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Tacatac !

Trois coups secs, frappés avec la matraque contre le métal du lit, suivis d’un :

— Levez-vous !

La main du gardien lui secoue l’épaule. Patrick se détourne du mur, les yeux bouffis.

— Il est cinq heures, tu t’alimenteras après, reprend le fonctionnaire en l’asseyant de force. Patrick ne dit rien, reboutonne son pantalon et enfile ses chaussures sans lacets en traînant les pieds vers le lavabo.

— Dépêche-toi ! On t’attend.

— OK, OK, j’arrive, je vous suis.

— Non, tu passes devant ! répond froidement son geôlier en le poussant vers le couloir.

Debout dans la pièce, le grand et mince inspecteur en sweatshirt noir à capuche s’approche de lui pendant qu’on le menotte au mur. L’inspecteur lève le bras :

— Non, non, ça va !

L’agent arrête son geste et fixe à sa ceinture les bracelets métalliques avant de sortir de la pièce :

— Je vous montre cette image des postes de douane qui filme le passage des véhicules. À dix heures douze, on voit ça.

Il lance sur la table le tirage agrandi d’une photo en vue plongeante d’un van, de face, passant entre les anciennes guérites de frontière.

Au volant, Patrick très reconnaissable, avec la même veste qu’à son arrivée à la SDAT. Le Van est un modèle Chrysler, plutôt sophistiqué.

— Regardez la date et l’heure et expliquez-moi pourquoi vous êtes rentré en train.

Le bruit de la chaise que tire l’inspecteur pour s’asseoir tout près de Patrick le sort de son apnée mentale. Il redresse la tête et lâche à toute vitesse :

— Je vous l’ai dit déjà. OK. C’est un van qu’avait acheté ma mère pour pouvoir nous promener en famille à la naissance de ma fille Elena. Un Chrysler Grand Voyager. Nous ne l’avons que rarement utilisé. Pour faire des pique-niques dans les environs de Paris ou quelques balades vite écourtées par la pluie. Trop dangereux en ville, selon ma mère qui craignait les accrochages.

Je m’occupais du parking et de l’essence. C’est devenu un luxe et un gouffre économique. Je devais m’en débarrasser au plus vite. Un type me l’a payée huit mille euros en Belgique.

— Eh bien alors, pourquoi le cacher ? le coupe l’inspecteur en claquant la table.

— Mais je vous l’ai déjà dit ! Vous ne m’avez posé aucune question. La voiture n’était pas en règle depuis le décès de ma mère, pas refait la carte grise, pas d’assurance, on a fait des papiers de vente antidatés. L’acheteur n’était pas regardant. La voiture l’intéressait beaucoup. Il l’a acquise à la moitié de sa valeur.

— Il y avait quoi dans ce véhicule ?

— Ben, rien. J’allais le vendre ! Je l’ai lavé, intérieur et extérieur pour qu’il soit beau.

— Vous auriez été verbalisé pour conduite sans assurance, pour le rappel des taxes sur les automobiles de cette puissance, ainsi que des amendes pour l’absence de contrôle technique et mise en danger de la vie d’autrui. Des contraventions et une interdiction de prendre le volant. Pouvez-vous maintenant me donner le nom de l’acheteur pour vérifier tout ça ? Son adresse Web, au moins.

— Sur mon téléphone, vous l’avez. Il se fait appeler Sam. J’ai échangé avec lui exclusivement en ligne, avant de lui livrer la voiture.

— On a déjà examiné toutes vos conversations. On sait. Vous n’avez pas conservé un acte de vente ?

— Ah non, vous voulez rire ? grimace Patrick. On a fait un tour, je lui ai filé les clés, plus la carte grise signée par mère. Il m’a donné son enveloppe que j’ai comptée deux fois et on s’est séparés.

Il sait qu’il n’a rien fait d’illégal, excepté la conduite de cette voiture et ses défauts de papier. C’est lui qui l’a dévoilé ; aucun flagrant délit, il a avoué. Donc, une petite faute, après tou, pas de quoi subir toutes ces humiliations. Patrick se sent sale, courbaturé, très fatigué. Tout l’intérieur de son corps est douloureux, sans énergie. Le fonctionnaire de police le regarde en souriant :

— Alors, vous avez les idées plus claires ? Vous venez de faire des aveux à propos de votre trafic de voitures d’occasion vers la Belgique. Ce n’est pas bien d’avoir essayé de cacher ça. Nous derrière, on sait qu’il y a quelque chose. Racontez.

Les épaules de Patrick s’affaissent et son dos se courbe. Que veut entendre de plus ce policier ? Patrick n’en sait rien. Sa vie a été des plus discrètes : aucun accroc avec les forces de l’ordre, quelques problèmes avec les impôts, mais jamais un écart hors des clous de la république. Il lève les yeux et observe le visage souriant bien rasé de ce jeune homme qui était sous la douche il y a une heure. Les yeux de Patrick ne cillent pas, il n’a pas perdu confiance. Il croit à sa libération dans la journée.

— Je suis innocent !

— Vous dites que vous n’êtes pas coupable ?

— Oui, coupable de rien, innocent de tout ce dont vous m’accusez.

— On a passé quelques heures à contrôler certaines de vos allégations. Savoir si les éléments sont réunis pour confirmer vos dires. Ensuite, on ira chez vous pour une perquisition en règle à la recherche d’une éventuelle cache d’armes. Il y a déjà deux agents là-bas en surveillance.

— Une perquisition chez moi !?!

— Ça vous inquiète ?

— Non, pas du tout, mais… ma femme va s’imaginer je ne sais quoi… ma fille est là et va voir son père entouré de policiers. C’est impossible, je ne pourrais jamais leur imposer ça, il n’y a rien à trouver chez moi. Je n’ai rien fait de mal !

— On verra bien, rien n’est encore décidé. Tout dépend des dernières analyses.

— Mais vous analysez quoi ? Ça fait des heures que je suis ici. J’ai des choses à faire, j’ai cet avion à prendre tôt demain.

— Eh bien, on oublie les vacances !

Un blanc d’une demi-seconde. L’inspecteur tourne sur lui-même en vissant les talons au sol et résume, le doigt en l’air et le regard fixé au plafond :

— Mais ça prend du temps, il y a beaucoup de checking à faire sur les réseaux et il n’y a qu’une seule personne qui s’en occupe.

— Tout est vrai dans ce que je vous ai dit !

Patrick s’effondre progressivement. Que vérifient-ils donc ? Il n’aura plus assez d’heures pour finaliser ce départ tant prémédité. Sa vie ici continue, vissant vers le fond, de plus en plus bas.

— Vous n’avez rien à rajouter ? conclut l’inspecteur en se levant. Je repasse plus tard.

Il contourne le bureau, sort et ferme la porte derrière lui.

Patrick perçoit physiologiquement la fuite de son futur comme le glissement du sable enfermé dans un sablier rotatif : un cycle sans fin d’attentes déçues qui plongent chacune vers l’infini. Il se ratatine plus encore sur la chaise, qui est devenue son dernier soutien.

Dix minutes plus tard, la porte s’ouvre, et l’inspecteur aux manches relevées lui annonce :

— Monsieur Mulong Patrick, on ne va pas vous poursuivre pour les infractions que vous avez avouées sur le transport international et le négoce d’une voiture non assurée sans immatriculation valable. On ferme les yeux. Rien non plus sur les nombreuses et régulières visites de sites Web de vente d’armes. Vous pouvez partir. Récupérez vos affaires dans le sas de sortie et le double du classement sans suite de votre garde à vue. 

Il s’en va, un dossier à la main en sifflotant.

À midi, cette inexistante affaire s’est libérée toute seule de ses nœuds et disparaît en légères volutes de fumée. La surprise passée, le bonheur de la délivrance n’emplit pas l’esprit de Patrick. Il lui reste tant à faire. Il a déjà réussi à sauver le cash pour les premiers jours en Amérique du Sud. C’est le principal. Il s’était formulé des vœux de rédemption spirituelle si l’aléatoire des enquêtes policières le contraignait à une longue période d’enfermement. Il se lève brusquement pour se soustraire à ces images, et s’asperge le visage d’eau. L’agent le presse :

— On se dépêche, je ne suis pas portier au Plaza !

Vingt minutes plus tard, Patrick emplit ses poumons d’air libre en marchant vers la station de métro que lui a indiqué le planton de l’entrée. Dans les rues de Levallois-Perret, Patrick sent l’espoir renaître et la lumière réchauffer son visage. Il sait ce qui lui reste à faire.

Il va prévenir Nathalie par SMS. La rencontre fortuite d’un ami, allié à un problème avec son téléphone, seront les raisons de son retard d’un jour.

Surtout ne pas l’inquiéter inutilement : il faut qu’elle soit calme quand il s’approchera d’elle. La surprise étouffée par sa main sur la bouche, et tout sera plus facile.

Le silence et l’ignorance sont les fondations de leur couple.

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