2
La route suit la direction ouest en évitant les nombreux éclats et cratères. Zoia ne prononce pas un mot et observe les ruines. Elle est intimement persuadée qu’elle part pour de bon de Volnovakha, qu’elle saute dans une autre vie, en compagnie de cette femme qu’elle admire. Les moyens d’échapper à son existence misérable et solitaire se forment enfin. Elle n’a rien emporté de ses parents. Elle a effacé son quotidien d’hier. Les dépouilles tassées à ses pieds ne représentaient plus rien de sa mère et de son père. Zoia le sait.
Le coude à l’extérieur de la vitre, le menton sur le bras, elle laisse le vent chargé de poussière et de fumée d’incendie animer ses cheveux. Son regard, desséché de larmes, se porte sur un point au loin, au-delà des reliefs bouleversés qui défilent jusqu’à l’horizon. Chaque virage pourrait être le dernier. L’ultime moment de ses parents lui revient en tête. L’enthousiasme de sa nouvelle liberté d’action combat sans peine les images douloureuses.
Anna la dévisage par instants. Le revêtement crevassé de la route l’oblige à ralentir. Zoia reste insensible aux mouvements, happée par le vent qui souffle par saccades, comme accoudée à la balustrade d’un bateau, fascinée par l’orage terrifiant qui se forme à quelques miles.
Dans la tête de Zoia, les idées tournent plus vite que les roues, s’enfuient plus rapidement que ce paysage désolant qui recule. Sa pensée plonge. En grandissant, les échanges avec ses parents se sont réduits à des sourires distants, évitant les contacts, par pudeur ou malaise difficile à comprendre. Elle était devenue une femme ; trop tôt, trop belle, trop sexy, trop énergique, trop visible. Depuis l’enfance, elle incarnait toute leur existence. Plus tard, Zoia s’est vite sentie gênée par leur admiration débordante, injustifiée à son goût ou déplacée.
C’est maintenant sa nouvelle vie. Zoia formule ce lourd constat, traversée par le frissonnement de son indépendance.
Sans rien exprimer, Anna sait que ces images de l’histoire de Zoia sont classées sans suite. L’atrocité de la mort de ses parents ne doit pas écraser son présent. C’est un passage de relais brutal, et elle doit l’encaisser. Au plus profond d’elle-même, Anna éprouve une étrange fierté auprès de cette nouvelle énergie. La récupération de Zoia était un devoir.
Rues désertes. Les civils à pied qu’elles croisent leur lancent un bref regard anxieux. Au coin d’une avenue, un groupe de soldats russes près d’un camion blindé stoppe la voiture d’un geste impérieux. La conductrice baisse sa vitre fumée et tend une carte à celui qui s’est approché, une cigarette aux lèvres, barbu depuis quinze jours.
La vue des deux rousses dans l’habitacle déclenche un garde-à-vous des paupières et raffermit ses joues poilues. Il prend le morceau de plastique, l’examine une seconde et le rend avec un sourire, en disant poliment :
— Très honorée, madame, bonne route.
Il s’écarte en indiquant l’avenue avec son bras gauche.
La vitre se referme, la Golf démarre et les perpétuels décombres défilent derrière les carreaux.
— Je suis Anastasia, mais appelle-moi Anna. J’ai été agent du FSB pendant plus de vingt ans et, depuis hier, je fuis la guerre, avec toi.
Elle a commencé avec une voix un peu sourde et finit avec une intonation presque joyeuse.
— Tu es d’accord pour partir de cet enfer ? Tu ne laisses personne derrière toi ? Tu pourras revenir dans quelques années, quand tout sera plus calme.
Elle a parlé. Zoia connaît maintenant son nom : Anna. Simple, facile à mémoriser.
— Oui, je veux m’en aller ! Zoia a presque crié. Elle craint tant que tout s’arrête, qu’elle reste là, sur le bord de la route, comme ces enfants qui émergent des caves de leurs immeubles pour rechercher chaque jour de la nourriture.
Elle désire fuir ce cauchemar, voir des arbres verts défiler dans le soleil.
Anna reprend dans sa voix aux intonations graves :
— Je suis Russe. J’avais une fille de ton âge, qui a été emportée par une leucémie il y a quatre ans.
Elle sort un passeport de sa poche, que Zoia examine. C’est celui de Tatiana Maganov, née la même année qu’elle, le dix mars, orné du petit portrait d’une enfant dont les yeux se rivent à ses pupilles. Tatiana avait les cheveux roux, d’un vénitien aussi blond qu’elle.
— On va te faire passer pour ma fille afin de quitter cette ville, au cas où nous serions arrêtées par des Russes. Après, on utilisera les passeports ukrainiens de ta famille. J’ai vu la photo de ta mère. Elle date et elle est floue, donc ça marchera.
Puis Anna empoche les documents d’identité avant de tourner dans une avenue à double voie, jalonnée d’immeubles partiellement effondrés.
— Je m’appelle Tatiana, maintenant ! affirme Zoia. Elle avait l’air contente, Tatiana !
Anna ne répond pas, mais hoche la tête avec un sourire.
— Peut-être pas. Si l’on rencontre des Russes, tu ne parles pas. Sinon, tu t’appelles Zoia.
Au cours de ses réflexions, isolées par le bruit assourdi du déplacement de l’automobile, Zoia conçoit qu’elle aurait pu devenir Tatiana.
Elle voulait fuir ses parents, pas leur mort… Zoia les avait très vite considérés comme des lâches, trop soucieux de préserver leur semi-confort. L’ambition de son père se bornait à la poursuite de ses cours qui leur assuraient un quotidien viable.
Elle se souvient de sa vision de jeunesse. La chaleur provoquée par sa simple évocation en témoigne. Cette évidence, cette idée ancienne avec laquelle elle a grandi se concrétise maintenant : sortir du contexte effroyable et saccadé de la guerre. L’histoire du monde en étale les méfaits, les tristesses, pour satisfaire l’ego d’une poignée. À présent d’un seul. Zoia combat la résignation de ses parents impuissants. Elle désire observer plus loin que les champs en labour, poursuivant des objectifs plus enivrants que l’obsession des pique-niques mensuels à trois, préparés par sa mère avec une excitation feinte. On l’a souvent traitée d’arrogante et de prétentieuse, mais, en cette seconde précise, elle est maîtresse de ses choix, plus personne ne décidera à sa place.
Elle s’aventure :
— Il faut que je connaisse le prénom de mon père. Si on me pose des questions, il faudra que je réponde comme vous.
— Tu dois me tutoyer ! coupe Anna. Tu tutoies ta mère. Pour ton père Russe, tu ne diras pas un mot. Les Russes ne nous interrogeront pas. Je suis encore officier d’État.
— D’accord, Anna. Je te tutoie.
Zoia a physiquement ressenti le transfert imaginaire de la vie éteinte de Tatiana, une enfant comme elle, refluer dans ses veines. Tous ces fantômes, c’est elle, Zoia, qui les ranime l’un après l’autre.

Annotations
Versions