Révélation

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Le petit matin est frais.
Les premiers rayons du soleil glissent sur la Cité des Urs, accrochant les parois minérales et révélant, peu à peu, l’architecture organique de la montagne.

Hug et Isold se mettent en route.

Ils marchent côte à côte, sans se presser. La nuit a laissé des traces. Isold est silencieuse, le regard plus dur qu’à l’accoutumée. Hug, lui, observe. Il sait qu’elle a vu quelque chose. Il n’insiste pas. Pas encore.

— Tu es descendue plus bas que prévu, dit-il enfin.

— Oui.

Elle ne développe pas. Il n’en demande pas davantage. Mais il comprend que ce qu’elle a vu ne peut plus être ignoré.

— Alors montons, propose-t-il. Si la Cité cache quelque chose, ce n’est pas seulement en bas.

Ils bifurquent vers un bâtiment massif, austère, dont la façade semble avoir été sculptée directement dans la roche. À l’entrée, une enseigne gravée, rongée par le temps, porte une inscription que ni l’un ni l’autre ne parvient à lire. En dessous, une traduction sommaire est gravée plus récemment :

Archives de l’Humanité

En entrant, ils sont saisis par l’ampleur du lieu.

La salle est immense. Des étagères montent jusqu’au plafond, chargées de livres aux reliures ternies, parfois rongées par l’humidité. De longues tables de bois sombre sont disposées avec une rigueur presque monastique.

Des vieillards sont assis là.

Ils lisent.

Leurs visages ridés sont éclairés par des lampes au Pyr, dont la lumière vacillante accentue l’impression de lenteur suspendue. Les pages se tournent avec une solennité presque funéraire.

Isold s’arrête.

Elle croise les bras.

— Cet endroit me met mal à l’aise, murmure-t-elle. Regarde-les, Hug. On dirait qu’ils attendent la mort… comme si ces livres étaient la seule chose qui les retenait encore ici.

Hug ne répond pas tout de suite. Il s’approche d’une étagère, effleure les reliures du bout des doigts, puis en extrait un volume au hasard. Il souffle doucement sur la couverture poussiéreuse.

— Ce sont des vestiges, dit-il. Peut-être que certains trouvent du réconfort dans ce qu’ils ont été. Ou dans ce qu’ils espèrent transmettre.

Isold secoue la tête.

— Espérer quoi ? Ces souvenirs ne rendront pas la jeunesse. Ils ne sauveront pas cette Cité.
Elle désigne les vieillards.
— Ils vivent tournés vers un passé qui ne reviendra pas.

Hug referme le livre et le repose soigneusement à sa place.

— Peut-être, concède-t-il. Mais sans mémoire, il ne reste que l’oubli. Et l’oubli est une forme de mort plus rapide encore.

Ils quittent la salle sans un mot de plus, laissant derrière eux le froissement des pages et les murmures étouffés.

Plus haut, la Cité change d’aspect.

Les habitations deviennent plus vastes, plus élégantes dans leur conception. Ou plutôt, elles l’étaient autrefois. Désormais, elles sont en ruines. Des murs effondrés. Des toits éventrés. Des portes arrachées.

Une maison, à demi écroulée, attire leur attention.

Hug pousse la porte. Elle grince longuement, comme un avertissement.

À l’intérieur, le chaos est total. Des meubles renversés, des piles de documents éventrées, des parchemins piétinés. Les murs sont griffés, marqués de coups violents, comme si une rage aveugle s’était abattue sur le lieu.

Une odeur de moisissure et de papier pourri flotte dans l’air.

Un vieil homme apparaît depuis une pièce adjacente. Son vétement est élimé. Ses yeux sont ternes, mais sa voix tremble d’une colère encore vive.

— Vous êtes des étrangers, n’est-ce pas ? Savez-vous ce qu’ils ont fait ici ?

Hug incline légèrement la tête.

— Qui ?

— Gorgon… et ceux qui le servent. Ils ont détruit tout ce qu’ils ne comprenaient pas.
Il désigne la pièce d’un geste tremblant.
— Ils cherchaient la formule. L’antidote.

Isold se fige.

— L’antidote du Xol ? demande Hug.

Le vieil homme acquiesce.

— Ils étaient proches. Très proches. Mais la peur, la jalousie… et l’avidité ont tout balayé. Ils n’ont trouvé que des fragments. Alors ils ont tout saccagé.

Un silence lourd s’installe.

— Et maintenant ? demande Isold.

— Maintenant, il ne reste que des ruines. Et des mensonges bien entretenus.

Ils le remercient et quittent la maison.

Isold ne dit rien. Mais ses poings sont serrés.

Ils poursuivent leur montée.

Le sentier devient plus étroit. Plus abrupt. L’air change. Il se fait lourd, oppressant, comme chargé d’une pression invisible. Chaque respiration demande un effort.

Isold s’arrête.

— Hug… Tu ressens ça ?

Il acquiesce, le front perlé de sueur.

— Oui. La montagne résiste.

Il regarde plus haut. Là-bas, au sommet, une lueur à peine perceptible pulse lentement : le cristal. Le cœur. Ce qui maintient la Cité en vie.

— Si nous continuons, dit-il, nous risquons de nous mettre en danger pour rien.

Isold serre les dents. Elle voudrait aller plus loin. Comprendre. Voir.

Elle sait qu'il lui faudra revenir et rejoindre le cristal mais elle comprend que Hug est épuisé.

À contrecœur, ils font demi-tour.

La descente est plus rapide. Plus silencieuse.

De retour à la maison, Isold s’arrête sur le seuil.

— Cette montagne n’est pas qu’un refuge, murmure-t-elle. C’est une prison. Et peut-être un sanctuaire.

Hug ouvre la porte.

— Ou les deux à la fois, répond-il. Et c’est toujours là que naissent les pires vérités.

Ils entrent.

Ils savent désormais que la Cité repose sur des secrets plus anciens, plus dangereux, que ce qu’ils imaginaient.

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