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Assis au bar de la pizzeria, Mario, en chemise blanche, porte sa chope de bière presque vide aux lèvres. Son téléphone posé sur le zinc décroche une nouvelle fois sur la boîte vocale pleine de ce blaireau d’Andres. Il n’aurait certes pas laissé de message, ça, c’est sûr, mais ne pas lui répondre ni le rappeler sont des actes de provocation minable qu’il n’a jamais supportés. Il espère que cette tarlouze d’Andres, qui s’est vautré lamentablement hier soir aux cartes, sera pétrifiée de terreur en notant ces deux appels.

Mario finit sa bière, puis s’arrache du bar avec un salut de la main au garçon affairé, sort et fait tinter la sécurité de sa superbe BMW break blanc qui l’attend devant l’établissement.

Le front humide, la tête sous les draps au cours de son lent et douloureux réveil, Andres se désespère d’avoir commencé à boire trop tôt le soir précédent. Il est sorti au petit matin d’une partie de Poker avec plus de cent mille pesos de perte. Un argent qu’il n’a pas. La Clinique des Spécialités n° Trois de Mexico le paye à peine quinze mille par mois. Tout est aspiré la première semaine par ses dépenses vitales qui coûtent de plus en plus cher.

Dans son imagination brumeuse et incolore, il distingue l’appel du repos éternel, silhouette sans consistance dont la courbe et la douceur entraînent sa raison comme une vis sans fin.

Seule la mort pourrait le soustraire du théâtre clos de son misérable quotidien, rendant cette dette astronomique périmée. 

Il croise régulièrement Mario dans cet appartement tripot clandestin près de la rue Tenochtitlan en plein quartier Tepitode Mexico. Mario a ses aises et est respecté par tous. C’est lui qui a négocié avec le caissier armé pour accorder à Andres un délai de paiement de trois jours.

Cet homme solide, portant la tête haute ornée d’une moustache noire fournie, l’œil pétillant et un demi-sourire aux lèvres, l’accompagne à la sortie du club.

Sur le petit parking, Mario se retourne contre lui et agrippe la fermeture-éclair du blouson d’Andres juste en dessous du col. Il le menace, joue à joue :

— Tu trouveras certainement un moyen de régler. Un système qui rapporte, pas un de tes trucs de mariole comme au poker.

Mario, plus petit qu’Andres, resserre sa prise.

— Arrête, Mario, je te rendrai ton fric, lâche-moi ! proteste mollement Andres en essayant de se dégager.

Mais Mario est plus fort que lui, complètement bourré. Il est très stable sur ses jambes. Mario le plaque sur la carrosserie bleu satiné d’une voiture, qui reflète les teintes blanches du jour naissant.

— Mais non !? Appelle-moi pour m’expliquer comment tu penses me rembourser. Je compte sur toi. Carajo ! Ton honneur ou ta vie… Je repasse te voir demain !

Mario lâche son col comme on jette un mouchoir en papier, et monte en riant dans son étincelant break blanc.

Andres, resté seul debout dans la nuit, côtoie ce monde depuis sa naissance. En pleine jeunesse dans sa rue, il a rencontré Mario l’orphelin, qui était déjà de l’autre côté de la loi, « infréquentable », de l’avis de sa mère. 

Andres avait perdu Mario de vue pendant ses formations d’aide-soignant infirmier. Quand il eut vingt-cinq ans, la vie de ses parents prit fin brutalement, au cours d’un de leurs week-ends champêtres — auxquels Andres se joignait dans sa jeunesse — dans la région d’Ecatepec.

Ces amoureux de la nature s’étaient accordé une sieste dans leur vieux 4x4 au fond d’un bois à l’ombre d’une petite falaise. Deux semaines plus tard, la police, sollicitée par Andres après deux jours sans nouvelles, a retrouvé le véhicule et ses occupants écrasés sous d’énormes blocs de pierre.

Des rochers encombrants qu’un promoteur local avait déversés en camion au mauvais moment, vingt mètres plus haut. L’acte était innocent et justifié. La faute venait du chauffeur de la voiture, qui n’avait pas respecté les interdictions de circuler dans cette zone sauvage.

Mais la densité de la végétation luxuriante à cette époque les avait vraisemblablement dissimulés à leurs yeux. L’avocat commis d’office évita ainsi la contravention post-mortem à la charge de l’héritier ayant droit.

Andres vénérait son père et adorait sa mère. Il l’avait rassuré à chacun de ses échecs et elle s’inquiétait tous les jours de sa vitalité en chantant sans cesse le bonheur de vivre. On lui demanda de reconnaître les chairs écrasés de ses plus proches protecteurs, il se sentit mal.

Au cimetière, Andres avait aperçu Mario, qui l’attendait sous les arbres après la double cérémonie d’incinération. Mario serra vigoureusement Andres dans ses bras qui fut touché par la sincérité du geste.

— Toutes mes condoléances, vieux ! Maintenant, t’es comme moi : orphelin.

Andres considère aujourd’hui qu’il était lui-même en grande demande de fraternité, ce jour où tout s’est effondré. Cette étreinte lui est restée en mémoire. Dans les mois qui suivirent, Andres et Mario se sont croisés épisodiquement. Puis plus régulièrement. Andres interpréta vite cette périodicité par l’intérêt porté aux stocks de morphine que comptait la clinique.

Il avait, à plusieurs reprises, rendu service à Mario en lui fournissant quelques doses pour sa tante — tous les deux savaient qu’une telle personne n’avait jamais existé — qui souffrait de douleurs aiguës. C’était une mauvaise relation qu’il aimait bien. Un rapport ambigu d’enfance qui partageait le décor de son passé dans les quartiers louches de Mexico City.

Très tôt, Mario avait suivi une voie autonome et sans limites, luttant pour se faire une place avec plus d’emphase et de brutalité que les autres.  Hier soir, dans cette partie de poker, Andres a tenté trop loin et creusé un trou qu’il ne parviendra jamais à combler. Et cette dette qui le lie à Mario n’est pas moins menaçante. Il sait que Mario ne fera pas cas de l’ancienneté de leur relation quand il faudra payer. Il n’hésitera pas à le passer à tabac ou le torturer. 

Mais pourquoi Mario aurait-il besoin de le torturer ? C’est Andres qui débloque. On n’échange pas l’argent contre la vie. On prend la vie pour voler l’argent. Andres n’a plus rien, maintenant. La somme pourrait être remboursée autrement, par de la drogue de l’hôpital, petit à petit. Mais Mario lui a donné trois jours. Il reste quelques heures avant l’obligation légitime d’un travail forcé au service de ce petit gangster.

Andres n’était pas du tout dans cet esprit quand il a perdu ces deux coups d’affilée, ouvrant une immonde crevasse sous ses pieds. Les images flottantes de ses prises de risque sur le tapis vert cognent avec douleur sur la paroi intérieure de ses lobes frontaux. La vente de toute la morphine de l’hôpital en une fois réduirait à peine d’un tiers son prix à payer. Le stock est faible et c’est trop risqué.

Il peut voler des cadavres, ceux de la pièce de conservation réfrigérée. C’est aussi très compliqué : tout est surveillé, le volume des corps à déplacer en plus. Andres y a pensé en se souvenant de sa conversation avec Mario, qui lui avait récemment exprimé sur un ton badin, la valeur des dépouilles fraîches sur le marché international des organes.

Ils étaient assis autour de la petite table métallique qu’Andres déplie sur le trottoir contre l’escalier qui descend chez lui les beaux jours. Andres est brun, barbu, peu corpulent, plutôt grand et sportif. Il a faiblement ricané :

— Par exemple, moi ? Tu me veux après ma mort ? 

— Non, avant ! Je veux que tu m’aides avant de mourir ! répond Mario en lui tapant le dos.

Aujourd’hui, Andres n’a plus de choix. Il sait vaines toutes les démarches d’aide auprès de ses proches. Le cercle de personnages auxquels il parvient à attribuer un prénom se résume aux rencontres périodiques dans les transports, avec les commerçants ou à l’hôpital. Personne ne va gentiment lui proposer cent mille en espérant un remboursement sans garanties. Et sa vie va basculer, si ce n’est déjà fait, vers les angoisses de la rue dont il souhaite s’extraire.

La fatigue et l’épuisement l’envahissent. Une buée palpable fige son cerveau, Andres sait qu’il n’appellera pas Mario. Il ne veut pas, définitivement pas, négocier sa dette avec ce petit dur à la courte espérance de vie. S’orienter aujourd’hui vers le modèle économique tendance de l’environnement local — le trafic de drogues — reste pour lui un violent repoussoir.

Les images d’anciennes connaissances frappent sa mémoire. Situations de dérives, dégringolades sociales, enfin quelques morts par surprise. Nombreux ont suivi ce chemin.

Andres, épuisé, meurtri, désire disparaître et se faire oublier. Pourquoi ? À cause du jeu ? À cause de cet argent qui lui manque ? Sans doute, mais la fissure est plus profonde. Il barbote désespérément dans ce bocal d’eau pourrie aux parois glissantes depuis des années.

Son combat pour intégrer le monde soignant, et depuis quinze ans, constater la violence des blessures aux urgences, celles des patients qui hurlent en grande douleur, l’impuissance des médecins, l’ingratitude des proches des malades… cette lutte de tous les jours l’a saigné à blanc.

Il ne sait plus pourquoi il doit paraître compétent, respecter la volonté de chacun et renseigner le plus précisément possible les troubles dont ils sont affectés. Recevoir les cris et les injures en souriant, ne pas rater les piqûres qu’ils craignent tous, parler calmement… une abnégation de plus en plus difficile pour lui aujourd’hui. Avec ce clou de plus, cette dette de jeu qui va l’emmener dans les plus sordides tourments. C’est beaucoup d’argent. On paie un tueur pour moins que ça. Il a mal, ne connaît pas le remède et veut en finir.

Le minibus le dépose à cent mètres de l’entrée de l’hôpital dont tout le mur d’enceinte, d’un seul niveau, peint d’une base rouge-brun et d’un haut blanc-crème, est surmonté d’un haut grillage garni de barbelés. Andres passe sous l’arche d’entrée et s’avance vers les espaces de consultation le regard baissé. Il prend sa blouse et salue le médecin de garde qui lève un œil à son passage. Andres disparaît derrière une porte.

Une heure plus tard, il palpe dans sa poche les tubes et comprimés qu’il a prélevés dans la réserve derrière le laboratoire.

Il a décidé de soulager la douleur, d’en finir par les moyens les plus simples et les plus courants que sont les médicaments. Il va disparaître, mourir proprement et sans regrets, sans efforts, dans un bouquet final pharmaceutique. Depuis quelques mois, l’idée s’est formée et a mûri, il la porte actuellement sans plus d’efforts avec le souci de l’appliquer le plus précisément pour qu’elle soit réalisée au plus près de ses souhaits. Sa mort sera douce, il a les moyens en main. Les moyens de ne plus souffrir. 

L’objectif d’aujourd’hui réclame sa seule et unique expertise, compétence et responsabilité. Pas de patient, pas de médecin, pas de créancier, plus de parents. Lui, uniquement. Andres vit seul. Il n’a pas un visage qui enivre les regards des femmes, il le sait. Un menton qu’il n’aime pas, caché sous sa barbe, doublé d’un air qu’Andres trouve idiot quand il ne sourit pas.

L’acte sexuel est le rare et principal, sinon seul échange qu’il ait eu avec des femmes. Il n’a jamais imaginé les rapports de couple autrement. Les relations sexuelles ne durent pas éternellement. La copulation se conçoit comme un soulagement périodique qu’il pense aussi utile à l’homme qu’à la femme, au meilleur des cas. Andres a connu quelques filles. Sa dernière amie il y a plus d’un an a séduit son chef de service pendant leur relation. Le docteur Gaviria l’a d’ailleurs licenciée trois mois plus tard pour faute professionnelle grave.

Il ne lui en a pas voulu, c’était son boss. Cette rupture l’avait déchargé de la tension que mettait sa collègue dans leurs échanges. À l’hôpital, elle créait des situations de panique épuisantes en lui imposant des étreintes appuyées dans des sas de décontamination ou dans les chambres de malades agonisants.

La vie en couple était pour lui une corvée supplémentaire. Une vive attention — portée sur l’univers si peu lisible de l’autre — générant quiproquos et analogies qui polluent la relation amoureuse pure. Il avait réalisé alors que pour ses ex-futures conjointes, le couple est une troisième entité, un écosystème de procréation et de pouvoir, plus qu’un espace intime de partage et de découverte. 

Andres descend par l’escalier extérieur, dans son souplex muni d’un petit vasistas sur la rue. La porte en métal couine à la mi-ouverture. Il reconnaît ce bruit, et c’est la dernière fois qu’il l’entendra.

Son matelas est étendu sur des palettes en bois pour l’isoler de l’humidité du sol en lino gris, collé sur l’ancienne dalle de béton. Une table pliante pour bureau et quelques livres sur un décrochement de l’épaisseur du mur en briques.

L’ampoule pendue au plafond illumine faiblement la pièce. Andres allume une antique lampe à pétrole qui éclaire plus précisément son coin de travail. Sur la table jaune aux pieds métalliques attaqués par la rouille, il dépose les produits dérobés dans la salle des médicaments de l’hôpital, et ouvre une bouteille de Tequila blanco qui attend au bas du lit avec sa jumelle.

Un grand fauteuil en toile matelassée marron en partie déchirée, accueille son poids ponctué d’un soupir d’épuisement. Les murs sont d’un vieux blanc cloqué, ses affaires vaguement entassées dans un coin.

Ce soir, il veut retourner dans les ténèbres d’origine où aucune lueur pervertie d’espoir n’a jamais brûlé. Dans sa jeunesse, il était un des rares à s’enthousiasmer pour peu, à motiver les traînards et à construire des projets. Accablé par ses échecs, il est de plus en plus seul. Andres n’espère plus retrouver d’énergie à travers des soutiens extérieurs.

Il ne comprend pas qui se résoudrait à l’aider, en échange de quoi. Il n’a plus d’échanges avec personne. Le plus persistant, le dernier est celui entamé avec Mario, qui l’a menacé il y a quelques heures. La balle est dans les mains d’Andres, prête à transpercer sa tempe. 

D’un geste de lanceur de dés, il s’envoie dans l’estomac une troisième Tequila, puis empile les comprimés en deux tas, mettant de côté les quatre ampoules remplies d’un liquide transparent, et la petite seringue sous plastique. 

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