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Le véhicule contourne un bâtiment massif de la fin du siècle dernier et s’introduit par un portail ouvert sur un parking souterrain.
Patrick est emmené sans un mot dans un sous-sol vivement éclairé de spots encastrés au plafond. Les yeux baissés, il marche sur le lino gris foncé, reluisant de polissages successifs. Suivi par un agent, il aborde un couloir jalonné de petits locaux rectangulaires aux parois vitrées. Un policier l’attend devant une pièce fermée, meublée sobrement d’une chaise, d’une table, de casiers et d’armoires métalliques.
— En sous-vêtements, s’il vous plaît !
La fouille en slip est rapide et humiliante. La palpation est très intrusive et ses effets sont examinés sous toutes les coutures. Le carrelage du sol est froid sous les pieds. Il ne cesse de répéter son incompréhension. Il est franchement convaincu qu’il y a erreur sur la personne !
L'inventaire des objets découverts dans ses poches est produit en deux exemplaires. Il les signe, s’habille et radote :
— Vous commettez une énorme faute, je porterai plainte ! Mon préjudice est plus important que vous ne le croyez. Où est ma mallette ?
— C’est une pièce à conviction ! On va vous interroger. Venez là.
Le policier lui attache habilement un bracelet autour de son poignet en le poussant vers le couloir. Le jeune inspecteur au crâne rasé l’attend derrière le bureau d’une étroite salle d’audition.
Sa main menottée est fixée à un anneau scellé dans le mur. Patrick laisse faire et s’assied, complètement anéanti par la situation.
L’agent sort de la pièce en fermant la porte, et l’inspecteur, adossé à sa chaise, bascule son buste vers l’avant pour poser ses coudes sur la table. Les manches de sa chemise bleue sont roulées, et une luxueuse montre métallique orne son poignet droit.
— Monsieur Patrick Mulong, vous êtes en garde à vue pour des soupçons d’appartenance à un réseau terroriste.C'est une lourde accusation. Alors, on va faire court, tout vous désigne, vous allez répondre cleirement à mes questions. Que faisiez vous ces trois derniers jours ?
Sa bouche forme un sourire engageant et il fronce ses sourcils noirs fournis, sous lesquels son regard aux pupilles dilatées vise celui de Patrick.
— Mais c’est une erreur grossière, gémit de nouveau Patrick, le bras gauche suspendu au mur. J’étais dans la banlieue de Bruxelles pour faire du tourisme.
Derrière Patrick, la porte s’ouvre d’un geste vif et un homme grand en sweat-shirt et jean noir passe, la mallette dans une main et un bloc-notes dans l’autre. Il s’assied en adressant un regard pour son collègue et prend la parole :
— Monsieur, vous ne payez plus d’impôts depuis deux ans.
Le fonctionnaire noir au visage fin allonge son bras vers les feuillets sur le bureau sans bouger de sa chaise.
— J'ajoute que vous avez aussi arrêté de payer depuis dix mois votre crédit immobilier, encore important.
— Je sais, s’écrie Patrick, je sais. Je suis en pourparlers avec ma banque, j’ai des soucis de revenus !
— Des soucis de revenus ? Ah bon — nouveau coup d’œil sur ses papiers — en effet, moins de mille euros en banque, et aucune rentrée conséquente depuis longtemps. D’où viennent les sept mille cinq cents euros en liquide dans votre mallette ?
Il pose sur la table entre eux une épaisse enveloppe ouverte contenant une liasse de billets. Racontez-moi.
— …
— Et ces trois billets d’avion aller simple pour le Mexique dans deux jours ? C’est pour des vacances sans retour ou pour quitter la France ? Vous êtes déjà allé au Mexique seul il y a moins de deux ans.
Il se lève, pose ses longues mains sur la table et se penche au-dessus de Patrick, le couvrant de son ombre.
— Vous allez nous raconter aussi pourquoi, avec le pseudo Benazizi, vous visitez et faites des offres sur des plateformes d’achat d’armes.
Il lève sa main droite. Dans un réflexe de défense, Patrick se protège le visage de son bras libre. L’inspecteur, un grand sourire aux lèvres, pose sa main sur l’épaule pendue au mur et lui enserre vigoureusement la clavicule et l’omoplate. Patrick grimace :
— C’était pour me protéger, mais je n’ai jamais acheté quoi que ce soit.
— On n’a pas beaucoup de temps, maximum trois jours, alors vous feriez mieux de nous donner la bonne version tout de suite.
Patrick sent une sueur froide lui parcourir le dos. Il savait que cette question était inévitable. Le policier relâche son étreinte et retombe lourdement sur sa chaise. Avec une synchronisation de ballet, son collègue se lève, contourne la table et se poste à côté de Patrick :
— Première question simple : qui vous a fourni cet argent en Belgique et pour quelle raison ?
Patrick regarde les deux inspecteurs et dit :
— J’étais en relation par Internet avec un acheteur de voiture. Je suis allé à Bruxelles pour livrer et me faire payer.
— On va vérifier.
Patrick, collé au mur, suit du regard l’un de ses sbires qui allonge deux pas vers la porte, puis se tourne :
— Depuis près de deux ans, vous traînez sur des sites étrangers de vente d’armes, pour quelle raison ?
Patrick fait attention à ne pas marquer sa surprise. Ses traits ne bougent pas. Il répond :
— Eh bien, je ne chasse pas, mais j’adore la chasse. Les armes.
Le collègue assis bascule en avant, attrape ses notes et détaille :
— Pas vraiment des armes de chasse : vous vous informez sur des carabines de précision, des pistolets, des silencieux, des couteaux d’assaut. Des armes de guerre, plutôt ! Vous faites ça par curiosité malsaine ou pour préparer un coup ?
— Mais non, je ne prépare pas un coup… gémit Patrick. C’est vrai, je me passionne pour les armes. Ce n’est pas répréhensible.
— Ce sont des sites interdits en France, vous le savez bien ! reprend le fonctionnaire qui s’est adossé au mur. Nous n’avons pas tracé toutes vos connexions, vous avez très bien pu effectuer des achats.
— Jamais de la vie, monsieur l’inspecteur, je ne veux tuer personne !
On va vérifier. Il y a un point qui nous dérange, c’est l’achat il y a six mois de deux sacs de ciment ainsi que cinquante kilos de chaux vive. Pour quel emploi ? Vous voulez créer une bombe à l’acétylène ? conclut le jeune inspecteur toujours debout, le sourcil arqué d’étonnement.
— Pas du tout, pas un instant j’ai voulu créer une bombe, pas une seule seconde ! s’écrie Patrick en secouant sa main enchaînée. C’est un cellier à enterrer que m’avait offert mon oncle le jour de mon mariage. Je me suis enfin décidé à l’installer dans ma cave. Le ciment sert à uniformiser les parois de la cavité, la chaux c’est pour aseptiser.
— Cinquante kilos !
— C’était une affaire discount. Cinq euros plus chers que les dix kilos. Ça pourra resservir.
L’inspecteur compose une grimace de suspicion très convaincante.
— Il y a aussi un carnet d’adresses dans votre sacoche, on va toutes les comparer à vos connexions et appels, reprend l’enquêteur aux manches relevées en présentant un vieux cahier à la couverture tachée beige. On va vérifier tout ce que vous affirmez et pour que vous soyez sûr de ne pas vous tromper, on recommence : pourquoi avez-vous volontairement disparu des réseaux autour de la gare du Nord hier matin ?
Pendant près de deux heures, Patrick est interrogé par le jeune inspecteur :
— Vous avez été hospitalisé à seize ans, pendant un mois, pour une pathologie qualifiée de trouble obsessionnel compulsif. Vous avez des problèmes psychiatriques ? C’est arrivé après une première incarcération, causée par la destruction d’un abribus en bas de chez vous, puis l’agression de votre mère devant votre porte d’entrée. Deux dents cassées. Le médecin s’est senti obligé de vous injecter du sédatif.
— C’était après la mort de mon père. J’étais détruit. J’en voulais à ma mère.
Patrick appuie sa tête sur son bras contre le mur. Au bout de quelque temps, il parvient à se détacher totalement du rébus de questions posées en y répondant comme un robot.
Pourquoi s’intéressent-ils au ciment et à la chaux vive ? Ils cherchent des preuves d’une construction illégale ? D’ailleurs, ce cellier n’a encore jamais été posé. Dans le sol meuble de sa cave, il a réussi à creuser la cavité cylindrique et évacuer la terre seul. Patrick n’avait pas idée qu’on pouvait faire des bombes avec de la chaux vive. C’est principalement utilisé pour le jardinage ou contre le moisissement. Il aurait dû mieux se renseigner.
Et il y a cet avion à prendre tôt après-demain. Si par un affreux sort ces policiers venaient à prolonger sa garde à vue, tous ses projets de voyage s’écroulent. L’imperceptible joie de sa femme Nathalie l’a écrasé de remords quand il a annoncé au téléphone qu’elles pouvaient faire toutes les deux leurs valises pour ce grand départ. S’en était-elle aperçue ? Il n’avait en tête qu’une chose, c’est qu’elle ne se doute de rien. Tout deviendrait plus compliqué sur le moment.
Nathalie n’avait plus de famille, mais un peu d’argent et côtoyait jadis les étudiants de la fac voisine. Elle était tombée enceinte la première année de leur relation. Ils s’étaient mariés pour complaire à la mère de Patrick, très pressante de le voir s’engager.
Au début de leur rencontre, Patrick avait trouvé Nathalie très simple à satisfaire. Ou plutôt facilement comblée. Cette docilité amoureuse au fil des jours, après l’avoir ennuyée, lui devint suspecte — elle appelait Amour, cette pièce de théâtre qu’ils jouaient — et dès la naissance d’Elena, l’attention de Nathalie se concentra exclusivement sur son bébé, sa fille, sa vie merveilleusement enrichie par cet appendice autonome, maintenant indissociable de son existence.
Dans une semi-torpeur, Patrick est transporté dans un couloir semblable au précédent bordé de cellules vitrées. Quelques–unes sont occupées. On l’introduit dans une pièce étroite d’environ dix mètres carrés avec un lavabo et des toilettes métalliques au fond.
L’officier de police qui l’a amené vérifie avec satisfaction l’eau et la chasse d’eau. Il sort une couverture d’une poche scellée et la pose sur le lit au matelas tapissé de toile plastique bleue.
— C’est trop tard pour l’ordinaire, vous mangerez demain, il y a de l’eau au robinet.
Sans autre salut, il ferme la porte-vitre derrière lui en actionnant le verrou magnétique. Patrick s’effondre, étouffé par ce tunnel de malchances dont il ne voit pas le bout.
Son voisin de cellule le questionne d’une voix rauque, Patrick ne répond pas et tente de dormir immédiatement. Son esprit s’enroule avec anxiété autour de ses projets qui s’éloignent.
Il gît, hébété, un temps indéfini au cours duquel il perçoit plus faiblement la jungle extérieure hérissée de barbelés du monde extérieur. Ses pensées vont et viennent sur l’élaboration des solutions envisageables s’il est obligé de rester au poste vingt-quatre heures de plus.

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