits crispés de Gorgon, ses yeux qui évitent la foule plus qu’ils ne la regardent réellement, et sent une tension croissante dans l’air.
— Que se passe-t-il ici ? demande-t-il doucement.
Luz hésite, jetant un coup d’œil inquiet vers l’estrade.
— Une décision importante doit être prise. Il y a des divisions… des mécontentements. Vous comprendrez rapidement.
Pendant ce temps, la foule semble s’échauffer davantage. Les murmures se transforment en chuchotements furieux, et certains individus pointent des doigts accusateurs en direction de l’estrade.
A un moment, un homme dans la foule hurle en direction de Gorgon :
— C’est toi le responsable ! C’est toi qui nous as mis dans ce pétrin !
Une femme lance à son tour, la voix tranchante comme un couteau :
— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?
Une autre femme, plus proche de l’estrade, crache avec fureur :
— Assassin ! C’est toi qu’on devrait tuer !
La foule, galvanisée, reprend en chœur :
— À mort, Gorgon ! À mort !
Isold, collée à Hug, sent un frisson d’appréhension parcourir son dos.
— Pourquoi sont-ils aussi en colère ? murmure-t-elle.
Hug, bien que captivé par la scène, hausse les épaules.
— Peut-être qu’ils n’ont pas tous la même vision de ce qu’il faut faire.
Géna, plus pragmatique, pose une main ferme sur l’épaule d’Argon.
— Nous ne savons pas encore ce qui nous attend ici. Soyons prudents et attentifs.
Argon, les sens en alerte, se tourne vers Luz.
— Vous devriez nous en dire plus. Ce genre de tension peut rapidement tourner mal.
Luz esquisse un sourire forcé, mais l’inquiétude transparait dans ses yeux.
— Tout sera expliqué, je vous le promets. Soyez juste patients.
Les cris montent en une clameur assourdissante. Le tumulte parait sur le point de se transformer en émeute, mais alors que le chaos gronde, Gorgon aperçoit les humains près de l’entrée. Son visage crispé se détend légèrement. Il se redresse, lentement, comme un roc imposant émergeant d’une mer agitée.
Il lève une main, et contre toute attente, un silence soudain tombe sur la salle. La tension reste palpable, mais l’autorité émanant de l’homme captive l’assemblée.
D’une voix douce, presque un murmure, il commence :
— Mes amis…
Puis, plus fort, comme un coup de tonnerre :
— Mes amis !
La foule retient son souffle, hypnotisée. Gorgon balaye la salle du regard, ses yeux roulants lentement sur l’assemblée, comme pour peser chaque personne présente. Il laisse un silence lourd s’installer, un silence qui semble tirer la force de la colère elle-même pour la retourner à son avantage.
Enfin, il reprend, sa voix rauque et profonde s’élevant comme un tambour :
— Les savants sont morts.
Un murmure parcoure la foule. L’hostilité cède peu à peu place à une sorte de fascination, mêlée de peur et d’espoir. Gorgon sait manier les mots comme un artisan son outil, sculptant l’émotion brute de l’assemblée pour en faire une arme à son service.
— Oui, ils sont morts, mais dans les faits, ils étaient déjà morts depuis longtemps ! Où est la fin des problèmes qu’ils nous promettaient depuis tant d’années ? Où est la solution à cette apocalypse qui nous menace ?
Il s’interrompt, levant les bras comme pour englober la foule.
— Regardez-vous ! (Il marque une pause, laissant le silence s’installer.) Vous êtes en train de mourir à petit feu. Les plus jeunes d’entre nous… (Il désigne la foule d’un geste large.) … sont déjà bien âgés. Et nous finirons tous par succomber.
Sa voix monte en puissance, martelant ses mots comme des coups de massue :
— Les étrangers nous harcèlent ! Ne rêvez pas, mes amis : la muraille montre ses limites. Ces failles, qui nous ont permis d’accueillir ces affamés pour en faire nos esclaves, deviennent de plus en plus nombreuses. Pour l’instant, elles ne représentent pas un danger. Mais pour combien de temps ?
Des murmures d’inquiétude traversent l’assemblée.
Gorgon baisse légèrement la voix, adoptant un ton empreint de reproche :
— Et que nous proposaient les savants ? Rien. Pas une solution. Pas même l’ombre d’une idée. Pourtant, personne n’osait contester leurs décisions. Moi, Gorgon, moi seul, ici-même, je vous avais prévenus. Mais m’ont-ils écouté ? Non. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient déjà morts !
Il claque la main sur l’accoudoir de son siège, un geste théâtral qui fait sursauter plusieurs personnes dans la foule.
— Maintenant, le pouvoir est entre nos mains, reprit-il, plus grave. Et je vous promets de résoudre nos problèmes.
Il laisse ses mots flotter un instant, les laissant s’infiltrer dans l’esprit de chaque individu. Puis, il baisse encore la voix, presque en un murmure conspirateur :
— ELLE s’est manifestée.
Un frisson parcoure la foule. Des exclamations de surprise fusent ici et là, mais le silence revient rapidement, un silence chargé d’anticipation.
— ELLE m’a annoncé qu’ELLE me soutient, continue Gorgon. Et c’est moi, maintenant, que vous devez suivre. Regardez ces humains parmi nous… (Il désigne le groupe de voyageurs.) … c’est ELLE qui les a appelés.
Il laisse son regard s’attarder sur les étrangers, puis sur la foule, martelant chaque mot :
— C’est avec eux que nous allons travailler. Mes amis, je vous le promets : nous allons tous être sauvés. Grâce à ELLE. Et grâce à eux.
Il s’incline légèrement, concluant avec solennité :
— Merci, mes amis. Je vais maintenant laisser la parole à cet homme qui est venu avec quatre de ses concitoyens parce qu’il a reçu l’injonction impérieuse de se rendre dans notre cité.
Un tonnerre d’applaudissements éclate. La foule, quelque minute plus tôt encore prête à lyncher l’orateur, semble maintenant prise d’un élan d’enthousiasme et d’unité. Les gens s’embrassent et se félicitent, les visages marqués par les ans soudain illuminés par une lueur d’espoir.
Gorgon, le visage luisant de sueur, descend lentement de l’estrade. Il serre les mains que les membres de la foule lui tendent, souriant avec fatigue mais aussi avec le soulagement du général qui a remporté une bataille décisive
C’est maintenant au tour d’Argon de prendre la parole.
La foule, curieuse, s’est calmée, les regards oscillants entre Gorgon et ce nouvel arrivant qui incarne peut-être un espoir, ou un danger. Argon monte lentement sur l’estrade, ressentant le poids de centaines de regards fixés sur lui.
Il se place derrière le pupitre, inspire profondément, puis prend la parole d’une voix ferme, marquée par les épreuves de sa vie :
— Habitants de la Cité des Urs, je suis Argon, un des derniers représentants d’un monde presque oublié.
Il balaye la foule du regard avant de continuer :
— Vous voulez savoir ce qu’il reste de la Terre. Vous voulez comprendre ce qui nous a conduits ici. Alors, écoutez-moi.
Il s’arrête un instant, le temps de rassembler ses pensées.
— Vous savez comme moi que notre monde était florissant avant la catastrophe, immense et irréversible, qui s’est abattue sur nous. À l'époque la situation semblait bien pire que maintenant. Les réfugiés qui avaient échappé à la mort, et vous faites partie de ces réfugiés, ont commencé à affluer en grand nombre sur les hauteurs. Ils s’agglutinaient les uns aux autres, et se disputaient la moindre parcelle de nourriture. Rappelez-vous, il y avait des cadavres partout. Vous, les habitants de la Cité des Urs, vous avez été protégés par ce dôme qui semble venu de nulle part, et vous m’expliquerez plus tard comment vous avez survécu. Mais ce que vous ne savez pas, c’est ce qui s’est passé en dehors de ces murs.
Sa voix devient plus grave, empreinte de douleur :
— Les terres sont devenues stériles, l’eau s’est empoisonnée, et l’air lui-même a tourné contre nous. Que reste-t-il de la population mondiale ? Personne n’en sait rien mais il est probable que nous allons vers l’extinction totale de la vie sur la terre. Nous, qui n’avons pas péri, pas encore péri, avons dû nous adapter, mais à quel prix…
Il hésite une seconde, pesant ses mots avant de révéler la vérité :
— Les mutants sont nés de cette adaptation. Pour une raison que l'on ne sait toujours pas expliquer des femmes ont commencé à mettre au monde des monstres siamois. Au début c'était un phénomène très marginal et dans la tourmente personne ne se souciait de ces événements. De toute façon leur survie était très limitée. Pourtant inexplicablement ce phénomène a pris de l'ampleur et on a vu des créatures naître avec trois, quatre ou cinq corps distincts mais fusionnés. On a ainsi pu voir jusqu’à sept individus, fusionnés dans un magma horrible, s’agiter en tous sens comme un nid de serpents, réclamant d’être nourris. La plupart des mères, horrifiées par ce qu’elles avaient enfanté les ont abandonnés. Mais certaines d’entre elles ne l’ont pas fait, ont commencé à les allaiter et à leur permettre de survivre. Quand les autres humains se sont rendu compte que des enfants monstrueux étaient en train de croître il a été décidé de les massacrer sans pitié.
Argon s'interrompt un moment. Il semble chercher dans sa mémoire le souvenir de cette époque troublée. Il reprend :
— C’est moi, Argon, qui me suis opposé à cette barbarie. Les enfants ont été abandonnés au bord de la mer et nous étions tous convaincus qu’ils n’allaient pas survivre. Argon s'interrompt à un moment. On sent que maintenant encore il ne regrette pas d'avoir permis d'épargner ce que la nature avait produit. Il reprend son récit : Des colonies de mutants se sont constituées. Ces colonies, au début ne semblaient pas représenter un danger pour les autres humains. Elles menaient une espèce de vie végétative demeurant tout près de l'eau et se balançant sans fin comme si elles avaient retrouvé le rythme fondamental de l'univers. Elle ne se nourrissaient de rien, d'algues, de plantes marines, de petits coquillages. Ainsi j'ai vraiment cru que ces monstruosités pouvaient être une solution, une adaptation qui était nécessaire pour les individus les plus faibles qui ne résisteraient de toute façon pas très longtemps à ces conditions de vie épouvantables. Et puis les naissances de ces enfants monstrueux se sont terminées sans que l'on comprenne ce qui s'était passé.
Argon fait une deuxième pause, comme perdu dans ses pensées.
— je ne pensais pas, reprend-il, que ces colonies allaient devenir si importantes si agressives si dangereuses pour nous. Certains de ces individus ne sont plus que des créatures sauvages qui errent à la recherche de proies. D’autres… d’autres sont plus dangereux encore. Ils ont conservé leur intelligence, savent s’organiser mais leur cœur est noirci par la haine et le désir de la vengeance. Ils nous traquent, nous, les derniers humains, pour nous exterminer, comme si notre existence même était une insulte à leur survie.
Un murmure d’effroi parcoure la foule. Argon poursuit :
— Pendant des années, j’ai mené notre communauté avec un seul objectif : survivre. Mais récemment, quelque chose a changé.
Il se tourne légèrement vers Gorgon, puis vers les membres de son groupe, comme pour chercher leur soutien.
— Une voix, une présence, m’a parlé. Au début, je n’y croyais pas. Je pensais que c’était un effet de la fatigue, de la vieillesse. Mais cette voix est devenue plus insistante, plus claire. Elle me disait de venir ici, à la Cité des Urs.
Il se penche légèrement en avant, comme pour confier un secret à l’assemblée :
— Quand Hug, ici présent, a découvert que vos gardes nous ont aidés, j’ai compris que ce n’était pas une illusion. Quelque chose, ou quelqu’un, voulait que nous nous rendions ici. Je ne sais pas pourquoi. Pas encore. Mais je suis prêt à le découvrir.
La foule reste silencieuse, comme figée par la solennité de ses paroles.
Pendant qu’Argon fait le point sur la situation, Guld, resté en retrait, s’approche de Luz.
— Luz, dit-il à voix basse, j’ai besoin de comprendre. Qui est vraiment Gorgon ? Et qui étaient ces savants dont il a parlé ?
Luz hésita un instant, puis soupire.
— Les savants étaient les premiers arrivants ici. Quand le dôme est apparu, Ils ont tenté de comprendre ce qui se passait et d’exploiter cette structure étrange pour notre survie.
Guld plisse les yeux, intrigué.
— Exploiter le dôme ?
Luz acquiesçe.
— Le dôme est une entité, une présence qui nous protège. A défaut de pouvoir lui donner un nom, nous l’appelons ELLE et les personnes qui vivent ici la vénèrent comme s’il s’agissait d’une divinité. Nous ne savons pas ce qu’elle est exactement, mais elle nous a permis de survivre jusqu’ici. Les savants pensaient pouvoir la comprendre, peut-être même la contrôler, mais… ils ont échoué.
Sa voix se fait plus grave :
— Gorgon et moi… nous sommes les enfants de l’un de ces savants. Mais lorsque leur incapacité à trouver des solutions est devenue évidente, la population a exigé leur destitution. Cela a dégénéré.
Guld fronce les sourcils.
— Et ils ont été tués.
— Oui, et c'est Gorgon, mon frère, qui a mené la coalition.
Pendant ce temps, Isold, restée dans un coin de la grande salle perçoit quelque chose d’étrange. Quelque chose, ou quelqu’un, semble l’observer. Elle tourne la tête, cherchant une présence, mais ne voit rien.
Malgré cela, elle se sent enveloppée d’une douce chaleur, comme si une main invisible effleurait son esprit. C’est rassurant, presque familier.
Elle ferme les yeux un instant, laissant cette sensation l’envahir. Une pensée flotte dans son esprit, vague et indistincte, mais porteuse d’un curieux sentiment de paix.
Elle murmure, sans attendre de réponse :
— Qui êtes-vous ?
La sensation reste, mais aucune voix ne vient. Elle ouvre les yeux, convaincue que cette présence a une signification qu’elle ne tardera pas à comprendre.

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