La taverne de Raz

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CHAPITRE 6

La séance à la Maison de l’Homme Nouveau s’achève dans un calme inattendu. Les habitants, visiblement soulagés, se dispersent lentement, chacun emportant dans son cœur un espoir ravivé par les paroles envoûtantes de Gorgon. Les cinq humains, restés en retrait près de Luz, observent ce peuple si différent de ce qu’ils sont, mais également si fragile.

— Alors, que pensez-vous de notre Cité ? demanda Luz avec un sourire énigmatique.

Hug répond d’un ton léger :
— À vrai dire, ce tumulte m’a surtout mis en appétit. Une faim de loup ! A-t-on prévu de quoi nous sustenter ?

Guld, qui gardait une expression plus grave, observe Luz.
— Tout cela est fascinant. Votre société, vos traditions… mais je sens qu’il y a tant de choses que nous ignorons encore. Pourquoi nous avoir invités ici, Luz ?

Avant que Luz ne puisse répondre, une voix forte et enjouée s’élève derrière eux.
— Pourquoi, pourquoi...Vous verrez bien. Allons maintenant à la taverne de Raz. C’est chez Raz que tout le monde finit par trouver des réponses… et des saveurs à tomber par terre !

C'est Gorgon, les joues encore rouges de sa prestation sur l’estrade, qui a répondu à la place de Luz. Avec une vivacité surprenante pour un homme de sa carrure il pose une main lourde mais amicale sur l’épaule de Guld.

— Allons chez Raz, mes amis. Cela fait une éternité que je n’y suis pas allé.

Il se tourne vers les humains, les observant comme s’il les jaugeait pour la première fois.
— Raz est un personnage unique. Un des rares à avoir refusé de se reposer sur les esclaves. Il préfère cuisiner lui-même, et croyez-moi, ses plats valent le détour. Mais Raz est bien plus qu’un simple cuisinier. Il est un artiste. Vous comprendrez quand vous aurez goûté à ses créations.

Géna, amusée, lança un regard à Hug et Guld.
— Alors ? Qui d’entre vous est prêt à juger cette fameuse cuisine ?

Hug sourit largement.
— Moi, tout ce que je veux, c’est une table et un bon repas.

Guld, plus réservé, fronce les sourcils.
— Je suis curieux de découvrir les ingrédients qu’il utilise. Les ressources doivent être limitées, même ici. Comment parvient-il à offrir des repas pour tout le monde ?

Luz hoche la tête, impressionné par l’observation de Guld.
— Vous posez les bonnes questions. Raz est une exception, un homme qui a su faire preuve d’ingéniosité dans un monde en déclin.

— Alors allons voir par nous-mêmes, conclut Gorgon en désignant une rue pavée qui s’éloignait de la Maison de l'Homme Nouveau.

La taverne de Raz est un bâtiment modeste mais chaleureux, une lueur dorée émanant de ses fenêtres basses. À l’intérieur, une odeur enivrante de pain frais, de ragoût épicé et de viande rôtie enveloppe immédiatement les nouveaux arrivants.

Raz, un véritable colosse à la peau bronzée et aux cheveux grisonnants, les accueille avec un grand sourire et un tablier maculé de farine.
— Gorgon, Luz ! Cela faisait bien longtemps. Et vous, dit-il en s’adressant au groupe d’Humains, vous devez être les fameux invités de la Cité.

Il s’approche d’eux, sa poignée de main ferme mais amicale marquant immédiatement les esprits.
— Bienvenue dans ma taverne. Asseyez-vous, mettez-vous à l’aise. Aujourd’hui, c’est un festin que je vous propose.

Hug se frotte les mains, déjà conquis par l’ambiance.
— Cet endroit est merveilleux.

Raz, amusé, se retourne vers la cuisine ouverte.
— C’est le but, mon ami. Oubliez le présent, savourez l’instant.

Guld observe avec attention les bocaux d’épices, les herbes suspendues au plafond, et les ustensiles de cuisine rudimentaires mais bien entretenus.
— Comment parvenez-vous à maintenir tout cela ? Les ressources ne sont-elles pas rares ?

Raz pose une main sur son cœur, un sourire mystérieux illuminant son visage.
— Ah, jeune homme, c’est là toute la magie de Raz. Mais si vous restez assez longtemps, peut-être vous en dévoilerai-je quelques secrets.

L’ambiance est légère, presque festive, et pour la première fois depuis leur arrivée dans la Cité, les cinq humains ressentent une certaine sérénité. Pourtant, dans un coin de son esprit, Argon reste préoccupé, une question silencieuse planant encore sur cette cité miraculeuse et ses mystères.

La taverne de Raz est bien plus grande qu’elle ne le semblait de l’extérieur. Une vaste salle s’étend sous un plafond voûté, soutenu par de lourdes poutres en bois sculpté. Les tables, alignées avec une précision presque militaire, sont occupées par quelques habitants de la Cité, tous plongés dans un silence presque religieux. Le murmure des conversations est rare, remplacé par le cliquetis des couverts et le craquement du pain rompu.

Aux murs, des lanternes diffusent une lumière douce et vacillante, projetant des ombres mouvantes sur les visages. Au fond de la pièce, un groupe de musiciens jouent une mélodie lente et hypnotique sur des instruments anciens. Les musiciens, tout comme les serveurs qui déambulent entre les tables, portent tous des vêtements uniformes et des colliers ornés de petites fioles contenant un liquide violet.

Guld, l’observateur infatigable, ne tarde pas à remarquer ce détail. Il posa sa cuillère avec un bruit sec et se tourne vers Luz, les yeux fixés sur une serveuse qui vient de déposer un plateau.
— Ces colliers... ces fioles… Pourquoi tous les esclaves les portent-ils ?

Luz semble hésiter, mais c’est Gorgon qui répond, un sourire forcé aux lèvres.
— Une bonne question, jeune homme. C’est un détail que beaucoup de nos concitoyens préfèrent ignorer. Ces fioles contiennent une drogue que nos savants ont mis au point. Elle assure la docilité des esclaves et leur soumission. Chaque semaine, ils reçoivent une dose, qu’ils transportent avec eux en permanence.

Argon fronce les sourcils, clairement troublé.
— C’est inhumain…

Gorgon hausse les épaules, feignant l’indifférence.
— Peut-être. Mais sans cela, notre société ne pourrait pas fonctionner.

Hug, qui avait jusque-là gardé le silence, intervint avec une colère à peine contenue.
— Vous parlez comme si c’était normal. Mais ces gens ont une vie, une dignité !

Gorgon fixe Hug avec intensité.
— Une dignité ? Que vaut cette dignité lorsqu’elle menace la survie de tous les autres ? Les savants pensaient que leur science était la réponse à tout. Regardez où cela nous a menés.

Un silence pesant s’abat sur la table, rompu uniquement par le bruit des ustensiles en cuisine.

Un peu plus tard, Gorgon profite d’un moment où les autres sont distraits pour attirer Guld à l’écart. Ils s’installent dans une alcôve discrète.

— Je vois en toi un esprit curieux, Guld, murmure Gorgon d’un ton presque conspirateur. Cela me plaît. Peut-être pourrais-je te confier des choses que je ne partagerais pas avec les autres.

Guld, intrigué, hocha la tête.
— Je vous écoute.

Gorgon se penche légèrement en avant, ses yeux perçants fixés sur le jeune homme.
— Ce que je vais te dire ne doit pas quitter cette pièce. La montagne sur laquelle notre Cité est bâtie n’est pas aussi solide qu’elle en a l’air. Une énorme faille la traverse, un gouffre que peu connaissent. C’est là que nous envoyons les esclaves devenus inutiles.

Le visage de Guld s’assombrit.
— Vous les condamnez à mourir là-bas…

— Pas tous, répondit Gorgon avec un sourire énigmatique. Dans cette faille, un groupe s’est organisé. D’anciens esclaves, oui, mais aussi des dissidents de notre Cité. Ils rejettent notre façon de vivre et rêvent de tout renverser.

Guld sent une tension monter en lui, mais il garde le silence, laissant Gorgon poursuivre.

— Ces dissidents, continue Gorgon, ont découvert un secret que même nous, ignorions. Les savants, avant leur mort, ont créé une contre-formule. Un antidote à la drogue des esclaves. Une partie de cette formule a été volée et distribuée dans la faille. Résultat, certains esclaves ont recouvré leur liberté de pensée.

Guld est stupéfait.
— Mais pourquoi les dissidents n’utilisent pas cette formule pour libérer tous les esclaves ?

Gorgon soupire.
— Parce qu’ils n’ont pas la formule complète, seulement un stock limité. Et même s’ils l’avaient, cela reviendrait à scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis.

Guld reste silencieux, les paroles de Gorgon résonnant dans son esprit. Il est fasciné et horrifié à la fois, une dualité qu’il peine à concilier.

De son côté, Isold reste assise à la table principale, observant la salle d’un regard vague. Une fois de plus, une sensation étrange l’envahit, comme si une présence invisible la scrutait. Ce n’est pas une menace, ni même une gêne. Plutôt une curiosité bienveillante, mais insistante.

Elle ferme les yeux un instant, cherchant à se connecter à cette énergie mystérieuse. Elle ne comprend pas encore ce qu’elle ressent, mais au fond d’elle-même, elle sait que cela a un lien avec cette Cité, avec ses secrets, et peut-être avec quelque chose de bien plus grand.

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