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Après une douche prolongée, les ongles récurés, Patrick enfile un jean, des baskets et une chemise Lacoste qu’il conserve depuis plus de vingt ans. Il remplit une valise de vêtements courants, puis, dans un sac à dos, il a rassemblé deux autres tenues qu’il portera pendant une ou deux semaines, y a ajouté les trois passeports et les billets d’avion dans une poche latérale. Patrick regarde sa montre.
Son rendez-vous est dans trente minutes. Il hésite à s’allonger sur le lit, mais choisit de quitter au plus vite cette maison hypothéquée, qui est devenue la tombe de son passé.
Il sait qu’il parviendra sans trop de mal à oublier cette partie de vie ratée. Sa mère meurtrière disparue sans rien laisser, et l’apparente famille qu’il a créée inutile et pesante, maintenant annihilée, évanouie, envolée.
Des images déjà floues qui ont rempli l’espace-temps, entre la mort de son père et aujourd’hui. Des tampons d’ouate pour apaiser la blessure et étancher le sang. Ce sang humain à l’odeur écœurante qui lui a empli les narines pendant son travail immonde dans la cave.
La vie s’arrête toujours et tout passe. Le monde continue inlassablement. Ne restent que les objets, plus inanimés que témoins, jalons du roman imaginaire des successeurs.
À ce propos, un message de la salle des ventes de Pontoise a aidé Patrick à garder les yeux ouverts pendant ces heures de labeur forcé dans le ciment et le sang après sa garde à vue. La boussole de ses racines lui a été accordée au prix offert, l’argent déjà débité de son compte en banque, sur lequel il avait laissé la somme nécessaire. Il leur enverra une adresse sûre pour la livraison, plus tard quand il se sera installé.
Patrick descend sa valise et la range dans l’entrée près de celle d’Elena, rose fuchsia en plastique rigide, munie du porte-clés à queue de castor, contre celle de Nathalie, plus austère, en toile imperméable bleu marine.
Ce rappel de l’obéissance de feu de son épouse lui étreint le cœur un millième de seconde, mais la vision du vestibule douche ses remords. Ce pavillon qu’il a découvert sans plaisir il y a trop longtemps le révulse aujourd’hui.
Il n’ose même plus porter son regard sur les murs décorés des deux croûtes marines choisies par Nathalie ni sur les photos posées sur le radiateur contre la cloison qui retracent les différents âges d’Elena au cœur d’une famille unie.
Toutes ces pensées poignardent Patrick qui descend brusquement dans la cave. Autour du cellier qui émerge au centre, le sol est marqué des retouches de ciment pas encore sèches, mais l’ensemble est soigné. Patrick contemple un moment son travail, puis sent le poids de sa fatigue redoubler dans ses jambes.
Il éteint tout, remonte et s’approche du carreau de la porte d’entrée. Elles viennent en voiture de location. C’est l’heure.
Il jette un œil à travers le carreau fendu. La nuit a pâli. Une automobile sombre s’avance dans l’allée et s’arrête devant le petit portail. Patrick reconnaît à peine la conductrice. Il ne l’a vue que sur deux photos et elle a changé la couleur de sa chevelure. Il sort et apporte les trois valises à l’arrière, puis elle le rejoint.
— Bonjour, Patrick. Elle écarte ses cheveux brun foncé qui tombent sur ses épaules. Elle porte une veste en cuir.
— Bravo, répond Patrick en chargeant les bagages dans le coffre, superbe transformation, vous ressemblez encore plus à ma femme, ça passera sans problème. Allez, on y va.
Sur le siège conducteur, Patrick salue la jeune fille assise à l’arrière d’un geste et d’un regard appuyé en lançant :
— Bonjour, je suis ton père provisoire, tu t’appelles Elena et tu me dis « oui, papa. D’accord, papa », toujours « papa » et un grand sourire, d’accord ?
— Oui, papa, d’accord, papa ! dit la voix de la jeune brune, avec son léger accent chantant qui, pour Patrick dans le reflet du rétroviseur, bien que très jolie, peut faire penser à l’ancienne photo sur le passeport d’Elena.
Patrick démarre pour l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. La brûlure abdominale, qui ne l’a pas quittée depuis deux jours, se répand dans son cerveau. Malgré la peur à l’approche des heures qui viennent, l’esprit de Patrick se précipite avec une urgence croissante vers l’oxygène frais d’une vie nouvelle, loin de Conflans, loin de ses échecs et de ses abominables meurtres, à l’autre bout du monde.
Le mois dernier, ses recherches jusqu’alors infructueuses, malgré quelques espoirs déçus, l’avaient enfin mis en relation avec les personnes qu’il espérait trouver.
Toutes les simulations de chacune des situations imaginées depuis plus d’un an s’étaient mises en application dès la rencontre d’Anna. Ses échanges chiffrés sur un forum l’avaient vite convaincu, les photos aussi.
Anna, en fuite des pays de l’Est en guerre, cherchait une aide pour traverser anonymement l’Atlantique avec sa fille. Le terme l’avait amusé. La phrase entière correspondait à la pièce du puzzle qu’il avait longtemps convoitée.
À leur première rencontre virtuelle, la ressemblance d’Anna avec Nathalie ne lui a pas sauté aux yeux, car elle dégageait autre chose. Peut-être était-ce sa tenue de brousse, ses cheveux fauves, son regard ou sa voix ?
Ils ont peu de temps pour apprendre à se connaître avant les contrôles aux aéroports. Patrick a anticipé ce moment. Ce trajet en voiture est l’occasion unique. Il envisage de lancer une conversation banale et lier rapidement des relations de simple camaraderie :
— Vous avez la forme ? Pas oublié vos rôles ? On est une famille unie. Au fait, pas de produits interdits aux douanes internationales dans vos sacs ?
— J’ai emporté deux bouteilles de Vodka russe, mais on les boira avant ! répond du tac au tac Anna pour aller dans son sens.
— Mon père nous a toujours parlé de la Russian Standard Imperia, enchaîne Zoia. J’aimerais bien en goûter avant de partir.
Patrick, un peu surpris par le tour de la conversation, reprend les rênes de son rôle de chef de famille :
— Tout le monde sait que la meilleure vodka russe, c’est la Beluga.
— Moi je parlerais plutôt de la Moskovskaya, au goût plus subtil, pour les vodkas russes, déclare alors Anna d’une voix ferme, sinon je préfère encore la vodka noire arménienne Samvel, d’une douceur exceptionnelle au palais.
La dernière phrase d’Anna reste sans réponse. Zoia rit en silence sur la banquette arrière puis Anna clôt le sujet :
— Bien sûr, je plaisante, Patrick. Tout va bien, nous sommes parées pour le Mexique.
Quelques grognements d’acquiescement sortent de la gorge du chauffeur concentré sur la circulation. Après plusieurs minutes de quiétude, Patrick se lance dans un monologue continu, sans pauses, les mots venant naturellement au bout de ses lèvres.
Il explique à ses passagères sa situation d’homme marié, séparé depuis trois ans de son épouse qui a emmené sa fille dans une ville du sud-ouest de la France.
Il rappelle les conditions de son offre : il désire refaire seul sa vie au Mexique, c’est un voyage qu’il prévoit depuis longtemps, il a les billets en main.
Sa femme et sa fille — parties sans laisser d’adresse — ont abandonné chez lui des passeports encore valides. Il a besoin d’argent, il vend à Anna et Zoia les places et l’utilisation des identités de sa famille pour le passage de la douane. À l’arrivée, elles récupèreront des passeports mexicains, portant les photos communiquées par Anna.
— Pourquoi ne vous enfuyez-vous pas seul ? questionne Anna. Vous partez et vous disparaissez comme vous pouvez là-bas. C’est plus simple et moins cher.
— J’aurais pu le faire, oui. Mais je manque de fonds. Je vous propose de sortir de France avec les garanties les plus sûres, en passant la frontière sous les noms de ma femme et ma fille et en recevant de nouveaux papiers là-bas, pour cinquante mille euros.
— Je sais. Vous avez reçu, la semaine dernière, la moitié. Je paierai l’autre partie quand nous aurons atteint, ma fille et moi, notre destination, en échange des documents mexicains comme convenu.
Anna note les différentes expressions de Patrick, trop réactif. Il doit avoir son âge, avec un profil psychologique trop dépourvu d’aspérités pour être honnête.
Elle n’est pas sûre d’obtenir des papiers sud-américains, mais compte vraiment partir d’Europe sans traces. L’offre lui convient parfaitement. Patrick reprend :
— Je connais ma femme. Elle a changé de vie et s’est enterrée au milieu de nulle part. La crainte des autres est une maladie chez elle, elle a la paranoïa comme moteur. Elle se cachera de tous sous une pierre dans le Cantal. Elle a d’ailleurs gardé des papiers à son nom. On bénéficiera d’au moins deux ans de calme avant qu’elle s’inquiète de ma disparition, ça me suffit.
Anna n’a rien répondu. Ça se tient. Ses risques, à elle et Zoia, sont faibles. Le type a l’air consciencieux et ne courrait pas une telle menace à la frontière, si les documents fournis étaient recherchés ou faux.
Les ressemblances sont cohérentes, les physionomies sont proches. Anna n’a pas pu tout faire vérifier par les services habituels. Elle doit compter sur l’appréciation qu’elle s’est formée de la personnalité de Patrick. Il a besoin d’argent, il veut déguerpir et il a glané ce même désir dans les champs de l’actuelle migration ukrainienne.
Anna a cherché des signes de lui sur Internet, très discrètement, sans trop de succès. Rien de suspect. Monsieur tout le monde, qui veut profiter de la confusion présente pour se refaire une vie. Sa femme, sa fille ? Aucune idée. Il raconte un crack, mais c’est clair, il leur en veut. Elles reviennent peut-être le lendemain de leur atterrissage à Mexico. Qui sait ? Zoia et elle seront loin. Ce voyage leur coûte cher, mais l’argent n’est pas un problème, elle a plusieurs comptes suffisamment nourris pour ce genre d’opération — merci à son époux.
Anna a posé cette autre question :
— Sur nos nouveaux papiers, au Mexique, nous serons toujours mari et femme ?
Patrick a répondu par un sourire en retour :
— Mais non, là-bas on ne se connaîtra plus. On ne se sera jamais vus. On s’oubliera complètement. C’est dans notre marché. Vous n’avez rien compris ?
Patrick se calme tout seul devant l’air amusé d’Anna, qui enchaîne :
— Tout va très bien pour moi. Je ne sais pas pourquoi vous paraissez nerveux, ça m’inquiète plutôt. Vous avez des relaxants ?
— J’ai tout ce qu’il faut. Je croyais que vous vous étiez trompée de voiture, tente de ricaner Patrick en reportant son attention sur le trajet.
Anna regarde l’enfilade de voies fléchées vers l’aéroport avec, dans l’esprit, ces petites inquiétudes sans fondement qui ont succédé à la première réunion avec Patrick Mulong. Avec elle, il n’a jamais quitté ce rôle qu’il joue bien, de mari perdu fuyant sa famille. Elle n’a fait que soupeser les risques pour choisir les moins conséquents. Elle pourrait rester en France et trouver un travail dans les relations internationales, habiter de l’Haussmannien et avoir un chauffeur. Une situation à la russe, pas sans bienfaits.
Mais tous les services du nouveau Tsar sont axés sur l’information et le renseignement, jouant avec la foudre qui pétrifie ou tue. Et Anna refuse dorénavant de vivre ces angoisses qui dépendent de la folie égotique d’un seul.
En Europe, elle ne pourra pas se défendre contre les attaques des nombreux infiltrés du pouvoir despotique qui a tué son mari. En Amérique du Sud, elle a des contacts et espère anticiper plus facilement. Zoia découvrira une autre vie au soleil.
Cette pensée rappelle à Anna le dossier ZOIA T 100307 des archives du FSB, qu’elle avait découvert quelques mois après la vive douleur du décès de sa fille.
Elle avait suivi son parcours scolaire et son éducation générale de loin grâce au militantisme pro-russe de feu Daniel Tourchynov, père de la petite Zoia, qui publiait tout sur le site du gouvernement.
Un suivi léger, donc peu intrusif. Avec, c’est vrai, un but assez simple : la transmission. Elle n’aura plus d’autres enfants et a éprouvé le besoin d’éclairer Zoia, de lui ouvrir les portes du monde sur la marche qu’elle a elle-même atteinte.
Anna ne craint pas les conséquences sur Zoia de cette opération bâclée qui l’a désignée tutrice. Elle est convaincue que c’est son rôle, par amour pour Mavriki qui aurait certainement aimé la connaître.
Zoia s’est fondue dans son esprit plus profondément qu’elle n’aurait pu l’imaginer, autant qu’Anna en avait inconsciemment eu le désir. Elle s’autorise maintenant à l’aimer tendrement, comme sa fille.
L’aéroport Roissy Charles de Gaulle est traversé par des flots de familles, groupes ou couples qui rejoignent les mêmes, immobilisés, piétinant pendant des heures en file devant les guichets.
Toutes les étapes d’enregistrement se déroulent sans surprise. La jeune Elena, a l’air bien plus mûre que celle qu’elle remplace dans ce voyage — le passeport est ancien, elle a beaucoup changé depuis. Elle traîne la valise fuchsia à queue de castor en dodelinant sa tête au rythme de ses oreillettes.
Patrick est très satisfait de cette nonchalance qui couvre leur tentative de fuite sous d’autres identités. Les lunettes noires d’Anna sont assez larges pour qu’elle ressemble à toutes les femmes de son âge sur les nombreuses caméras de l’aéroport.
La vérification simultanée des trois passeports en groupe familial est une formalité, ponctuée par le rapide baiser de Patrick sur la bouche d’Anna pour faire baisser la paupière de l’œil inquisiteur du douanier. Pas de sourire de connivence ou grimace d’embarras, Anna est restée professionnelle, calquant l’expression de Nathalie inspirée de l’ancienne photo sur le passeport.
Assis tous les trois, ils attendent d’être appelés pour embarquer dans l’avion. Sur la banquette en moleskine gris clair, Anna tient la main de Zoia, qui montre son impatience à découvrir le continent américain à la manière des jeunes filles des années soixante-dix.
Dans l’avion, les places d’Anna et Zoia sont séparées de celle de Patrick par le couloir. Les préliminaires habituels au décollage débutent leurs annonces, puis l’habitacle s’assombrit, le Boeing Xter roule, roule et s’arrache du sol en expirant. Tous les trois ferment les yeux.
Une fois l’altitude atteinte, le séjour en survol de la terre peut commencer. Anna admire le visage de Zoia près du hublot, envoûtée par les nuages en contrebas. Elle lui annonce, joyeuse :
— Alors, Zoia, nous avons réussi à nous extraire de cette horreur avec peu de dégâts, non ?
Zoia prend deux longues secondes pour tourner un visage grave vers Anna :
— Je t’ai aperçue derrière les soldats avant qu’ils fassent feu. Pourquoi les as-tu laissés tuer papa ? Et maman ?
Anna marque un temps d’arrêt à la question redoutée que formule soudainement Zoia.
Elle a improvisé mécaniquement au moment où ces deux primitifs de l’armée ont démarré l’évacuation radicale de l’immeuble, tant pis pour eux. Pour tous.
Son attention s’était focalisée sur la vie de Zoia. C’était l’objectif. Celui-ci parfaitement accompli, Anna est confiante. Elle chuchote à l’oreille de Zoia, qui a fermé les yeux :
— Non, ma Zoia, tu te trompes ; je suis arrivée juste à temps pour te sauver.

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