L'antichambre de la mort
Le sentier escarpé serpente entre les parois sombres du Ground.
Isold avance derrière Guld. Son souffle est court, irrégulier, trahissant l’effort autant que l’appréhension. Le sol est instable, couvert de gravillons humides qui roulent sous ses pas. Devant elle, Guld marche vite. Trop vite. Son dos est raide, sa démarche tendue, comme s’il était tiré vers les profondeurs par une force invisible.
Il ne se retourne pas.
Une pierre cède sous le pied d’Isold. Elle trébuche et un cri lui échappe lorsqu’elle se tord la cheville. La douleur est vive. Guld s’arrête enfin. Il pivote, son regard dur se posant sur elle, rapide, presque impatient. Il évalue. La voit se redresser, serrer les dents.
Alors il reprend sa marche, sans un mot.
Isold le suit.
Le hameau apparaît soudain, niché dans une poche de lumière diffuse. Des boules de Pyr suspendues aux parois projettent des reflets tremblants, adoucissant à peine la misère des lieux. Des silhouettes se déplacent lentement entre des abris de fortune. Le café de Franck émerge des ombres, modeste bâtisse de bois et de pierre, presque accueillante par contraste.
Guld pousse la porte. Le bois grince plaintivement.
À l’intérieur, l’air est épais, saturé de fumée et de murmures. Quelques regards se lèvent, s’attardent, évaluent. Franck est attablé près du comptoir. Lorsqu’il aperçoit Guld, son visage s’illumine.
— Ah, mon cher Guld ! Te voilà enfin. Et qui amènes-tu avec toi ? Quelle est donc cette jolie créature ?
Guld pose une main légère sur l’épaule d’Isold, un geste bref, presque possessif.
— Voici Isold, la fille d’Argon. Elle voulait voir comment vous vivez ici.
Franck observe Isold avec un intérêt manifeste, sans hostilité.
— Alors sois la bienvenue. Moi, c’est Franck. Et derrière le comptoir, c’est Thaïs.
Isold suit son geste du regard.
Thaïs se tient là, droite malgré la fatigue évidente qui marque ses traits. Son regard est vif, attentif, mais quelque chose en elle semble toujours sur le point de se replier. Autour de son cou pend la petite fiole de Xol, visible, assumée.
Guld et Franck s’éloignent pour discuter à voix basse. Isold reste près du comptoir. Son regard revient naturellement vers Thaïs.
— Comment est la vie ici ? demande-t-elle sans détour.
— Et… sais-tu ce qui se passe en dehors de la Cité ?
Thaïs hésite. Puis elle hausse légèrement les épaules.
— Oui. Je sais.
Son regard s’assombrit.
— Avant, je vivais dans une communauté humaine. Ils sont tous morts. Quand la Cité s’est ouverte à moi, les gardes m’ont laissée entrer… parce que je pouvais leur être utile.
— Utile ? murmure Isold.
Thaïs détourne les yeux.
— Je préfère ne pas en parler. Ils m’ont donné du Xol. Très vite. Après ça… je ne suis plus vraiment moi. Je vis pour la dose quotidienne. Jusqu’à ce que Franck m’aide. Il me libère. Maintenant, je travaille ici. Et je m’occupe de deux vieux, en surface.
Isold sent sa gorge se serrer. Elle pose instinctivement un bras autour des épaules de Thaïs.
— C’est monstrueux… souffle-t-elle. Comment peut-on oublier à ce point ce que signifie être humain ?
Avant que Thaïs ne puisse répondre, Guld s’approche. Son visage est plus détendu. Trop détendu. Un sourire ambigu flotte sur ses lèvres.
Il passe un bras autour de la taille d’Isold, l’attire contre lui.
— Alors, les filles… dit-il à voix basse. On se confie ?
Isold se fige. Le geste est trop brusque. Trop déplacé. Guld se penche, tente de forcer une légèreté qui sonne faux. Puis il se tourne vers Thaïs, cherchant à l’attirer dans ce jeu maladroit.
Les deux femmes échangent un regard.
Isold repousse Guld d’un geste sec.
Il vacille, surpris. Puis il rit, un rire nerveux, mal assuré.
— Je crois que j’ai trop bu, marmonne-t-il. Je vais prendre l’air.
Il quitte le café.
Le temps passe.
Guld ne revient pas.
— Il nous a laissées, murmure Isold, l’inquiétude perçant dans sa voix.
— Je ne te conseille pas de repartir seule, intervient Franck. Le Ground n’est pas tendre, surtout la nuit.
Thaïs se redresse.
— Viens chez moi. Tu y seras en sécurité.
Isold acquiesce.
Le chemin est étroit, bordé de pierres instables et de végétation pâle, presque fantomatique sous la lumière froide des Pyr. Thaïs avance avec assurance. Isold suit, silencieuse.
— C’est ici.
Un cabanon de bois apparaît, bancal, défiant toute logique. À l’intérieur, une lumière douce éclaire un sol de terre battue. Une paillasse, un rondin servant de siège. Rien de plus.
Thaïs s’adosse au mur. Son visage change.
— Quand je t’ai vue, j’ai su que je pouvais te faire confiance.
— Pourquoi ce jeu, au café ? demande Isold.
— Parce que survivre ici, c’est respecter des règles. Même quand elles sont injustes.
Un silence.
— Viens. Il faut que tu voies quelque chose.
Elles marchent longtemps. L’air devient humide. Lourd. Puis la caverne s’ouvre.
Une vaste salle minérale, splendide et terrifiante. Des corps sont étendus à même la roche. Des souffles courts. Des plaintes étouffées. Des formes humaines et mutantes mêlées.
Isold sent son estomac se nouer.
Un mutant à quatre bras tend une main tremblante vers elle. Elle recule, puis s’arrête. Thaïs pose une main sur son épaule.
— Ils ne te feront rien.
Isold s’agenouille. Pose une main sur un front brûlant. Les yeux se ferment.
— C’est ici… murmure Thaïs. L’antichambre de la mort.
Elle montre une femme frêle, presque transparente.
— Une esclave. Trop malade pour servir. Condamnée.
Un peu plus loin, un jeune homme murmure :
— Le Xol…
Thaïs lui donne quelques gouttes.
— Bientôt, tu n’en auras plus besoin.
Mais Isold voit la peur dans ses yeux.
— Comment supportes-tu ça ? demande-t-elle.
— Parce que personne d’autre ne le fera.
Isold se relève. Sa poitrine est en feu. Un cri lui échappe. Brutal. Incontrôlable.
Il monte le long des parois. Traverse la faille. Résonne.
Et au fond d’elle, quelque chose répond.
La Cité n’est pas seulement malade.
Elle est construite sur cette souffrance.
Isold le comprend.
Et elle sait que rien ne pourra plus être ignoré.
Durant la nuit, Isold n’arrive pas à dormir. Très tôt le matin, alors que la lumière du jour commence à éclairer la faille, Thaïs indique à Isold le chemin qu’elle doit prendre pour retrouver la Cité des Urs.
Guld est là. Il a attendu toute la nuit Isold
Il est assis sur une pierre plate, à l’entrée d’un couloir secondaire du Ground. La lumière d’une boule de Pyr accroche son visage par intermittence, dessinant des ombres dures sur ses traits. Il ne bouge presque pas. Seuls ses doigts trahissent une agitation contenue.
Il entend des pas.
Isold apparaît au détour du passage. Son visage est pâle. Ses yeux sont encore rougis. Lorsqu’elle le voit, elle ralentit. Elle ne s’arrête pas. Elle avance jusqu’à lui, puis s’immobilise à quelques pas.
Ils se regardent.
Longtemps.
— Tu es partie, dit Guld enfin.
Sa voix est neutre. Trop neutre.
— Tu m’as laissée, répond Isold.
Il incline légèrement la tête, comme s’il acceptait le reproche sans vouloir le discuter. Son regard glisse un instant sur sa cheville encore douloureuse.
— Tu n’aurais pas dû descendre ici.
Isold esquisse un sourire bref. Sans joie.
— C’est étrange. C’est exactement ce que je me dis.
Un silence.
Guld se lève. Il est plus proche maintenant. Trop proche. L’air entre eux semble se figer.
— Tu ne comprends pas ce lieu, dit-il. Le Ground ne se montre pas à ceux qui le regardent avec des yeux propres.
— Alors il faut être sale pour y vivre ? réplique-t-elle.
Il serre la mâchoire.
— Il faut survivre.
Ils se taisent de nouveau.
Isold détourne le regard. Lorsqu’elle parle, sa voix est plus basse.
— J’ai vu où finissent ceux dont la Cité n’a plus besoin.
Guld ne répond pas.
— J’ai vu ce qu’ils font du Xol. J’ai vu ce qu’ils appellent l’équilibre.
Il ferme les yeux un bref instant. Quand il les rouvre, quelque chose s’est durci.
— Tu n’étais pas censée voir ça.
— Voilà le problème, Guld. Personne n’est censé voir quoi que ce soit.
Il fait un pas en arrière. Comme si elle venait de franchir une limite invisible.
— Tu es différente, dit-il. Tu peux encore choisir.
— Et toi ?
La question tombe, simple. Tranchante.
Il ne répond pas.
— Tu as essayé de me toucher, reprend-elle. Pas parce que tu me désires. Mais parce que tu voulais me ramener ici. À ta hauteur.
Un muscle tressaute sur son visage.
— Tu te trompes.
— Non.
Elle soutient son regard.
— Tu voulais que je cesse d’être un regard qui juge.
Le silence devient lourd.
— Ce lieu détruit ceux qui le regardent trop longtemps, murmure Guld.
— Alors pourquoi y es-tu resté ?
Il sourit. Un sourire sans chaleur.
— Parce qu’ici, au moins, on ne ment pas sur la mort.
Isold s’approche encore. Sa voix tremble, mais elle ne recule pas.
— Ce n’est pas la mort qui me fait peur. C’est ce que vous en faites.
Guld baisse les yeux.
— Tu devrais repartir, dit-il. Remonter. Oublier ce que tu as vu.
— Je ne peux pas.
Il relève la tête.
— Tu le dis maintenant. Mais la Cité te reprendra.
— Peut-être, dit-elle. Mais pas comme avant.
Un long silence.
Guld tend la main. Il hésite. Elle ne la prend pas.
Il la laisse retomber.
— Tu viens de te faire un ennemi, dit-il.
— Alors j’en ai toujours eu.
Ils se regardent une dernière fois.
Quelque chose s’est brisé.
Sans un mot de plus, Isold s’éloigne vers la montée.
Guld reste là.
Immobile.
Dans la lumière vacillante.

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