Le Ground

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Guld n’a jamais été aussi déterminé.

La lumière des lanternes décline lentement, effleurant les murs de pierre de la Cité. Les ombres s’allongent. Les pas se font rares.
Guld s’éclipse.

Il longe les façades, se fond dans les replis de la ville. Son regard glisse d’une ruelle à l’autre, d’un mur à l’autre. Il cherche. Il insiste. Mais la montagne semble se refermer sur lui, le renvoyant toujours au même point, comme si elle testait sa volonté.

Il sent l’agacement monter. Puis autre chose. Une certitude sourde.
Il doit descendre.

Il refuse de faire demi-tour.

Sa ténacité finit par être récompensée. Entre deux murs effondrés, derrière un enchevêtrement de racines épaisses, une ouverture étroite apparaît. Une blessure dans la pierre.
La faille.

Il s’y glisse. Son cœur accélère. Pas seulement par peur. Par nécessité.

Le passage débouche sur un sentier accroché au flanc de la montagne. Étroit. Instable. Il plonge vers les profondeurs. Chaque pas est un risque. La roche glisse sous ses semelles, la poussière s’infiltre dans sa gorge.

L’air devient froid. Brutal.
Puis une autre odeur s’y mêle. Humaine. Vivante.

Les parois se resserrent autour de lui. À intervalles irréguliers, des cavités percent la roche. Des grottes. Des refuges. Ou des pièges. Guld ralentit. Il sent des regards invisibles.

Une ombre bouge. Puis disparaît.

— Qui êtes-vous ? murmure-t-il. Montrez-vous.

Le silence s’épaissit.
Une pierre roule, quelque part, très loin.

Il reprend sa marche.

Plus bas, le sentier s’élargit. Les parois s’écartent. Une lumière irréelle apparaît, diffuse, née de cristaux incrustés dans la roche. Ils pulsent doucement, comme un cœur ancien. Guld débouche sur un plateau naturel.

La beauté le frappe.
Puis le vide.

Le chemin s’interrompt net.

Devant lui, la montagne est fendue en deux. Un gouffre immense s’ouvre, avalant la lumière. Guld s’approche avec précaution. Sur l’autre versant, un cristal scintille faiblement. Proche. Inaccessible.

Il cherche un passage.
Il n’y en a pas.

Tous les chemins le ramènent là.

Alors il voit l’autre sentier. Abrupt. Brutal. Descendant droit dans l’ombre.

Il inspire longuement.
Et s’engage.

L’air devient humide. Oppressant. La lumière s’éteint peu à peu. Des formes apparaissent : des abris précaires, faits de planches disjointes, de tissus élimés, de métal rouillé. Une vie cachée sous la Cité. Une vie qu’on préfère ignorer.

Un pas de trop.

La pierre cède.

Guld bascule.

La chute est violente. Le gravier éclate sous son corps. Il roule, cogne, tente de s’agripper à des branches épineuses qui se brisent sous ses doigts. La douleur est brève. Le vertige, infini.

Puis le choc.

Il s’immobilise sur une terrasse rocheuse suspendue au-dessus du vide.

Le silence retombe, écrasant.

Il reste là, haletant, le cœur battant trop fort. Lorsqu’il ouvre enfin les yeux, il la voit.

Dans l’ombre d’une grotte, une créature le fixe.

Trois corps soudés en un seul. Une chair lacérée, malmenée. Six bras qui tremblent entre menace et supplication. Un grognement rauque s’échappe de sa gorge déformée.

Guld se redresse avec difficulté. Sa main trouve une pierre. Il se prépare.

— N’ayez pas peur, il n’est pas dangereux.

La voix est claire. Assurée.

Une femme sort de l’ombre.

Elle est élancée, presque irréelle dans cet endroit. Sa peau pâle capte la lumière comme si la faille refusait de l’engloutir. Ses cheveux roux, teintés de mauve, encadrent un visage concentré. Autour de son cou pend une fiole de verre remplie d’un liquide jaune.

Le Xol.

Elle s’interpose sans hésitation.

— Il est blessé. Je le soigne.

Son calme tranche avec la violence de la scène.

— Qui êtes-vous ? demande Guld.

— Thaïs. Une esclave. J’ai vu votre chute. Vous avez eu de la chance.

Elle s’agenouille près du mutant. Ses gestes sont précis. Doux. Presque intimes. Elle ne regarde pas la monstruosité. Elle voit la souffrance.
Guld détourne les yeux un instant. Quelque chose se serre en lui.

Quand elle se relève, elle lui fait signe de la suivre.

Ils marchent en silence. Parfois, leurs regards se croisent. Thaïs ne pose aucune question. Elle accepte sa présence comme une évidence. Cela trouble Guld plus qu’il ne veut l’admettre.

Le Ground s’ouvre devant eux.

Un village souterrain, bricolé, fragile, mais vivant. Des regards se posent sur lui. Méfiants. Fatigués. Espoirs prudents.

Au centre, une bâtisse plus solide. Une lumière chaude. Un homme les attend.

— Tu es descendu bien bas pour arriver ici.

Il s’appelle Franck. Sa voix est grave. Son regard, lucide.

Autour d’un verre, il raconte. Les esclaves. Le Xol. Les savants. L’antidote. Leur assassinat. Les privilèges qu’on protège au prix de vies humaines.

— On récupère ceux qu’ils jettent, dit-il. Ceux qui ne servent plus.

Guld serre les poings.
Il pense à Thaïs. À son flacon. À son regard libre malgré tout.

— Rentrez maintenant, conclut Franck. La nuit est dangereuse ici.

À l’aube, Guld regagne la maison des humains.

Il pousse la porte avec précaution. Ses vêtements sont couverts de poussière, ses gestes lents. La nuit est encore accrochée à ses épaules. Il n’a pas besoin de regarder autour de lui pour sentir qu’il n’est plus tout à fait le même.

Isold est déjà éveillée.

Elle se tient près de la table, une tasse chaude entre les mains. Lorsqu’elle le voit, son regard s’arrête net. Elle ne dit rien tout de suite. Elle observe. Elle comprend qu’il s’est passé quelque chose qu’il ne pourra pas simplement raconter.

— Où étais-tu ? demande-t-elle enfin.

— Dans la faille.

Il s’assoit. Le bois grince sous son poids. Il lève les yeux vers elle.

— En bas, il y a un endroit qu’ils appellent le Ground.

Il parle lentement. Il choisit ses mots. Il lui raconte les abris, les visages fatigués, la peur, mais aussi la dignité. Il parle du Xol. Des esclaves affranchis. Des savants. De l’antidote.

Isold ne l’interrompt pas.

— Et il y a une femme, ajoute-t-il après un silence. Thaïs. C’est elle qui m’a sauvé.

Isold hoche légèrement la tête. Son regard se perd un instant. Elle ne pose pas de question. Pas encore.

La porte s’ouvre.

Hug entre dans la pièce. Il s’arrête en voyant Guld assis face à Isold. Le silence s’épaissit aussitôt.

— Déjà rentré ? dit-il avec un sourire léger. Tu as une drôle de tête.

— Il revient de la faille, répond Isold.

Hug incline la tête, faussement intrigué.

— La faille… Vraiment ? Voilà qui est audacieux.

Son regard glisse sur Guld, s’attarde, jauge.

— Et alors ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?

— Oui, répond Guld sans détour.

Un bref silence.

— Intéressant, dit Hug. Très intéressant.

Il s’approche de la table, pose les mains à plat sur le bois.

— Isold, nous avions parlé d’explorer la cité aujourd’hui. Le sommet. Le cœur battant de la créature.

Isold ne répond pas tout de suite. Elle regarde Guld.

— J’aimerais d’abord voir ce qu’il a vu, dit-elle enfin. Descendre dans le Ground.

La phrase tombe. Simple. Définitive.

Guld relève la tête, surpris. Il la dévisage. Il comprend ce que cela implique. Le danger. La rupture. Il n’essaie pas de la dissuader.

— Ce n’est pas un endroit sûr, dit-il doucement.

— Je sais.

Un silence.

— J’aimerais que tu m’y accompagnes.

Guld hésite à peine.

— D’accord.

Hug ne bouge pas.

Son visage reste calme. Trop calme. Son sourire ne se fend pas. Mais ses doigts se crispent légèrement sur la table. À peine perceptible. Puis il se redresse.

— Bien sûr, dit-il posément. Si c’est ce que tu souhaites.

Il regarde Isold.

— Je comprends. Il est important de voir toutes les facettes de cette cité.

Puis il se tourne vers Guld.

— Fais attention à elle.

La phrase est polie. Presque bienveillante. Mais quelque chose, dans son ton, sonne comme un avertissement.

— Évidemment, répond Guld.

Hug acquiesce.

— Dans ce cas, je vais poursuivre seul mon exploration. Le sommet peut attendre… ou pas.

Il se dirige vers la porte. Avant de sortir, il s’arrête une seconde.

— Nous en reparlerons, dit-il simplement.

La porte se referme.

Le silence reste.

Isold expire lentement.

— Il est en colère, murmure-t-elle.

— Oui, répond Guld.

— Mais il ne le montrera pas.

— Non.

Ils échangent un regard. Lucide. Lourd de conséquences.

Quelque chose vient de basculer.

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