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Douze heures plus tard, à l’aéroport Benito Juarez de Mexico, la tension retombe.

Ils n’ont pas échangé cinq mots depuis le réveil de Patrick, écrasé par les somnifères et les mignonnettes de rhum blanc, ronflant bouche ouverte pendant une grande partie du vol. Ils descendent de l’avion dans une chaleur étouffante. Le vent emporte le chapeau de Patrick, qui finit par le récupérer au pied de la passerelle en trébuchant sur la dernière marche. Applaudissement des touristes hilares dans la navette qui l’attendait.

Le douanier au visage rond, dans la force de l’âge, est affable. Il dévisage, très intéressé, la jeune fille brune aux yeux lavande qui lui sourit.

Les bagages du groupe sont livrés assez rapidement, rien ne transparaît de leur stress à tous les trois. La réservation d’une voiture sur la feuille de route de leur périple familial les guide dans l’agence de location.

Anna et Zoia se sont très facilement adaptées à leur nouveau rôle. Leurs regards se croisent par instants. Elles paraissent naturellement liées, entourées de Patrick qui s’efforce maladroitement de leur montrer des signes d’affection.

Il s’occupe maintenant de tout. Patrick est très respectueux du deal qu’il a conclu avec les deux filles. Dans son plan, elles sont essentielles. En public, il doit s’obliger à les choyer jusqu’au bout.

Tout se passe comme il l’a voulu. L’homme à la réception, très aimable, vante dans un espagnol nourri de superlatifs, les qualités de la Chevrolet Beat Sedan gris sombre qui leur a été attribuée. Un confort de conduite sublissime et un coffre assez vaste pour y déposer leurs trois bagages.

Patrick laisse une empreinte de sa carte sans fonds pour cette location de quinze jours et tous les trois suivent l’agent commercial gominé au sous-sol. La voiture est conforme à la description. Les mallettes cabine et sacs à dos sont regroupés à l’arrière. Chacun ouvre une portière et s’assoit silencieusement.

Patrick sort du parking souterrain et suit les indications de son téléphone, qui marque déjà dix minutes de retard sur l’heure de son rendez-vous. Sans plus aucun témoin, chacun détaché de son rôle dans le sketch « famille en vacances » qu’ils jouent depuis leur départ, les pensées se détendent et les langues se délient.

Anna tente de déconnecter le GPS de la voiture par les commandes de l’écran digital et relance le sujet sur un ton moqueur :

— Alors, mon cher époux, quand donc nous séparons-nous ? Par un divorce légal au Consulat français, une séparation officialisée par des huissiers de Justice ou par magie dans un claquement de doigts ?

Zoia, dans la même humeur qu’Anna, renchérit :

— Mais moi, je deviens quoi ? Je vais rester Elena toute ma vie ? À l’âge de la photo, je ne lui ressemblais pas beaucoup.

— Non, non ! coupe Patrick avec un sourire forcé. On va récupérer les autres identités dans la journée, d’autres passeports. On pourra se disperser ensuite.

— Et la famille Mulong, qu’allez-vous en faire ? Elles vont bien réapparaître un jour. Poufff ! s’amuse Zoia en mimant une explosion.

— Les dames Mulong ne sortiront jamais de leur cambrousse, je les connais, grimace Patrick.

Ils approchent une sorte de boulevard périphérique sur lequel ils roulent quelques centaines de mètres. Patrick continue :

— Et vous n’avez plus rien à faire des Mulong, moi non plus. Nous changeons de vie.

Anna observe Patrick. Elle est convaincue qu’il a répété son rôle dans sa tête avant d’énoncer ces phrases si facilement.

Les doutes d’Anna sur ce personnage nerveux dont l’histoire est une construction branlante de faits plausibles, pas confirmés, augmentent à chaque échange. Mais elle a confiance en sa détermination et a évalué ses risques. Jusqu’à maintenant, tout est conforme au plan.

Première sortie et descente en ville par Avenida Oceania, et plus bas à droite, calle Transvaal. Anna, Zoia et Patrick aperçoivent le ciel gris, haut et nuageux, éclairant les petits immeubles recouverts de ciment repeint en couleurs vives, ou près de la ruine, qui bordent cette large rue. L’air est doux et une brise agite les branches de quelques arbres, des motos lourdement chargées les doublent, quelques passants marchent, des attroupements de jeunes autour d’une échoppe qui hurle un Reggaeton, basses à fond.

Trois kilomètres plus loin, le bistrot Don Coco’s Fish apparaît sur le trottoir de droite, localisé par la voix du smartphone : un bâtiment rouge orangé de deux étages, doté d’un restaurant de spécialités de fruits de mer au rez-de-chaussée. 

Ce trajet calme sous le soleil enthousiasme Anna qui se sent physiquement libérée du joug de l’inquiétant président. Elle est hors de la meute des serviteurs fourvoyés ou serviles, fiers de leur volonté animale de puissance sur le monde par la force. La promotion au FSB ne vient que du Kremlin et les yeux des élus se ferment devant la réalité pour mieux aider les ambitions du président. 

Anna ne peut effacer les traces des atrocités qu’elle a laissées faire ou entreprises dans la seule volonté de servir aveuglément sa nation. Aveuglément est le seul mot qu’elle s’accorde. L’opiniâtreté politique du chef d’État a rappelé à une grande majorité de Russes sans beaucoup de ressources, l’orgueil des luttes sanglantes qui ont sculpté les populations de ce vaste territoire depuis des siècles.

Aujourd’hui, la culture russe, malgré la libération des marchés, s’oppose au modèle économique et social occidental. Le gouvernement a construit une parodie d’empire bolchevique qui emploie le mensonge et la force pour combattre l’internationalisation du commerce, explication officielle de l’effondrement financier du pays. La plupart des Russes, disposant de peu de richesses, ne sont pas en mesure d’envisager la réussite financière et le confort, synonymes occidentaux de progrès. 

Anna a cru à l’élan russe qui défendait les petits revenus du peuple contre la concurrence mondiale. Elle avait la chance de faire partie du pouvoir et s’était décidée à lui obéir, unilatéralement. Elle ne s’est jamais questionnée sur ses missions, c’était une stratégie tenue secrète. Elle a été entraînée comme beaucoup dans ce nationalisme autiste, jusqu’aux désaccords sur le fond, consécutifs à l’annexion de la Crimée et à l’opération spéciale, qui a provoqué la mort de son cher mari, trop sincère.

Aux ballets du Bolchoï, elle avait été approchée à dix-huit ans par un agent recruteur du FSB, un grand blond nommé Orlov, qui l’a beaucoup sorti. Avec lui, elle a souvent croisé des hommes de pouvoir, et par un stratagème dont elle ne s’est doutée qu’après, Orlov, un admirateur fervent qui ne fut jamais son amant, lui permit d’obtenir le premier prix de l’Académie.

Une fête très privée fut consacrée à sa gloire, dans laquelle elle salua Eltsine déjà éteint. Elle rencontra l’actuel président, fascinant, magnétique, puis dansa avec son futur mari dont elle tomba éperdument amoureuse. 

Patrick gare la voiture contre le trottoir devant le restaurant, coupe le moteur et s’adresse à ses passagères en réprimant difficilement un sourire autosatisfait :

— Banco, tout s’est passé comme prévu jusqu’à maintenant, bravo à toutes les deux.

Patrick n’a jamais parlé franchement avec sa fille autant qu’il le fait en croisant le regard de Zoia qui a pris sa place. Il repense à Elena avec une crispation ; la page est tournée. C’est manifestement dur pour lui, le survivant, auteur de cette sordide boucherie, de porter la responsabilité de ces meurtres. Il estime qu’il aurait pu trouver quelque chose de plus simple, moins définitif, si cette occasion inouïe ne s’était pas présentée.

Mais le divorce était rendu impossible par la charge financière que sa femme, continuerait à lui ponctionner pour sa fille. Il avait même espéré que Nathalie trouve un amant qui aurait pris la relève. Elle ne s’intéressait plus à rien d’autre qu’à sa place de mère, épouse du père de son adorée. Les liens de sang s’étaient enroulés autour d’eux, aujourd’hui dénoués par leur brutale disparition. Pourtant, Patrick ne s’attendait pas à en être autant affecté. Il cumule le gâchis d’une vie contrainte par les demandes incessantes de sa femme et tous ses projets improductifs passés.

Ces nuages sont derrière lui. Il est dans la voie d’accès à sa nouvelle vie. Il doit positiver. Son sourire se tend de nouveau :

— Nous serons vraiment autonomes au plus tard ce soir, après avoir reçu les passeports mexicains.

— En échange de mon paiement, répond Anna.

— Oui, absolument, on fait ça dès ce soir, et l’on se sépare tous les trois, conclut nerveusement Patrick.

Ces femmes sont les empreintes vivantes de son ancienne existence, elles portent encore le nom d’une lignée que Patrick va éteindre pour renaître. À la fin du jour, elles s’effaceront de sa vue et apaiseront ses remords. 

Patrick songe à cet immense avenir qui l’attend hors du Mexique quand ils pénètrent chargés de leurs sacs à l’intérieur du restaurant Don Coco’s Fish, aux vapeurs d’huile refrite. 

Dès leur arrivée dans cet espace intérieur rouge, l’unique client assis à une table dans l’ombre du fond se redresse et s’approche d’eux. Derrière le comptoir, un jeune barman essuie ses verres sans lever la tête.

Le quarantenaire, pas très grand mais carré, brun frisé en jean délavé, ceinture en cuir à boucle argent et chemise blanche ample, les accueille, les bras ouverts :

— Salut ! comment va Patrick ? Enchanté de te revoir. Ta famille ? Bonjour, mesdames, je suis Mario, venez, suivez-moi.

Il passe derrière les trois Français, contourne le bar et s’engage dans un étroit escalier tapissé de tissu rouge. Le groupe pénètre en sous-sol, dans une pièce de la même décoration et approximativement la même surface, meublée d’une dizaine de bancs désordonnés et d’empilages de petites tables d’appoint.

Mario leur fait signe de s’asseoir sur les banquettes en velours carmin, et toujours debout, il poursuit :

— Vous avez des toilettes, là. Il désigne une porte sous l’escalier. Vous allez me donner tous vos habits dans ces trois sacs, chacun le sien. Ainsi que vos passeports et les clés de la voiture, je reviens dans maximum trois ou quatre heures avec vos nouveaux documents.

Patrick s’engouffre dans l’ouverture indiquée avec son sac plastique et son sac à dos. Anna regarde Mario :

— Qu’allez-vous faire avec nos vêtements ?

— Si tu veux disparaître, ma chérie, il faut faire croire que c’est toi, qui es morte. Non, tu comprends ? répond aussitôt Mario, avec un sourire affable, posant sa main dans le bas du dos d’Anna qui se cambre pour éviter le contact.

Aye guàpa ! s’amuse Mario en reculant d’un pas pour admirer sa silhouette.

— Mais si nous avons de nouveaux passeports, inutile de disparaître… réplique Anna.

La porte des toilettes s’ouvre et Patrick apparaît, vêtu d’une large chemise verte et d’un pantalon de treillis, chaussé de vieilles Adidas. L’ensemble reproduit fidèlement la tenue d’aventurier analogue à celles des héros de cinéma, conforme à ses rêves les plus anciens. Il tend son sac plastique d’où sort sa veste pliée. Anna et Mario le regardent une seconde, puis Zoia éclate de rire, projetant un son clair dans la pièce.

¡Que viva la revolución! s’écrie Mario radieux en prenant le sac de Patrick, piqué par les réactions que provoquent sa tenue. Il grommelle :

— C’est ce qu’il y a de plus pratique. On ne va pas au théâtre.

Anna le coupe sèchement :

— C’est nouveau dans le deal, cette histoire de disparition. Je ne vais pas donner mes vêtements, je ne désire que des passeports avec ma photo. 

Patrick la regarde une seconde, déconcerté, puis récupère les poches plastiques vides de Zoia et d’Anna en répondant brièvement :

— Non, en effet, vous n’avez pas besoin de vous changer. Et il s’adresse à Mario : vous trouverez des habits pour la fille et sa mère dans les bagages du coffre de la voiture.

Il lui tend nerveusement les clés de sa voiture pour le voir disparaître au plus vite. Plus de temps à perdre, il est presque sauvé, mais toujours sous une identité qu’il sait coupable de meurtre.

Mario, en prenant les clés dans sa main, affiche un visage d’incompréhension prononcée, et réplique, les sourcils levés au ciel :

— Bien, c’est vous le client, on dira qu’elles se sont changées dans le trajet. L’agent d’Europcar sera le premier témoin visuel interrogé.

— OK, OK, ce n’est pas…

— Stop ! interrompt Anna. Pourquoi y aurait-il un témoignage ?

— Je vais vous expliquer plus tard, ce n’est pas votre histoire, coupe immédiatement Patrick. Il tire Mario par l’épaule en direction de l’escalier. On fait comme on a dit par téléphone, rien ne change. C’est une affaire entre ma femme et moi.

Mario fait un clin d’œil et disparaît dans l’escalier.

— Demandez ce que vous voulez au niño en haut, je reviens.

Patrick se tourne vers Anna et Zoia, chacune assise sur une banquette adossée au grand miroir de salle. Debout devant elles, dans sa panoplie de limier des brousses, l’expression de Patrick est fatiguée et sincère. Anna, par réflexe, le provoque durement :

— Vous désirez ne plus exister, vous et votre famille, mais elle n’est pas là. Nous remplaçons votre femme et votre fille. Pourquoi ne vous bornez-vous pas à simuler tout ça, tout seul ?

Patrick baisse la tête, regarde Anna, puis Zoia, et explique :

— Je vous raconte tout : je dois disparaître totalement de ma vie passée pour des raisons que vous n’avez pas besoin de connaître. Personne ne sait que vous êtes là. Les identités que vous avez louées, vous les avez rendues à Mario avec les passeports. Nous attendons ici les nouveaux.

— Mais si j’ai bien compris, vous nous libérez de la peau de votre femme et votre fille pour les faire mourir avec vous, dans un accident de la route. C’est votre choix, je ne m’y oppose pas tant que je ne suis pas impliquée. Mais qui sont les vraies victimes qui nous remplacent dans la voiture ?

— Des cadavres anonymes achetés à la morgue qui brûleront tellement qu’ils seront assez longtemps inidentifiables, finit par formuler Patrick avec un peu d’embarras. 

— L’aéroport de Mexico a archivé beaucoup d’images de nous. Nous sommes liés et vous êtes reconnaissable, vous avez voyagé avec votre passeport… insiste Anna doublée par l’attention de Zoia, les sourcils froncés.

— C’est pour ça que nous changeons de papiers d’identité. Je vais partir ailleurs.

Patrick s’assoit sur la banquette en face, écarte les jambes et tend les bras de part et d’autre du dossier, pour composer un air de puissance pas très convaincant :

— Mes plus grosses angoisses, les uniques témoins que je redoute, c’est vous deux. 

Anna regarde Patrick dans les yeux, qu’il détourne pour observer le sol :

— Vous vous êtes accordé en famille pour disparaître tout seul ?

— Absolument. Tout est réglé. Dans deux heures, nous serons sortis d’affaire.

Il a raison, elles ne craignent plus grand-chose. Les images de l’aéroport ne pourront pas les identifier formellement.

Patrick sourit avec un air qui frise la prétention. Il a tout préparé pendant les deux ans qui ont précédé. Les circuits parallèles mexicains ont vite été investis. `

Patrick a communiqué avec Mario pendant son court séjour de repérage à Mexico City. Auparavant, il avait été mis en relation avec le cartel Jalisco par des grossistes en amphétamine marocains, résidant à Mallorca.

Patrick l’avait approché la nuit dans les rues où il traînait seul son ennui, au cours de la semaine annuelle de vacances familiale.

Puis, quelques jours, tarif réduit à Mexico City et, dans le café du centre-ville las Ruinas, inséré dans un bloc de béton armé peint, rencontre avec Ricardo Ortega représentant l’organisation mafieuse fondée par El Mencho. L’homme, moustachu à la peau burinée sous de grosses Ray-Ban, l’avait convoqué là pour entendre sa demande. Sur place, il l’avait écouté puis jaugé de bas en haut, avait fini sa bière et s’était levé sans un mot en laissant un billet sur la table.

Surpris, Patrick n’a pas bougé.

Trop peu d’argent, trop ridicule affaire pour son interlocuteur ?

Il est resté assis, les yeux fixés sur la représentation historique du quartier, collée au mur sale derrière un alignement de bouteilles. 

Et enfin, cet autre client, brun et bouclé, en chemise blanche largement ouverte, qui buvait au bar, s’était rapproché, une canette de cervesa Mexicali à la main. Il avait engagé la conversation en se présentant comme Mario, la solution à tous les petits problèmes de Patrick.

Après quelques tractations, l’affaire conclue, il était retourné en France.

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