Jessie & Armand

3 minutes de lecture

(2013 - Fiction : Jessie & Armand)

 Jade saisit le crâne de cheval à deux mains, le porte théâtralement au-dessus de sa tête, les bras tendus, le regard droit et fixe, puis fléchit les coudes lentement, afin de glisser sa tête entre le visage de cette bête et la anse prévue pour le maintenir tel un masque de rituel. Elle se lève, fait un pas, puis deux, avant de mettre un pied dans le bûcher. Des picotements intenses commencent à parcourir sa jambe. Elle pose le deuxième pied sur les bûches qui roulent et s'effritent, se déliant en cendres sous ses pieds. Les arbres s'effacent tout autour pour ne laisser place qu'à un néant sombre, toxique et infini. Elle s'embrase rapidement, en levant les bras au ciel, dans un hurlement terrible. Les flammes l'avalent rapidement, puis les cris cessent.

 Ces éclats de voix, emplis de détresse, font se réveiller Jessie et Armand. Ils sortent alors de leur tente et découvrent devant eux le corps sans vie de Jade, au milieu du bûcher. Ils restent plantés là, les yeux écarquillés, ne sachant pas quoi faire. C'est alors que les flammes de ce petit feu de bois jaillissent, gravissant les arbres, dépassant les cimes. Il n'y a qu'une chose à faire, fuir. Ils quittent le campement et parcourent silencieusement la forêt à la recherche d'une échappatoire à cet enfer qui rugit derrière eux. C'est une course effrénée qui les guides dans les méandres de ces bois. Alors que le soleil semble déjà bien levé, ses rayons peinent à traverser la couche épaisse de fumée qui flotte sous les nuages.

 Jessie et Armand luttent et ne désespèrent pas. Rapidement, ils atterrissement dans une des scieries du comté. Le décor est perturbant. De longs troncs des cèdres sont couchés et empilés les uns sur les autres, dans ce hangar en fer forgé. À quelques mètres, de nombreuses chaînes de tri et de découpe se chevauchent. Les lames circulaires en action font ce bruit de frottement angoissant et oppressant lorsqu'elles débitent les arbres.

 Toujours en silence, le jeune couple s'approche de l'un des ateliers puis ils s'arrêtent brusquement, les yeux vides. Comme possédés, ils ne semblent plus décisionnaires de leurs actions. Ils se laissent alors manipuler par cette force extérieure qui les incite à grimper sur l'un des troncs abattus, avant de laisser ces quelques mots s'échapper :

  — Je …

  — Moi non plus.

  — Je ne comprends pas ce qu'il se passe. Est-ce que … ?

 Un court silence s'installe, puis Armand reprend :

  — J'ai l'impression qu'il faut qu'on …

 Il s'arrête, comme prisonnier de son propre esprit. Ils se regardent l'un l'autre, puis observent les cendres se rapprocher d'eux, avant de se placer côte à côte, séparés d’approximativement un mètre, debout sur cet arbre mort. Ils regardent dans la même direction, tournant le dos à ces flammes écarlates qui progressent derrière à eux. Ils agissent comme des clones, dans une parfaite synchronisation. Ils tendent simultanément leurs bras gauches au ciel et attrapent de nulle part une scie égoïne chacun. Ils les rapprochent de leur abdomen, les plaçant à l'horizontale, la partie tranchante la plus proche de la poignée sur leur ventre, telles ces contrebasses humaines attendant que l'archet frotte les cordes. Puis, sans un mot, leur silence trahi par l'éclatement du bois avalé par le brasier, ils tirent avec une parfaite harmonie leurs scies qui entament profondément leurs abdomens, d'un simple mouvement linéaire, lentement, mais avec force. Ils laissent alors pendre leur bras, scies en mains. Un goutte-à-goutte sanguinolent glisse de ces objets tranchants. Ils les laissent tomber à terre, avant de s'effondrer à leur tour. Leur chute violente due à la hauteur du tronc permet à quelques brides d'intestins de s'extraire des corps. L’hémoglobine est abondante et vient ajouter des nuances pourpres à ce tableau macabre.

 Alors qu'ils dépérissent lentement, un homme en blouse blanche arrive à grands pas, l'air déterminé, et saisit ces deux victimes par les cheveux, les traînant jusqu'à l'entrée extérieure d'une cave. Toujours maintenues par le cuir chevelu, il les tracte et les fait descendre dans un escalier. Leurs corps frappent les marches et manquent de se séparer en deux parties que seules leurs colonnes vertébrales maintiennent unies.

Annotations

Vous aimez lire Elji et l'Univers ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0