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L’aventure avec Anna a débuté par l’interminable traversée vers Lviv.
Le froid n’interdit pas encore les nuits dans la voiture, dont elles se sont contentées durant quarante-huit heures.
— On ne peut pas prendre de risques, explique Anna, apparemment inquiète. Nous vivons dans un pays en guerre. Je viens de déserter l’armée russe, les erreurs et les jugements hâtifs pullulent. On verra plus tard quand nous aurons atteint l’Europe.
Zoia suit Anna sans poser de questions. Elle a éprouvé un sentiment de confiance dès le départ. Anna l’a sauvée. Son regard a confirmé cette impression : Anna est une femme en qui elle croit. Elle a une vision et semble tenir à elle, toute seule dans un monde en plein chaos. Zoia s’accroche à cette idée.
Anna roule très lentement, toujours vers l’ouest. Les routes sont encombrées de débris, de cratères et d’engins militaires en partie démolis. Des petits groupes de soldats ukrainiens peu nombreux, très mobiles, les encouragent. Passant à travers les lignes de front — des villages détruits abritant des combattants épuisés — elles sont de nouveau arrêtées par un dernier barrage russe composé de deux chars au coin d’une ruine, près d’un pont. Ils leur ont simplement demandé des cigarettes. Anna, qui leur a présenté sa carte de fonctionnaire du ministère de la Défense, descend de la voiture sous le regard effaré de Zoia.
— Attendez ! Dans mon coffre, il me reste quelques boîtes de fortifiants pour vous.
Anna ouvre le coffre et Zoia l’aperçoit dans le rétroviseur empiler une dizaine de boîtes en carton orange dans les bras du soldat.
— Ce sont les pilules de la guerre, vous en aurez besoin. Moi, plus du tout, conclut Anna avec un clin d’œil énigmatique. Les deux Russes chargés de leur trésor la remercient copieusement, la bouche hilare.
Anna remonte dans la voiture.
— Il fallait que je me débarrasse de ça.
— Des médicaments ?
— Oui, oui, je devais distribuer, il y a longtemps, ces paquets d’excitants pour rester éveillé dans les tranchées. C’est du passé, je m’en suis dégagée.
Après quelques secondes, l’attention d’Anna retourne au relief de la route qu’elles suivent. Zoia insiste :
— J’ai entendu dire que les combattants russes se lancent sous le feu de nos soldats, parce qu’ils sont tous dopés. C’est toi qui leur distribues ces « médicaments » ?
Anna ralentit en tournant la tête vers Zoia. Elles se dévisagent toutes les deux sans ciller. Anna rétrograde, puis accélère en déclarant, les yeux rivés à la route :
— C’est plus compliqué que ça, ma chérie. Les Ukrainiens sont habitués aussi à ces médecines. Ils ont été les premiers à créer des laboratoires mobiles.
— Les Ukrainiens d’avant ! coupe Zoia en pensant subitement à ses parents. Pas l’ensemble de la jeunesse actuelle qui veut vivre libre.
— Dans la jeunesse, la liberté des choix amène rapidement les erreurs, je pourrais te répondre, mais je te comprends. Tu es encore une enfant, tu viens de subir l’innommable et ta première réaction, c’est le désir de liberté, plutôt que la vengeance, bravo.
Anna fixe son regard sur la route et continue :
— J’aimerais te dire deux choses sur ma position : d’abord, j’ai cru au destin russe, j’ai participé à sa reconstruction. Je peux te dire qu’aujourd’hui, j’y crois toujours, mais l’ego des dirigeants actuels a parasité le régime, détourné les actifs pour fabriquer des armes et s’imposer comme une grosse puissance autocratique déréglée.
Au fond d’elle, Anna estime que ce petit monologue de confessionnal, censé amadouer Zoia en jouant cartes sur table, a peu de chances d’opérer.
Celle-ci ne répond rien. Elle se souvient des récits anciens, des histoires de gloire et de sacrifice de son peuple, mais tout cela lui semble si lointain, presque irréel. Comment peut-on chérir un pays qui a tant de fois brisé ses propres enfants ? Avec son père, Zoia avait l’habitude de contredire. Là, elle est d’accord.
— Je connais la terre entière, ajoute Anna. Nous allons bientôt respirer de l’air pur.
Arrivées à Zaporijia après presque quinze heures de route à faible allure, elles font une nouvelle pause de deux heures et continuent vers Dniepr.
Le sommeil, chez un très aimable habitant, est profond et long. Le propriétaire — veuf d’une soixantaine d’années, père de deux fils au front — propose trois chambres à deux lits, simplement meublées d’une armoire et de deux chaises.
— Nous sommes sauvées ! chuchote Zoia.
Anna reste silencieuse. Elle réfléchit à sa situation et à ses récentes missions qui ont préparé l’ahurissante invasion de l’Ukraine.
On l’y avait envoyé pour étudier le comportement de quelques activistes qui seraient susceptibles de détruire l’entente entre les deux populations sœurs. Elle avait rapidement interprété ses analyses de cas en volonté de faire disparaître du décor certains agitateurs politiques, ou certains pouvoirs parallèles, comme celui des trafics d’armes et de drogues.
— Ma fille est décédée d’une maladie incurable, mon mari a été « suicidé » par le pouvoir, tu sais.
Anna a souvent échangé avec Mavriki, son époux — Maurice, oligarque milliardaire de vingt-cinq ans de plus qu’elle — de l’emprise de la Russie sur une « ex-colonie », selon les termes qu’il employait par dérision. Elle poursuit :
— C’était un « ami » du président, un proche. Il lui a parlé de l’animosité affichée qu’avait la Russie envers l’Ukraine, et a exposé les conséquences que pourraient générer des relations internationales hégémoniques. Celui-ci lui a assuré n’avoir aucune intention belliqueuse avec une population alliée, un simple recadrage de quelques éléments trop motivés était à l’étude, on ne pouvait pas présager de l’avenir, mais on préfère connaître ses ennemis.
— Il voit des ennemis partout ! Mes parents n’étaient pas des adversaires de la Russie, coupe Zoia, sur un ton amer.
— Mais c’est la malheureuse réalité : Maurice, directeur d’un des plus puissants groupes producteurs d’énergie russe, un peu plus âgé que le président, avait été plutôt apaisé par sa réponse.
Zoia s’est redressée. Anna développe :
— Depuis 2014, la Russie entretient une guerre territoriale avec l’Ukraine pour des raisons floues qu’une grande majorité de Russes ont pourtant fini par accepter. La récente opération spéciale a surpris beaucoup de hauts responsables, par son impréparation, sa durée et son manque d’efficacité.
— Infaillible contre la population en tout cas, tous les immeubles sont en miettes chez moi, ajoute Zoia.
Anna hoche la tête et reprend son récit d’une voix plus basse.
— Au téléphone, Maurice m’avait précisé ses craintes et me demandait de rentrer me protéger à Moscou. J’avais planifié de t’amener, avec l’accord de tes parents ou non, à suivre une éducation supérieure à ton niveau, ici ou ailleurs. J’avais cette idée.
En essayant visiblement de communiquer à Anna sa foi en leur aventure, Zoia intervient sur un ton surjoué, au goût de moquerie amère :
— Mon père aurait été d’accord, et super fier ! C’était un papa qui mettait le travail au-dessus de tout. Il n’y en avait que pour le boulot, on se foutait du résultat. Ça doit rentrer au marteau.
Anna la coupe avec le même débit lent et un ton grave :
— Mais tout a changé pour moi il y a moins d’une semaine : une dépêche sobre dans la presse nationale russe informait ses lecteurs du suicide par pendaison — « Sans doute pour abréger les souffrances d’une longue maladie », avait honteusement imaginé le journaliste — de mon mari Maurice, patron de Kuloil. Un type très intéressant, je te parlerai de lui après tout ça.
Anna se racle la gorge et reprend :
— Je suis ensuite partie te chercher en urgence le lendemain, pour fuir la désagrégation de nos pays. Nous voilà ensemble, conclut Anna.
— Maman et papa ont été tués sans vraie raison.
— Ce sont les aléas d’une guerre horrible, tu te souviendras du passé avec tristesse quand on sera sauvées.
Évitant Lviv, elles atteignent la Pologne par le checkpoint Budomezh-Hrushiv. Vingt kilomètres plus loin, Anna — se retenant de jurer — tombe en panne d’essence en bord de route.
Une famille de trois femmes souriantes, possédant un bidon de carburant, s’arrête pour les tirer d’affaire. Anna et Zoia les suivent à Wolina pour bénéficier d’une chambre.
Dans ce pays ami, au creux d’une tribu de femmes qui portent attention à leur santé, à leur confort ainsi qu’aux leurs blessures intérieures, elles se détendent peu à peu en imaginant un avenir bienveillant.
Dès le lendemain, à la suite d’une séance d’adieux rendus confus par l’intimité créée le soir précédent — des rencontres heureuses, des esprits proches qui se séparent sans retour — elles prennent un vol pour la France à l’aéroport Balice de Cracovie, où Anna laisse sa voiture.
Paris, Charles de Gaulle. L’aéroport circulaire les guide vers une personne attribuée à la réception des réfugiés de guerre. Cette aimable jeune femme les conduit avec deux autres individus d’un certain âge dans une pièce blanche où sont effectuées les démarches de délivrance de visas à madame et mademoiselle Tourchynov. Ensuite, elles sont transportées à bord d’une estafette de la police municipale dans, la capitale française qui leur ouvre les bras. Anna et Zoia sont rapidement logées pour leur première semaine dans deux chambres équipées d’un coin lavabo, dans le dix-huitième.
— Notre séjour ici doit rester court et anonyme.
Dans cet appartement vétuste, chez une des familles qui les a reçues, le jeune fils de vingt-huit ans, chômeur résidant chez ses parents, a pénétré ivre au petit matin dans la chambre de Zoia. Elle se réveille brusquement en sentant le poids d’un corps s’écrouler à côté d’elle. La voix enrouée du garçon la calme tout de suite :
— T’inquiète pas, ma belle !
Il s’installe plus confortablement et continue, la tête sur l’oreiller :
— Ton pays, dis-moi, c’est vraiment la mort partout ?
Dans la chambre voisine, le cri de surprise de sa protégée a fait sauter Anna de son lit, traverser le couloir, se précipiter dans la pièce en face. D’une clé au bras, elle immobilise l’intrus, parti dans un fou rire. Zoia, assise sur le matelas, observe le garçon en jean et sweat-shirt qui lui fait un clin d’œil.
Après le départ forcé du jeune chancelant, Anna s’appuie sur le mur :
— Fais très attention, Zoia, on n’a pas parlé de sexualité ensemble, mais je pense que tu as eu de la chance. La quête des hommes est toujours la même.
Ces mots et tous les suivants — des phrases préméditées d’une conversation qu’elle n’a jamais eue avec sa fille, — restent dans sa gorge.
— Oui, je sais, ils veulent tous baiser, mais lui avant, il souhaitait connaître les conditions de vie en Ukraine.
Surprise par ces termes dans la bouche de Zoia, Anna poursuit posément son raisonnement.
— Mais c’est un état de fait. Je ne peux pas te laisser prendre ce genre de risque.
— Quel risque ? Tu es folle. J’ai dix-huit ans et tu n’es pas ma mère ! Je peux avoir les relations que je veux. Je ne suis pas une idiote ! Il faut se calmer, nous ne sommes pas dans les années 70 !
Un affront farouche qui n’entame pas la détermination d’Anna.
— OK, chérie, tu es comme toutes les filles de ton âge. Tu découvriras les limites de la complicité amoureuse. Tu ne dois pas te laisser embobiner avant de baisser la garde. Tu dois accueillir une relation en conscience et de ton plein gré. Même avec ces précautions, tu regretteras souvent, tu verras.
— OK, je verrai.
Anna est ennuyée d’avoir lâché ce flot de lieux communs que certaines mères se croient obligées d’enseigner à leur progéniture en voie de copuler.
Parler de complicité amoureuse est un non-sens, pense Anna. L’amour, c’est soi-même devant l’éclat de l’autre. Ce qu’il renvoie et ce qu’il partage. Les reflets de miroirs, qui se croisent, s’éblouissent, rarement exclusifs.
Zoia boude quelques minutes. Elle sait pertinemment qu’Anna pense la protéger en énonçant ces règles féminines surannées. Les garçons qu’elle a rencontrés jusqu’à aujourd’hui — à l’instar de ce dernier petit rigolo — lui paraissent appartenir, en grande majorité, au même troupeau qu’elle. Sa vie a déjà été remplie d’expériences brûlantes qui ont accéléré sa prise de conscience. Elle est assez sereine sur les relations qu’elle se permettra d’avoir avec les individus que craint sa tutrice.
Le lendemain Anna lit la confirmation dans les communiqués de défense russes, de sa condamnation à mort pour haute trahison. Son ambition d’être hébergée à Paris chez un très bon ami, espion infiltré depuis dix ans dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères français, s’est vite évaporée. Elle sait que, malgré la situation improbable du monde prêt à basculer dans l’épouvante, il lui est impossible de demander de l’aide auprès de son ancienne relation, l’agent Dimitri Delubac. L’expertise de terrain de celui-ci vient depuis des années du confort de son vaste appartement près du Palais-Royal et de ses déjeuners place de la Concorde, au Crillon. Il restera fidèle à celui qui l’a nommé, et signalera la présence d’Anna aux services de Moscou, en le lui avouant ensuite avec de multiples excuses.
Anna choisit un incognito temporaire sous cette nationalité ukrainienne, et elles s’immiscent dans la foule de femmes comme elles, rattrapées par la guerre. Six mois s’écoulent lentement dans un studio du quartier Beaugrenelle, balancés entre le visionnage des émissions d’information, couplées de sorties pour les courses et la recherche des accès Internet pour qu’Anna puisse interroger anonymement tous les liens de sa toile.
Des journées « à la Russe », aurait dit le père de Zoia, pour qualifier avec admiration leurs efforts sans pause ni distraction.
Anna a rapidement émis les règles à suivre dans ce nouveau pays, rempli de merveilles. Elle lui a imposé un silence téléphonique, l’a enjoint à échanger le plus rarement possible, ne montrer ses papiers qu’en cas de force majeure. Si elles restent ensemble — Zoia n’imagine rien d’autre — il est indispensable qu’elles s’infligent ce silence. L’avenir d’Anna en dépend.
Zoia a beaucoup chéri ces contraintes utiles. Un lien de connivence fort. Anna est la seule qui a vu ses parents mourir. L’unique autre personne vivante, témoin de ce massacre sans nom.
L’urgence n’est plus du tout pressante. Zoia se sent libre en plein Paris. Elle se réveille tous les jours, de plus en plus heureuse d’être partie, élaborant impatiemment de nombreux projets.
Après une nuit sans sommeil, Anna se réveille avec une détermination nouvelle. Ses espoirs se résument, eux à quelques coups dans l’eau. Ils font durer une attente interminable et lui provoquent de profondes remises en question dont Zoia écoute les repentirs. Au cours de ce moment de confidentialité, Anna recense les souvenirs crus de certaines horreurs, erreurs auxquelles elle a participé. Le silence qui se prolonge conserve longtemps, dans la conscience de Zoia, le poids palpable de culpabilité à laquelle son cœur se lie. Comme chaque matin, à travers la vitre du deux-pièces qu’elles occupent depuis trois semaines, la Seine coule douze étages plus bas. La voix d’Anna rebondit sur le carreau :
— Je ne peux pas rester en Europe. Il faut que je m’envole quelque part en Amérique du Sud.
Zoia sort de la salle de bains, en peignoir, les cheveux trempés :
— Pourquoi ne pas rester ? s’inquiète-t-elle en drapant sa tête d’une serviette. C’est assez confortable, maintenant. On pourrait essayer de durer ici, faire notre trou.
Anna se retourne.
— S’enfoncer la tête dans un trou comme les autruches affolées, plutôt. Moi, ici, j’ai une petite difficulté. Pas toi. Tu peux rester, on peut se séparer.
Zoia est transpercée par l’idée de l’abandon d’Anna. Elle lève les sourcils, indignée.
— Mais non, non, Anna, jamais. Je veux t’aider. Tu parles de quel problème ? Explique-moi !
Les deux lits jumeaux sont divisés par les deux tables de nuit côte à côte. Anna donne un coup de pied dans un sommier qui se déplace de quinze centimètres.
— Confortable ? Confortables, ces morceaux de ferraille ? Attends de connaître le vrai confort et le luxe, ma belle. On ne peut pas se contenter de ça et de l’aumône condescendante des rentiers européens pour passer une vie heureuse. On va s’arracher dès qu’on trouve le moyen.
— OK, Anna, je te suis. Mais a-t-on besoin de se précipiter ?
Anna réfléchit deux minutes, replace le lit et avoue :
— Je crains en France les confrontations avec mes anciens collègues, qui obéissent à une stratégie à trois bandes, toujours cachée, conçue dans l’ombre. Ils ont eu la même formation que moi sur l’infiltration, le double langage, les conclusions définitives appliquées sans prévenir.
Anna fonce les sourcils. Elle poursuit :
— L’Europe est infestée de sympathisants et d’agents russes entraînés. Je ne réussirai pas à me faire oublier. Tu as compris, ma chérie, la règle est simple : j’ai déserté. Nos identités russes sont déjà fichées, mais ils n’ont pas encore fait le lien avec ta famille. Les seules personnes que je connais à Paris, qui peuvent réaliser de nouveaux papiers, seront aussi les premiers informateurs du Kremlin.
Zoia la fixe dans une attitude comique, en composant des traits menaçants :
— Bon, alors, on est ensemble. Emmène-moi ou je te dénonce en disant que tu m’as kidnappée.
Anna n’avait pas vu de danger de ce côté. Son esprit vacille une fraction de seconde face au sourire franc de Zoia, qui renchérit en accentuant l’accent parisien de son excellent français :
— C’est donnant donnant. Je te suis, ou tu pieutes en tôle.
— Tu pieutes en tôle ? Mais d’où vient ce vocabulaire de malpropre ?
Zoia, grimace un faciès dédaigneux :
— Je sors de la douche, malpropre n’est pas le bon mot. Trouve quelque chose qui me démontre ta position dominante. Toi, qui es recherchée par toutes les polices occidentales, ciblées par les sous-marins de l’OTAN et les snipers du FSB.
Interloquée par la verve de Zoia, Anna improvise :
— L’OTAN, nous y sommes, au cœur du périmètre de sécurité des protecteurs de la liberté individuelle.
— Liberté individuelle de mes deux ! poursuit Zoia en exaltant son plaisir. C’est l’annexion au pouvoir de l’argent, au seul appétit de possession et de domination. Beaucoup plus puissant qu’un endoctrinement politique. Travailler plus pour acheter plus est leur p… de devise.
Anna hoche la tête en observant Zoia en peignoir qui lui sourit de son sourire le plus moqueur, les cheveux enturbannés d’une serviette blanche. Sa parodie l’a touchée. Ces arguments, elle les connaît. Ils proviennent des anciens textes de propagande.
— Mon pouvoir, celui que tu imagines, émane de mon appartenance à l’intelligentsia russe et au réseau immense tissé depuis des décennies par les ombres du KGB. À Paris, je ne peux compter que sur mon instinct, ma pratique du terrain, mon expertise psychologique pour passer sous les radars avant de quitter le continent.
Partie s’habiller, Zoia laisse la porte de la salle de bains ouverte, invitant Anna à poursuivre.
— Je t’ai suivie dès que j’ai croisé ta fiche avec tous les détails de ta vie illustrés de tes succès scolaires. Ma fille s’était éteinte sous mes yeux avec autant de promesses d’avenir que toi.
Zoia ne perturbe pas le silence qui suit. Elle imagine la douleur de ce souvenir.
— Mais c’est ma vie, je ne veux pas t’encombrer de cette peine. Seule la lecture de ta fiche a fait tilt. Tu possédais tous les atouts pour accomplir quelque chose. Avant la guerre, tu n’avais aucune destinée dans ton trou. Maintenant, moi non plus dans cette partie du monde. On doit s’aider.
— Et mes parents ? Pourquoi sont-ils morts ? questionne Zoia derrière la porte entrouverte.
— Ça, je ne sais pas. Anna lève les yeux au ciel. Ces soldats ont disjoncté. Tout est allé trop vite. Une opération décidée sans concertation. Il fallait vider les immeubles des habitants pour les détruire, pas tuer les habitants. Je suis arrivée trop tard.
Zoia sort de la salle de bains vêtue d’un jean et d’un tee-shirt, l’expression interrogative. Anna se dresse et s’enfonce à son tour, sans un regard, dans la petite pièce pour un rapide soin cosmétique. Elle ferme la porte.
Le temps court. Anna échange avec de nombreux interlocuteurs dans toutes les langues, sur différents médias. Elle tente de mettre au point leur évasion d’Europe. Depuis l’arrivée à Paris, elles sont facilement repérables. Leur situation sédentaire transforme leur séjour en urgence, jour après jour.
Anna pratique depuis longtemps la manipulation sur Internet à travers les plateformes de messageries et les forums. Elle connaît les tendances, les opinions de la majorité bien-pensante et de celle des contestataires fanatiques.
Chaque matin, elle et Zoia détectent une salle publique connectée, éloignée de celle de la veille, et s’installent devant l’ordinateur attribué.
Régulièrement, le téléphone d’Anna l’oblige à sortir du bar pour poursuivre une conversation plus confidentielle. Parfois longs, ces dialogues avec de mystérieux interlocuteurs qu’elle raconte brièvement à Zoia sont un prétexte pour lui expliquer de manière pédagogique qu’un travail de fond, même besogneux, paie toujours.
— Mais là, on ne travaille pas, on s’est échappées de la guerre, non ?
Zoia n’a pas l’esprit rongé par le désespoir du bouleversement récent de sa vie. Elle vit maintenant comme elle a toujours voulu vivre, curieuse de tout pour apprendre et satisfaire au plus près ses vœux et ceux de ses proches. Toute petite, cela lui avait toujours facilement procuré une certaine aisance de contacts et une reconnaissance qu’elle n’a plus retrouvée depuis le début de cet infernal conflit. Ses parents, les premiers, ont fait le dos rond, dissipant vite ses rêves de gloire.
Anna, affairée dans leur petite chambre à deux lits, lance :
— Zoia chérie, après la satisfaction de besoins essentiels, la tâche, le travail de chaque instant s’organise autour d’une idée, d’un rêve. Les rêves naissent et grandissent, s’annulent pour en laisser passer d’autres qui débouchent quelquefois sur la réalité.
Anna laisse s’envoler ses derniers mots, le regard perdu dans la fenêtre.
Zoia, n’imagine pas ce qu’Anna nomme le travail des idées ou de la pensée. Mais elle comprend que la vie d’Anna est composée d’une multitude d’efforts, d’une motivation de tous les jours. Zoia sent, elle, son existence battre vivement dans tout son corps. Elle questionne Anna :
— Tu as déjà dit ça à Tatiana ? Tu ne parles jamais d’elle. Tu penses à elle ?
— Je pense à elle tout le temps, répond immédiatement Anna en fermant les yeux.
Debout, les mains sur les hanches, elle poursuit :
— Ne crois pas que je veux la remplacer par toi, mais je continue à aimer l’énergie que vous partagez toutes les deux. Je souhaite t’accompagner. Tu n’es pas elle ; tu lui ressembles beaucoup, mais tu es différente de Tatiana. Je t’aime aussi pour ça. Vous avez un lien de parenté qui saute aux yeux.
Dans ce moment d’échange plus intime, Anna révèle à Zoia son long apprentissage d’orpheline de dix ans à l’Académie du Ballet du Bolchoï. Une image de féérie simple et cristalline traverse leurs regards unis.
La mémoire de Zoia lui envoie instantanément une scène de l’autre monde : la couverture du livre représentant le vénéré théâtre du Bolchoï. Une publication disparue comme ses parents. Son père lui avait offert ce livre pour son treizième anniversaire. Elle a parcouru les pages de ce volume des centaines de fois, captivée par les longs corps figés dans l’énergie éblouissante d’un saut, ou formant des arabesques de papillons dans la lumière. La perfection idéale des postures de ces jeunes femmes a développé sa souplesse naturelle. En mimant les cambrures et les pointes dans le miroir, elle avait un jour été surprise et interrompue par sa mère :
— Arrête de rêver, ma pauvre Zoia. C’est déjà trop tard pour toi. Nous ne sommes rien du tout et les rêves personnels apportent de lourdes déceptions. Oublie ça.
Anna a été danseuse aux ballets du Bolchoï… Zoia laisse planer ces mots, ces images et ces gestes. Son père et sa mère ont été abattus pour libérer les immeubles. C’est impensable, mais c’est arrivé. Le rôle d’Anna n’est pas transparent, mais elle est présente à ses côtés. Au centre névralgique de sa pensée, tout est déjà constaté et assumé. C’est sa nouvelle vie.
Son émotion frémit soudain comme de l’eau avant l’ébullition, rafraîchie à temps par le réel. Quelques gouttes chaudes coulent sur ses joues. Des larmes de rage ?
À ses côtés, Anna ne connaît pas les sources de ces pleurs, mais les assimile aux combats, aux épreuves, aux peines qui ont composé sa propre existence. Elle embrasse Zoia sur le front et caresse doucement son dos de la main. Zoia pose sa tête contre l’épaule d’Anna, qui parle calmement d’une voix grave et chaleureuse :
— Zoia, toi et moi, nous sommes seules toutes les deux. Aujourd’hui, nous tentons de nous libérer de la meute des loups à notre poursuite.
— Mais là, tu crois qu’on risque encore quelque chose ?
— Nous nous sommes enfuies, on a « suicidé » mon mari, tes parents ont été sauvagement assassinés. Toute la Russie est contre nous. Ne perds pas ton temps comme moi à t’enflammer d’idées collectives, de rêves et de mots. Continue d’apprendre avec autant d’envie pour devenir autonome et respectée, tu en as les moyens.
Zoia observe cette femme depuis quelques semaines. Cette femme qui l’a tout de suite comprise, arrachée à sa vie terrifiante, impactée depuis une éternité par des bombes, des mines, des morts. Une femme affirmant la connaître. Un agent des services secrets de Russie qui a suivi son parcours, ses résultats, ses posts et ses vidéos depuis quelques années. Une fée… Seule avec une fée.
Sa meilleure amie, avec qui elle rêvait de fugues, n’existe plus depuis un an déjà, enfouie avec sa famille par l’écroulement des étages supérieurs de leur immeuble, écrasée entre deux blocs de béton. Zoia est seule depuis lors. Anna a réussi à tuer ces soldats assoiffés de sang. Elle lui doit la vie. Même son père l’aurait félicitée.
Le train-train quotidien suit celui des nuits, puis la chance leur sourit soudainement. Un énigmatique message sur Telegram et les longs échanges qui suivront soulagent visiblement Anna.
Il semble qu’il y ait une voie pour s’évanouir dans la peau de nouveaux personnages, et commencer une vie neuve. Zoia a analysé avec Anna toutes les copies d’écrans de leurs échanges éphémères, elle s’enthousiasme des étreintes de joie de sa Reine. Un aventurier nommé Patrick — si c’est son vrai nom — propose deux allers simples pour Mexico avec des billets nominatifs et les passeports correspondants. La demande détaillée d’Anna a l’air de l’intéresser. Ce dernier message a entrebâillé une des rares portes de sortie envisageables, le ticket gagnant du Loto de l’évasion. Dans peu de jours, elles seront loin.

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