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L’après-midi fut long et harassant. Patrick a marché à son allure vers la gare d’Asnières pour prendre le train qui le déposera à Conflans-Sainte-Honorine. Il souffre de la jambe gauche, qui a subi de plein fouet la violence du coup de canne. Son boitement lui impose de nombreuses haltes de repos.

Les passants sont absorbés par leurs pensées et parfois dans un état plus misérable que le sien, se conforte Patrick. Certaines personnes, à l’heure actuelle, le perçoivent comme l’un des éléments indissociables de leur flux quotidien.

Enveloppé dans son imperméable et protégé par son chapeau, Patrick serre sa mallette contre son flanc en marchant d’un pas accordé aux pulsations cardiaques qui battent derrière ses tempes.

Marche selon le rythme de ton cœur, lui avait conseillé son père au cours de ce séjour en montagne, qui avait représenté sa plus fascinante aventure de jeunesse. Son père était encore en forme, à cette époque-là. Patrick ne se souvient pas du moment où il a commencé à décliner. Peut-être après ces trois jours de disputes violentes avec sa mère dans l’appartement ?

Une situation très embarrassante pour Patrick, qui s’était absenté alors chez son ami Guillaume, dont les parents se voyaient rarement, mais s’entendaient bien.

Son père lui avait enseigné cette technique de marche que Patrick employait toujours avec détermination en entamant une longue distance. Aujourd’hui, il s’interroge encore sur l’intérêt, la pertinence de cette pratique qu’il répète consciencieusement. Une habitude ? Une forme de respect ou un rite auto flagellateur pour équilibrer l’éternelle culpabilité de ne pas lui avoir assez exprimé son amour de fils ?

Il ne savait pas que son père allait disparaître si vite. Il avait pensé être comme tous ses camarades, au centre d’une famille sans problème. Une vie rythmée par les fêtes, les anniversaires, les succès scolaires, universitaires et professionnels.

Cette affreuse tragédie a fait fuir les quelques foyers au cœur desquels ils étaient reçus tous les trois dans le passé, pour des déjeuners, des goûters ou des journées dans les environs de Paris. Ils ne voyaient plus personne.

Dès la disparition de son père, la discorde avec sa mère s’intensifiant, il s’était tenu à l’écart de tout ce qu’elle contrôlait, y compris sa scolarité. Il avait l’impression d’être fliqué partout, des profs à ses relations les plus proches.

Lors de la grossesse de Nathalie — qu’elle a accueillie à bras ouverts —, sa mère s’est débarrassée d’eux. Elle leur a trouvé, à l’autre bout de la ville, un endroit où sa belle fille pourrait mettre bas sans l'importuner. Sur ses insistances, ils s’étaient engagés dans le remboursement pendant vingt ans d’un crédit à taux variable pour l’achat du pavillon de Conflans.

Patrick quitte la gare vers vingt-deux heures. Il ne veut pas arriver avant qu’Elena, sa fille, soit assoupie. Tout sera beaucoup plus simple. Il avait convaincu Nathalie de lui administrer ces petits somnifères homéopathiques pour l’aider à s’endormir. Malgré ces remèdes, elle se réveille parfois vers minuit et réclame l’attention de sa mère, qui finit par s’endormir près d’elle.

Il tourne dans l’allée des Fouilles, cette rue arborée qui ressemble à toutes les voies pavillonnaires filmées aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni ou en Australie. Certainement plus petite et d’apparence moins léchée que celles des séries, elle dessert des maisons individuelles aux styles, âges et volumes différents qui vieillissent ensemble depuis longtemps.

Elles sont séparées par des grillages enfouis sous une végétation désordonnée. En plein jour, l’œil s’attarde sur la première clôture au coin fracassé par le livreur l’année précédente, sur les trois épaves de voitures garées dans le jardin du bâtiment à trois étages, sur les bornes en ciment en partie décapitées des trottoirs.

Patrick pousse silencieusement l’étroit portail en fer forgé du numéro vingt-six, qu’il a graissé la semaine dernière. Petit jardin. À deux pas devant lui, se dressent les quatre marches qui conduisent à l’entrée. Patrick s’écarte et vérifie l’absence de courrier dans la boîte aux lettres encastrée dans le montant du portillon.

Dans une encoche, à droite, il récupère un objet long qu’il met dans sa poche de gabardine. Sa sacoche sous le bras, il gravit avec douleur la volée de ciment gris, prend ses clés et ouvre la porte.

Dans l’entrée — pièce étroite qui amène à la cuisine, à droite un escalier monte à l’étage —, il aperçoit le visage fané de Nathalie à quatre pas de lui, en jean et cardigan ouvert sur un tee-shirt bleu. La tenue boueuse et la tempe bouffie de Patrick l’étonnent ; elle l’interroge du regard. Patrick s’avance après avoir posé sa mallette près de deux valises, le bras gauche ouvert dans une démarche affectueuse. Surprise par cette démonstration, Nathalie se laisse enlacer. Pas un mot n’est échangé.

Dans un mouvement fluide, longtemps répété, Patrick immobilise le buste de sa femme, extrait sa main droite de la poche, refermée sur le manche d’un couteau noir à longue lame, enfonce la pointe sous le sternum, puis remonte vigoureusement pour percer en plein cœur. Nathalie a un sursaut étonné qui se transforme en hoquet, suivi d’une courte expiration.

Patrick retient le corps qui tressaille quelques secondes, avant de le déposer sur le tapis.

Son cerveau analyse les faits et entrevoit immédiatement la timeline de sa vie future, qu’il a fréquemment fait défiler dans un story-board mental, modifié cent fois. Il le réalise à présent sans s’écarter du script, avec un détachement qui le surprend, mais après tout, pourquoi pas, il est neuf.

Patrick observe le couteau rougi qu’il a retiré de la plaie. Avec une quantité de Sopalin, il réduit la dispersion du sang sans s’attarder sur les traits crispés et la bouche ouverte de Nathalie.

Pas un bruit à l’étage. Il sait qu’il est lancé, il a dépassé le point de non-retour. Désormais, sa seule issue est de poursuivre ce plan qu’il construit depuis très longtemps. Impossible de se remettre en question : les faits sont là.

Il a tué les rêves niais de sa femme qui, depuis douze ans, l’a entraîné dans une succession de charges récurrentes pour des besoins artificiels, sans jamais un retour sur sa participation. Une épouse qui lui a volé sa vie en le plongeant dans des dépenses croissantes qu’il ne peut plus satisfaire.

Elle lui imposait avec mépris ces situations comme évidentes, historiquement dédiées à sa charge, dépendante de ses crédits. Un schéma, somme toute très bourgeois, qu’elle avait adopté le jour de la naissance d’Elena, renonçant à ses ambitions professionnelles et à ses revenus, pour one plus vivre qu'à travaers sa fille.

Nathalie ne l’a-t-elle jamais aimé ? Il était l’outil de son vœu le plus cher. Elle a voué sa vie à l’adoration d’Elena, de tout son être.

Année après année, Elena, vite sortie des circuits scolaires, pratiquait chez elle, avec sa mère, les mathématiques illustrées par des exercices de cuisine ou de couture, bornait sa curiosité à découvrir des pages de magazine de mode dont elle essayait de reproduire les modèles, suivait enfin quelques réseaux complotistes pour enfants.

Bien que ces activités pédagogiques, mises en place par Nathalie, réduisaient le budget éducation d’Elena dans ses comptes annuels, ce n’étaient pas les choix de Patrick. Oubliés, les imaginaires amoureux d’une vie d’exploration et de conquêtes.

L’idée de découverte de différentes cultures, de modes de pensée étrangers guidait toujours Patrick vers une place moulée à ses désirs, où il trouvera les bons interlocuteurs, les beaux esprits qui, comme lui, se soucient de l’excellence. Une plénitude existentielle qu’il sait pouvoir atteindre, ailleurs, seul avec lui-même.

Les détails périodiques d’une vie de plus en plus répétitive le défient cruellement depuis plusieurs années. Le persistant malaise de Patrick, ses échecs professionnels, la déchéance du groupe familial avaient tous cette hideuse origine : une épouse tortionnaire sous l’innocence des traits d’une mère aimante, greffée d’un enfant qui présentait des troubles neurologiques, pour lui, évidents.

Patrick monte l’escalier dans une liesse meurtrière, sans bruit, son arme à la main. La porte de la chambre de sa fille est entrouverte. Elle dort sur le dos, la bouche close. Sans allumer, il dégage le drap et plante deux fois très férocement, la lame entre les côtes du jeune corps gisant, au niveau du cœur.

Elena ouvre les yeux, se cambre, expulse un petit cri, et meurt. Patrick est peiné d’avoir croisé son regard, mais la barbarie de son acte renforce sa foi en son destin. Deux yeux fixés sur lui, un quart de seconde. Plus impactant que l’œil accusateur de Nathalie. Mais qu’y peut-il ? C’est ça ou la destinée pitoyable de trois perdants.

Rien ne l’émeut plus. L’acte qui a interrompu le cours de la vie de son entourage proche était nécessaire à sa survie. Cette femme le dévorait de l’intérieur. Elle était enceinte deux mois après leur rencontre. De lui ? Elena n’a aucun de ses traits et ne lui parle plus depuis bien trop longtemps. It’s over. Il a tout planifié, ça doit marcher. Le regret qui lui traverse l’esprit, c’est cette nuit au poste. Une empreinte inutile auprès de l’administration d’État. Aujourd’hui, il tourne la page, on verra demain et les jours suivants. Patrick se lance sans perdre une seconde dans les étapes successives de son plan. Il réussit assez vite et très proprement — en évitant les traces de sang — à descendre les corps de sa femme et sa fille au sous-sol sur une grande bâche plastique. Patrick les déshabille complètement, sans plus aucune gêne.

Le spectacle des corps gisants à ses pieds le perturbe beaucoup moins que les exhibitions quotidiennes par la porte ouverte de la salle de bains, de Nathalie nue, de chair et de vie, bouillonnante de sang.

Il est devenu quelqu’un d’autre. Il a tué, c’est vrai, on pourra le lui reprocher si un jour on le découvre, mais son sort ne pouvait se laisser déporter par tant de volontés et de désirs en parfaite opposition avec ses ambitions de bonheur. Il sait qu’il a tué, mais il est persuadé que l’absence de sa fille et de sa femme, pas plus bénéfique à l’humanité qu’une paire de moineaux, n’aura aucune incidence notable. Aucun de leurs rêves n’était assez haut ou universel pour représenter une quelconque utilité pour les autres, particulièrement pas pour lui. Cet agglomérat mère-fille était devenu une pierre lourde, solidifiée par ces incessantes mignardises et échanges de câlins, qui contredisait trop souvent ses ambitions personnelles élevées de pureté et d’accomplissement. Pour Patrick, l’immanence auto-satisfaite des deux femmes se confrontait avec la raison claire, peuplée de buts, de découvertes et de progrès qu’il poursuivait. Une tension perpétuelle. Une charge qui l’a envahi au démarrage de leur relation, et dont il s’est libéré légitimement pour élever sa vie.

La chaux vive est là, les énormes sacs de ciment aussi.

La chaudière fume des vêtements et des linges qui s’y consument. Aucune trace de sang ne doit subsister. Vêtu d’un simple slip, Patrick nettoie rapidement l’excavation aménagée pour le cellier cylindrique encastré dans le sol et y descend les deux corps.

Après une multitude de repositionnements, Patrick, en sueur, ne parvient pas à les encastrer au fond, dans le volume supplémentaire creusé sous l’espace nécessaire à la microcave à vin.

Grâce à la scie qu’il avait prévue pour ce probable contretemps, Patrick besogne pendant deux heures en sciant, découpant la chair, le cartilage et le squelette, pour remplir homogènement ce double fond.

Il vide le sac de chaux vive sur l’affreuse boucherie d’os, de chair, de cheveux et de sang pour uniformiser la décomposition, et verse le ciment liquide sur le linge.

Ces opérations durent jusqu’à trois heures du matin. Il est en nage. Il lui reste à loger le cellier qui se divise en quatre parties, en encastrant les pieds métalliques dans le ciment — qui mettra vingt-quatre heures à sécher — puis en se servant d’une masse pour les caler avec son niveau à bulle, sur le fond de la cavité. Sourds craquements d’os.

La voiture vient le chercher ce matin à six heures moins dix. Peu de temps pour laver les traces meurtrières dans la chambre d’Elena, se laver entièrement et tout vérifier.

Assis sur la dernière marche de la cave, Patrick sent son regard baisser et son esprit s’engourdir. Oups, ne pas s’endormir ! Il joue maintenant sa vie. Il doit être aussi méthodique que sa mère quand elle a décidé de la mort de son père.

Cette pensée a croisé les bouffées d’angoisse décuplées par l’adrénaline des heures précédentes. Oui, il a surpris sa mère plusieurs fois, dès ses treize ans, verser quelques gouttes d’une petite fiole dans les cafés quotidiens de son père.

Derrière la porte entrebâillée, elle avait aperçu son nez trop curieux et lui avait annoncé doucement, en jouant l’intime aparté :

— N’aie pas peur, mon poulet, papa est indisposé, c’est un long traitement. Si je ne m’en occupe pas, il ne prendra rien. Allez, va te coucher !

La porte fermée, Patrick pressentit l’empoisonnement de son père, qui ne semblait pas souffrir. Les mois passant, le pauvre homme a vite décliné. Puis, il est resté allongé, supporté par le secours quotidien de son épouse, ancienne infirmière.

Il est mort d’une insuffisance cardiaque avant qu’un médecin vienne l’ausculter. Aucune autopsie n’a été pratiquée. Il fut incinéré la semaine suivante sous les regards baissés de Patrick et de madame Mulong, assistés de la fille en noir du crématorium.

Patrick l’a définitivement suspectée d’être responsable de cette disparition inexpliquée. Son père n’avait échangé avec personne pendant près d’un an, on l’avait oublié. Il n’y eut aucune réclamation.

Depuis ces moments de réveil, comme Patrick les nomme, il n’a plus été très soucieux de sa scolarité et sa mère, indifférente, l’a laissé prendre sa vie en main très tôt.

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