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De gros nuages diffusent une bruine légère, mais continue. Au gré de vives bourrasques, la surface des feuilles d’altitude anime les derniers éclats du soleil couchant. Certains hauts plafonds moulurés des appartements longeant le parc s’illuminent, révélés par leur imposant lustre central.

L’ombre extérieure gagne. Les grands lampadaires éteints se dressent, austères et superflus.

Sur un banc de l’allée déserte, un homme en imperméable gris consulte son téléphone, une mallette sombre à ses pieds. Il porte un petit chapeau à bords courts et protège son visage, le col relevé.

Venu à pied de la gare Saint-Lazare par le boulevard Malesherbes, Patrick s’est arrêté quelques minutes au parc Monceau pour s’offrir une pause et faire le point, avant son retour chez lui par le train d’Asnières. Un tour qu’il a décidé après un repérage poussé sur la carte de son téléphone,  génial outil qui lui colle à la main et reste son seul canal de connexion à l’univers des actifs. Le monde parallèle de son smartphone contient la somme de ses rares amis, de contacts encore inconnus, de relations potentiellement opportunes, de modérateurs, d’influenceurs et d’innombrables utilisateurs comme lui. Un monde fait d’instants fluides aux convictions passagères, dans lequel Patrick nage depuis plus de deux ans. Il parcourt quotidiennement les multiples plateformes d’information et d’offres, poursuit de nombreuses recherches dans de tortueuses ramifications dont il perd vite le fil, remercie quelques réponses négatives, entreprend d’autres quêtes et réalise plusieurs captures de pages à archiver.

Son téléphone émet alors un bip discret qui annonce une notification : un message pour M. Benazizi — le pseudo qu’il s’est choisi pour se créer une identité virtuelle, anonymat temporaire dans les méandres du Web, avec un compte Gmail dédié, validé par le numéro de sa seconde carte Sim.

Il a conçu ce stratagème pour comparer les prix des transports internationaux sans alerter les algorithmes des requètes successives du même visiteur et voir les tarifs monter à chaque passage, accompagné du message : « Plus qu’une place à ce prix ».

Patrick a continué à utiliser @benazizi pour d’autres multiples raisons. Exaspéré notamment par les comptes-rendus périodiques de ses déplacements et la localisation de ses paiements par carte. D’ailleurs, il emploie de plus en plus rarement cette carte, principalement pour éviter de poursuivre les chimères de la surconsommation. Patrick connaît bien la pratique de la sobriété qu’il a expérimentée dès sa première jeunesse, tyrannisé par sa mère bien avant la disparition de son père à ses quinze ans.

Ses yeux se ferment brusquement. Il est envahi par l’imaginaire créé depuis, autour des conditions étranges de la mort de son géniteur.

La pluie a cessé. Le message vient de son épouse Nathalie — pas de la vente à Pontoise —, il le lira plus tard. Patrick a fait une offre en ligne sur le site de la salle des ventes de Pontoise sur un objet de famille, aujourd’hui aux enchères parmi des dizaines de bibelots inconnus. Il s’agit d’une petite boussole-sextant en cuivre de son arrière-grand-père, organisateur de safaris en Afrique entre les deux guerres.

Un passé transcendé dans les rêves de Patrick. Les initiales gravées sur la boussole convoitée sont semblables aux siennes. Son aïeul en ligne directe, un puissant, un jouisseur, un très bel homme, trônait en pleine brousse dans une composition artistique morbide de superbes animaux sauvages, la gueule ouverte.

Au centre de cette photo jaunie récupérée sur la cheminée de ses parents avant la vente, le patriarche triomphait, entouré de trois autres chasseurs, chacun, le pied sur une bête. En arrière-plan, une équipe de rabatteurs africains, grands, droits, vêtus de pagnes.

C’est sur les pages spécialisées d’Internet que Patrick a découvert la mise en vente de cette boussole. Elle fait partie du patrimoine familial peu à peu dispersé par sa mère. L’histoire de sa lignée, les livres de son vénéré ancêtre, tout son courrier. Patrick s’est félicité immédiatement de ce hasard.

Il y voit encore un message, un indice qui lui montre la voie. L’appel de l’arrière-grand-père du fond du passé, un signe de la main vers l’étranger. Discret, mais pour Patrick, assez clair. C’est lui qui a la charge de faire perdurer cet esprit d’aventurier en réalisant les exploits que son père n’a pas eu le temps d’accomplir.

En dépit de son décès, Patrick avait, de toute façon, bien compris que ce dernier n’en aurait jamais pris le chemin. C’est son rôle à lui. Il s’en est fait le serment plus jeune, devant le tirage d’époque. Il a alors déposé une enchère de soixante euros, soit deux fois le prix de l’estimation.

Plus haut dans l’allée, une dame âgée apparaît, très courbée, avançant avec peine. Elle porte un sac d’une main et s’aide d’une canne de l’autre.

Patrick reporte son attention sur l’appareil qui lui donne les horaires de son train. Puis il se connecte au site de Pontoise pour voir les résultats des ventes. Toujours rien en ligne. Sa pensée s’égare dans des idées et des images de plus en plus pressantes.

Autour de quoi son avenir va-t-il se satelliser ? Très méthodiquement, il réétudie, analyse toutes ses convictions, ses choix, les remet en cause et s’interroge : comment en est-il arrivé là ?

La dame passe devant lui en accélérant son boitement. Mais un mauvais appui de sa canne sur un caillou instable la fait chuter magistralement. Un petit cri sort de son visage dissimulé par les bords mous de son chapeau : un « Aaaaah », très aigu.

Patrick a jailli de son banc pour tenter d’amortir le choc, la forme vacillante roule au sol. Un bruit de branche derrière Patrick attire son regard. Il aperçoit derrière-lui un jeune garçon empoigner son attaché-case et enjamber le banc. Propulsé par une décharge de stupeur, Patrick fait une volte-face instantanée, mais une main ferme s’agrippe à son poignet.

Maintenant sur pieds, l'autre compère travesti en vieille dame , lui maintient la main et lui envoie un violent coup de canne aux tibias avant de s’échapper du côté opposé.

Criant de douleur, Patrick s’élance derrière sa mallette qui contient sa vie. Il a trois secondes de retard, l’herbe mouillée glisse sous ses semelles et chaque appui de ses jambes irradie la brûlure sous ses genoux.

Il file toutefois comme un jaguar derrière le jeune voleur qui pénètre trente mètres plus loin dans l’ombre d’un groupe d’arbres. La rage de Patrick démultiplie ses forces et l’affûtage de sa course. L’enjeu est énorme. Il pousse sur les cuisses et intensifie chaque répulsion du pied. Il a toujours aimé courir et voit la distance entre eux diminuer.

Les lampadaires s’allument enfin. Quelques foulées devant, la mallette pendue au bras, le fuyard change subitement de direction, puis disparaît sous les feuillages. Une microseconde plus tard, il impacte violemment un homme trapu en manteau bleu, immobile, qui urine à l’abri des troncs. Tous les deux roulent au sol.

Patrick jaillit en plongeant sur son cartable dont l’anse est encore fermement tenue par le voleur qui tente de se relever, puis lutte pour arracher son butin en projetant son pied sur la tempe de Patrick à genoux. Il s’affale, serrant la sacoche dans ses bras. La poignée cède. Le jeune garçon s’enfuit dans les arbres avec un juron. L’homme en manteau, allongé sur le dos, le sexe à l’air, observe l’agression, ébahi.

L’oreille de Patrick saigne et toute sa joue est bleu-rouge. Il s’essuie alors avec sa manche, puis ricane nerveusement en étreignant sa mallette à la prodigieuse anse cassée.

Sans un regard pour le témoin qui se relève et se rajuste en grommelant, Patrick s’engage vers la sortie du parc, la tête meurtrie et sonnante, les jambes douloureuses, les vêtements souillés, son trésor calé sous le bras.

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