Olga

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(2009 - Réalité : Olga)

 Espace. Un tout petit espace aussi vide et poussiéreux que l'univers et pourtant, si minuscule. Un espace plus long que large et qui sépare ces deux lames de bois. Du bois de cèdre, clair, très légèrement teinté de rose. Ce rose est parfois trahi par quelques trous noirs : des creux, à peine plus profonds que l’épaisseur d'une écharde, vestiges des nœuds du bois. Ces deux lames font en fait partie d'un ensemble de plusieurs planches de bois qui, alignées rigoureusement les unes contre les autres, constituent un parquet majestueux. Ce dernier habille le sol du salon et, de sa couleur, met en valeur les dorures de cette imposante cheminée, chaleureux foyer au cœur de la maison. Sur celle-ci, parmi les bougeoirs et divers bibelots, repose un cadre qui embellit cette magnifique photo de famille : George, Eleanor et son petit-ami Owen – ils ont toujours été inséparables depuis leurs premières classes ensemble –, Jade, et Olga, belle, forte, pétillante de joie.

 C'est un cliché statique où tout y est figé. L'animation se trouve ailleurs. Dans la cuisine, alors qu'il est 7am en ce vendredi dix juillet, toute la famille Stempson s'active. Certains déjeunent, d'autres lisent le journal, tandis que les derniers préfèrent penser au programme de leur journée.

  — Jade, c'est bon, tout est prêt pour partir chez mamie Zdenka ? lui demande Olga.

  — Oui oui maman.

  — M'man après notre sortie aujourd'hui j'irai passer la nuit chez Owen, annonce Eleanor. La peur après la peur, on poursuivra la journée avec une séance de films d'horreur.

  — Hum, rappelle-moi où c'est déjà ta sortie ma puce ? questionne George en mâchant sa tartine au beurre de cacahuète.

  — C'est avec le centre d'activités pour jeunes. On va faire une descente en rappel depuis le plus haut pont de Cedar Valley, tu sais, là où toutes ces autoroutes se chevauchent, près du tunnel. Et c'est organisé par le shérif O'Neill. C'est pour nous sensibiliser aux soins d'urgences et à la sécurité routière, scande fièrement Eleanor. Frissons garantis.

  — Hum OK, bien ma chérie.

  — Je pourrais compter sur toi pour finir nos valises mon amour ? demande Olga à son mari en contournant la table pour aller poser sa tasse dans l'évier.

  — Oui mon ange ne t'inquiète pas. Toi tu profites de ta dernière journée de boulot. Je sais à quel point cela te plaît de donner ces cours particuliers de piano. Concentre-toi sur cela et ce soir, nous décollerons pour les Caraïbes.

 Olga lui adresse un sourire amoureux, l'embrasse, puis elle se dirige vers ses filles qu'elle ne verra pas pendant ses deux semaines de vacances. Elle passe rapidement à la salle de bain pour remettre une touche de rouge à lèvres, avant de se diriger vers l'entrée. À côté de cette grande horloge à pendule qui fait face aux escaliers, elle souhaite à haute voix une bonne journée à tous, puis elle quitte la maison.

 Elle se rend alors en voiture aux diverses adresses qui constituent son emploi du temps journalier, sans vraiment prendre de pause entre deux leçons.

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 Je quitte ce petit pavillon charmant, le sixième de la journée, me dirigeant vers ma voiture. Une fois à l'intérieur, je scrute mon planning du jour, mon dernier jour. Tout est bon. Il ne reste plus qu'une leçon à aller donner. Je m'empresse alors de démarrer, impatiente que la journée touche à sa fin. Cela faisait tellement longtemps que nous n'étions pas partis en vacances George et moi.

 Mais je trouve également qu'il y a une drôle d'ambiance à Cedar Valley aujourd'hui. Est-ce une simple impression ? Ne serait-ce pas aussi dû au fait que je ne donnerais plus autant de leçons avant la rentrée, en septembre ? Certainement.

 J'arrive à cette intersection. Celle de la station essence. Je n'aime pas cette intersection. Personne ne l'aime parce que les changements de feux tricolores y sont extrêmement longs et qu'évidemment, on y arrive toujours quand le feu est orange. Je m'immobilise et me laisse distraire par l'animation de cette station essence. Un jeune livreur de bouteilles de gaz, que tout le monde connaît sous le nom d'Alaan, manipule les potentiels explosifs avec un chariot d'élévation pour les entreposer sur une sorte d'étagère à rayonnages métalliques. Les allers-retours se succèdent alors que le feu n'est toujours pas passé au vert.

 Mais alors qu'il fait une énième marche arrière, la fourche du Fenwick qui devait rester en l'air s'abaisse et percute avec violence les bonbonnes de l'étage inférieur. Il corrige alors sa manœuvre, termine sa marche arrière, s’arrête, descend et s'approche pour constater l'ampleur des dégâts. Il inspecte minutieusement les rayons, accroupi.

 Quand soudain, son chariot élévateur se met en marche, surprenant Alaan qui se retourne avant de s’apercevoir qu'il lui arrive droit dessus. Mais il est trop tard. Il a à peine eu le temps de réagir et de se redresser que l'un des bras de la fourche lui perfore violemment le ventre. J'ai une forte nausée qui monte et je reste crispée à mon volant, choquée. À en croire l’immense giclée de sang qui a fui son abdomen au moment de l'impact, je pense que son artère aorte a été sectionnée. Son buste s'effondre sur le bras du chariot. Il agonise, les yeux irrigués de sang, grands ouverts. Je ne peux pas le laisser comme cela, je dois essayer de l'aider, peut-être même de le sauver.

 Alors que les gens accourent pour tenter de faire quelque chose, je coupe le moteur et commence à sortir du véhicule, avant d'être arrêtée dans mon élan par un homme baraqué. Il est habillé en noir de la tête aux pieds et cagoulé. Un seul détail sur sa veste attire mon attention, ces deux lettres brodées sur la poche pectorale : V et O. Je baisse mon regard avant de me rendre compte qu'il tient un revolver dans l'une de ses mains gantées. Il le braque sur moi, me faisant comprendre de partir. Je ne réfléchis pas. Paniquée, je m'empresse de fuir cette double scène d'épouvante. Je remonte alors dans ma voiture et n'attends pas que le feu repasse au vert. Je roule en direction de ma dernière leçon de piano, tentant d'oublier la violence de la scène.

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  Olga reprend la route, chamboulée par cette double scène d'horreur ; la mort d'Alaan et son agression. Elle tente de relativiser et de faire s'estomper ses images atroces en pensant à ses vacances et en se concentrant sur sa dernière leçon qu'elle s’apprête à donner. Les sirènes des ambulances ne tarderont pas à se faire entendre alors qu'elle arrive devant cette dernière maison. Le véhicule immobilisé, elle ouvre le par-soleil pour regarder dans le miroir si son visage ne montre pas de signes d'angoisse ou de panique. Elle pince ses joues si pâles et mouchetées de taches de rousseur pour les rosir un peu, puis se rend dans ce petit pavillon qu'elle connaît assez.

 Le shérif O'Neill étant souvent très occupé, il confie à sa mère sa fille Jessie : grand-mère et petite-fille passent alors beaucoup de temps sur le piano familial. Olga s'y rend plus ou moins une fois par mois, pour le plaisir de les voir jouer avec cette grande complicité et parfois pour donner des conseils à Jessie sur certains accords qu'elle pourrait améliorer.

 Une bonne heure et demie plus tard, aux alentours de 3pm, elle quitte le domicile de la grand-mère O'Neill, plus sereine et plus détendue qu'à son arrivée. Un flash-back furtif vient la hanter et lui rappeler les événements perturbants auxquels elle a dû faire face plus tôt dans la journée. Mais rapidement, elle n'y pense plus, absorbée par son imagination, se projetant au soleil, sur cet immense navire de croisière, dans les îles des Caraïbes. Elle quitte le lotissement et prend l'itinéraire habituel pour rentrer chez elle. Elle franchit une intersection, puis deux. Les multiples rues de Cedar Valley sont toutes semblables et le trajet, bien que la ville ne soit pas très grande, paraît interminable. Encore une intersection. Le feu est rouge. Elle patiente. Voilà qu'il passe au vert, elle s'engage, avant d'être à nouveau arrêtée à un autre feu. Elle attend encore puis redémarre lorsque le feu passe au vert.

 Elle s'engage dans ce nouveau carrefour quand brutalement, une fourgonnette noire la percute par la gauche avec une violence indescriptible. Le temps semble alors comme ralenti. Les portières du côté conducteur sont littéralement broyées sous la force que déploie cette fourgonnette lancée à vive allure. Sa tête frappe le montant de porte, puis elle part à la renverse de l'autre côté avant que se brise une de ses vertèbres cervicales. Si l'on était placé derrière son véhicule, on verrait qu'il commence à se déporter sur la droite, qu'il se soulève et s'incline sur le côté, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. La camionnette ne décélère pas, forçant la carcasse métallique qui retient Olga prisonnière à poursuivre sa trajectoire. La voiture retombe et, dans son élan, change de sens de rotation lorsque les pneus s’écrasent au sol et éclatent. C'est alors que la voiture entame cinq tonneaux. La camionnette, dévisagée, s'est stoppée d'un coup de frein grinçant. Olga est catapultée dans tous les sens à chaque choc de la voiture sur le bitume. La face ensanglantée, le bras et le fémur gauche cassé et la rate perforée, elle a perdu connaissance. Retenue par la ceinture de sécurité qui lui cisaille la gorge, elle se retrouve pendue, complètement désarticulée, dans ce qu'il reste de l'épave retournée.

 Deux hommes légèrement blessés sortent du van noir dont la plaque d'immatriculation comporte les lettres V et O. Ils sont cagoulés et tout de noir vêtus. Rapidement, deux berlines aux vitres teintées entrent en scène et s'arrêtent à quelques mètres des deux véhicules déformés. La portière arrière de l'une d'elles s'ouvre et un troisième homme masqué en sort. Il se dirige vers les deux hommes blessés puis tous les trois accourent vers Olga. L'un d'eux sort un cutter de sa poche et, à travers la vitre brisée, tranche la ceinture d'Olga, la faisant s’effondrer sur le par-brise éclaté. Ils la tirent par les bras et l'évacuent du véhicule en la passant à travers la portière, la traînant sur le sol. Le coffre de la première berline s'ouvre pendant qu'ils reviennent, puis ils la déposent dedans telle une carcasse d'abattoir. Ils referment le coffre, s'engouffrent dans les véhicules et détalent dans un crissement de pneus strident, laissant derrière eux les deux véhicules fracassés.

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