Chapitre 1

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Décembre 2022, à Volnovakha, dans la région de Donetsk.

Aujourd’hui encore, c’est la guerre.

Zoia et ses parents sont demeurés dans l’appartement après l’épouvantable explosion.

Il était six heures du matin, tout le monde dormait. Les chambres donnent de l’autre côté du bâtiment. Personne n’a été blessé.

En pyjamas froissés de la nuit, sans un murmure, tous les trois découvrent le salon dévasté. Des bris de verre partout, les meubles renversés surmontés de châssis de fenêtres sans carreaux, les rideaux lacérés, quelques tableaux et photos éparpillées sur les dalles blanches du sol.

Depuis des lunes, Zoia, immergée dans un monde intérieur oscillant entre la peur et l’ennui, est consciente de la situation géopolitique — comme toutes les victimes de ces déflagrations, éboulements et déchirures.

Réfugié dans l’attente, son père, Daniel Tourchynov, ne cesse de lui démontrer, à travers des informations biaisées, la fraternité entre la Russie et l’Ukraine. Cet homme, dont le pragmatisme servile irrite aujourd’hui son jeune esprit impuissant, avait fièrement rejoint un groupe de militants prorusses quelques mois avant que le feu ne s’abatte du ciel. Instituteur de cinquante-cinq ans, il s’est récemment porté volontaire pour cartographier les points de destruction de sa ville, tous attribués à l’artillerie ukrainienne. Il l’a fait avec un peu de lassitude pour être remarqué par les membres de la RPD[1], les seuls qui lui assurent une activité pérenne. Il est le dernier à donner des cours aux élèves de primaire de Volnovakha encore présents, quatre matinées par semaine. Daniel est payé en rouble, comme la plupart des rares commerces qui subsistent dans les ruines.

Zoia serre les poings, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes. Elle l’a souvent observé de cette fenêtre se promener quelques heures pour noter approximativement les cratères formés par les missiles, les dévastations des rues et des bâtiments qu’il ne distingue plus.

Zoia exprime sa rage :

— Pourquoi y aurait-il une fierté à périr pour la Russie ? Pour les souvenirs somptuaires du Tsar Nicolas Deux ou pour le culte de Staline qui perdure dans le vide qu’a provoqué sa disparition ? Accepter en Ukraine un passé russe qui reconnaît des millions de morts ? Pour qui ? Pour quoi ?

Courbée sur son balai, Zoia sait que cette fierté n’est qu’une illusion. Un plaisir nostalgique de la souffrance. Elle invective le carrelage du regard pour écarter son père de sa vue. Sa mère silencieuse poursuit le rangement sommaire de la pièce.

Daniel Tourchynov se relève, dépose un morceau du cadre disloqué de la fenêtre contre le mur et étend les bras accueillants vers sa fille, comme il le fait quatre fois par semaine pour recevoir ses rares élèves dans la salle de classe :

— Ma petite Zoia, tu sais bien que nous risquons de grosses représailles de ces néonazis d’Ukrainiens. Restons solidaires de notre terre de naissance, libérée depuis peu.

Zoia le fixe avec dépit. Elle relâche ses sourcils, calme la colère qui palpite, s’accroupit lentement et saisit la pelle de la main gauche pour ramasser les derniers éclats qui jonchent les dalles. Elle est stupéfaite par la constance, la durée et l’intensité de ces attaques démesurées. Une sauvagerie infâme anime les démons, gorilles de feu, qui hantent ses cauchemars depuis des semaines. Le noir de la nuit n’offre plus de longs sommeils, inlassablement transpercé par la lueur des explosions, autant que par les ondes sonores des effondrements de béton. Presque tous les amis de Zoia sont partis en bus vers la Russie, vers l’ouest, ou ont disparu dans l’écroulement de leur immeuble. Depuis un temps indéfini, elle observe les siens sombrer dans une forme de résilience proche de l’hibernation, une résignation qu’elle refuse de partager. Le funeste fatalisme des conversations de ce couple aux désirs de personnes âgées, chacun fondamentalement solidaire de l’autre maillon dont elle est issue, ne l’attendrit absolument plus.

Dès sa dixième année, Zoia a absorbé toutes les sources historiques, géographiques et géopolitiques en ligne, portant aussi bien sur sa parcelle de terre que sur le reste du monde.

La municipalité, pour la récompenser de sa première place dans un concours régional de mathématiques, lui avait offert un ordinateur. Elle est aujourd’hui seule avec elle-même, entravée par la présence de parents inertes qui lui font honte. Le destin de son pays se construit avec le sang. « No future ! », son avenir n’en a pas. Depuis deux ans, sa mère ne lui parle que d’horaires et de fonctionnement. Des blablas rassurants parsemés de phrases inspirées des mégaphones dans les rues : « Protégez-vous, sortez le moins possible de chez vous… »

La déflagration de ce matin est un ultimatum, un signe d’urgence absolue dans la pièce défigurée par l’horreur. L’idée paternelle d’étendre le drapeau russe sur le trou béant d’une des fenêtres a tailladé le cœur de Zoia d’un nouveau coup de lame. Elle l’a aussitôt haï en observant ses gestes qu’il s’efforçait de rendre solennels.

Trois chocs brutaux retentissent contre la porte d’entrée.

Depuis sa chambre, Zoia fixe son père, le drap national de l’envahisseur posé sur l’avant-bras, prêt à recevoir les visiteurs impétueux dans une pathétique posture théâtrale. Inna le rejoint pour proposer, avec lui, l’image d’une famille heureuse et confiante.

Derrière le battant, une femme hurle en Russe, claire, tranchante :

— Нет, подождите. не убивайте его![2]

Le métal craque. Des silhouettes armées apparaissent. Un coup de feu assourdissant éclate. Daniel Tourchynov s’effondre en arrière, dans un jaillissement de sang.

Deux soldats russes braquent leur fusil d’assaut sur Inna et Zoia. Sa mère se retourne pour la rejoindre. Zoia croise son regard affolé. Les détonations fracassent à nouveau le silence. La vie quitte les yeux d’Inna en un quart de seconde. Son corps inerte projeté sur Zoia la renverse, et la masse de celle qui l’a portée l’écrase au sol. Du sang chaud lui ruisselle sur le visage.

Des cris gutturaux résonnent, accompagnés de pas bruyants. Terrifiée, elle attend la dernière balle, immobile sous le poids mort. Ses idées se fixent sur les informations envoyées par la brûlante pression qui la recouvre : le parfum, la texture des cheveux, les mailles du pull contre sa main, la chaleur visqueuse du liquide qui se répand.

Trois nouveaux coups de feu d’un plus petit calibre claquent sèchement.

Accompagné de chocs métalliques, l’effondrement des deux hommes armés fait vibrer le plancher dans le dos de Zoia.

Le corps lourd qui l’immobilise roule sur le côté et, dans la lumière, elle voit apparaître une femme rousse, à la chevelure sombre, rehaussant la pâleur de sa peau. Ses yeux vert profond éclairent la beauté de son visage sans âge. Elle soulève fermement Zoia par les épaules, lui essuie la joue avec un linge blanc, puis s’adresse à elle en ukrainien. Le timbre chaud de sa voix étouffe le bruit des armes qui résonne dans sa tête.

— Mon cœur, tes parents viennent de mourir, je suis arrivée trop tard. Paix à leur âme. Toi, tu dois survivre. Connais-tu d’autres membres de ta famille en ville ?

— …

Zoia contemple les traits de sa maman figés dans une expression effroyable. Elle se tourne vers le tas drapé aux couleurs de l’envahisseur d’où émergent les cheveux de son père autour d’un magma liquide qui noircit le sol.

Les monstres fumants, vêtus comme des guerriers sauvages et ornés de sigles de pirate, séparent les silhouettes ensanglantées et inertes qui l’ont aimée toute son existence.

Anna l’observe fixer ce spectacle macabre.

— Viens, ne nous attardons pas. Nous devons fuir, partir d’Ukraine pour subsister. Aller en Europe ou plus loin. Tu as la vie devant toi.

La femme du même âge que sa défunte mère, couverte d’une Saharienne de cuir brun ajustée qui laisse apparaître son arme, pousse Zoia dans sa chambre :

— Prends une ou deux choses importantes pour toi. J’ai récupéré ton passeport dans le tiroir et celui de ta maman, qu’on va peut-être devoir utiliser pour s’échapper et disparaître de cette guerre aberrante.

L’éclair blanc, qui perdure dans la tête de Zoia, a élevé une montagne immense dans sa conscience, occultant tout ce qu’elle a vécu dans le passé et ce à quoi elle assiste, impuissante, depuis quelques minutes : une réinitialisation livide, une révélation inconnue, immaculée.

Elle a entendu les mots de cette belle femme qui l’a sauvée. Zoia obéit aussitôt à celle qui se soucie de sa vie. Elle ne se sent pas en mesure de réfléchir. Elle est lasse et éperdument admirative. Dans le sac plastique du supermarché voisin, elle embarque quelques affaires et trois objets qu’elle ne sait pas comment choisir, tout appartenant déjà à ce passé qu’elle désire oublier.

Les grands-parents de Zoia sont décédés depuis des années. N’ayant rencontré aucun cousin de son vivant, elle ne croit pas qu’il y en ait. Tout le monde s’est sauvé, a décampé. Maintenant, c’est son heure. Elle s’enfuit, laissant derrière elle les dépouilles de son père et de sa mère qui souhaitaient rester sur la terre de leurs ancêtres.

— Vite ! Zoia, dépêche-toi, on s’en va, appelle calmement son nouveau guide.

Zoia enjambe sa maman, évite les autres corps et descend l’escalier dans lequel elles croisent, sur le palier du premier étage, le seul résident et dernier voisin qui les fixe sans un mot, le regard effaré. Ils sortent du bâtiment, la jeune femme la fait monter sur le siège passager d’une Volkswagen Golf noire couverte de poussière de béton, garée devant la porte de l’immeuble.

Zoia la contemple contourner la voiture, se glisser à l’avant et s’asseoir à sa gauche pour prendre les commandes en un long mouvement fluide et continu.

Derrière le volant, l’ange roux l’observe en souriant et démarre. L’automobile se déplace doucement en évitant les blocs détachés des murs, puis disparaît deux rues plus loin.

[1] République Populaire de Donetsk

[2] Non, attends, ne le tue pas !

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