12
La pièce d’Andres est enfumée. Il est tard. Sa première bouteille est presque vide, des mégots de joints débordent du cendrier. Il soulage son verre de la dernière goutte.
Andres prend les deux comprimés du premier tas et s’efforce de les avaler à l’aide de l’alcool qui coule trop vite dans sa gorge. Il recrache une pilule en toussant comme un fiévreux, s’extrait péniblement de son fauteuil, puis s’écroule sur la chaise à côté du lit.
Avec un petit sourire et les yeux cachés derrière ses paupières fendues, Andres coince entre ses doigts une des minces ampoules. Ce mélange-là va l’endormir doucement. Personne ne le réveillera. Jamais.
Ses gestes sont lents pour être plus méticuleux. Il libère la seringue, parvient à casser le bout de verre puis à introduire l’aiguille pour y pomper la totalité du liquide.
L’attention focalisée sur la précision de ses gestes, sa main tremble un peu. Andres repose la seringue pleine sur la table. Il ne paraît plus en contrôle de tous ses mouvements, arrive presque à se lever de la chaise et roule sur son lit pour l’étape finale de ce chemin très simple.
Andres sait qu’après quelques comprimés du deuxième tas et cette injection, il n’aura plus de conscience, puis plus d’existence. Pas même un élément surnaturel, un effet de la spiritualité athée ou de la foi religieuse ne subsistera après son bref passage à Mexico.
Dans cette nouvelle position allongée, les muscles détendus, le corps apaisé, l’esprit d’Andres s’envole. Espérer qu’une image floue de lui restera dans la mémoire des personnes qui l’ont côtoyé est d’une arrogance bien médiocre. Tout s’éteint pour celui qui ne respire plus.
Imaginer un potentiel état post-mortem et se plonger dans des hallucinations collectives pour satisfaire l’inquiétude générale sur la discontinuité de la vie, c’est une aberration immature, avait conclu Andres lors du décès de ses parents. La mort est un instant. Il a connu l’éternité dans son existence. Ces moments très humains d’émotion improductive qui soulagent. Ils sont intenses et préméditent d’une existence indépendante de l’esprit. On est heureux de les éprouver, d’être là et puis, point final. L’existence est toujours aussi implacable par la suite.
L’excitation biochimique du cerveau est seule coupable de cette extase de la conscience. Un instant — qui perd la notion de durée — où un bout du monde est perçu dans son intégralité ?
Une image figée, éternelle, d’un état subconscient ? Non, Andres n’a plus cet élan de jeunesse. L’Au-delà est un concept pour les vivants, les morts n’ont plus le loisir d’échanger avec personne.
Tous les espoirs d’Andres ont été déçus ou se sont révélés inutiles, déplacés et parfois nuisibles. Il est lassé de ces dons à sens unique. Pire, il ne se voit pas sortir de ce piège de l’argent.
Plutôt que mourir des mains de Mario dans des souffrances qu’il n’ose pas imaginer, Andres préfère décider tout seul en pleine conscience — qu’il sait brouillée par la drogue, les médocs et l’alcool — des conditions de sa fin. La vie. Quelle mort ? Une moisissure asséchée par le temps ou une poignée de cendres, pas plus. Andres médite encore pendant une durée inconnue, la tête contre le mur. Il prend un comprimé du deuxième tas sur la table en étendant le bras. Par chance, il ne fait rien tomber. Sur le lino, la deuxième bouteille de Tequila espère être ouverte. Andres répond à cet appel et boit au goulot une gorgée brûlante pour avaler le comprimé de ce puissant sédatif.
On gratte à la porte, puis deux coups sont nerveusement frappés. Le métal résonne un quart de seconde. Dans son tourbillon intérieur, Andres s’entend rétorquer d’une voix pâteuse :
— ‘trez, ct’ ouvert…
Le battant métallique pivote tout de suite, et le grincement retentit de nouveau à la manière d’une sirène. Un homme sans âge, barbu et chevelu, habillé de vêtements sales et très usés, ouvre une grande bouche arrondie d’où émergent quelques dents.
— Salut, Dress, je passais par-là.
Il pose sa canette qui sonne à moitié vide au sol et s’approche pour s’étendre dans le grand fauteuil libre. Andres tourne la tête et note les vieilles chaussures dépareillées aux pieds de son visiteur.
Celui-ci prend dans la poche de son anorak délabré une petite pipe noire en métal dans laquelle il pose délicatement de ses doigts crasseux une miette blanche sortie d’un morceau de papier aluminium froissé.
— Waldorf, arrive à articuler Andres, qu’ess tu fous ???...
— Je me crame un peu de bazuco avant de décider si je pique une sieste chez toi, répond l’énergumène qui allume à grandes inspirations son bout. Après dix secondes d’apnée, les yeux levés au ciel, il expire longuement et ajoute, hilare : J’ai croisé Manuel à la Santa Muerte, il était très sympa ce soir, il m’a offert un bol de migas chaud, et ce caillou. Que padré!
Le dénommé Waldorf aspire avidement une nouvelle bouffée de son tuyau en ferraille.
Une vague traverse l’esprit d’Andres à l’écoute du nom de Manuel, un des petits malfrats qui travaillent régulièrement pour Mario.
Cette rencontre de rue prénommée Waldorf à cause de ses cheveux clairs et ses yeux délavés de viking — apatride égaré depuis vingt ans dans la capitale de la drogue et du meurtre, qui reste du matin au soir en suspension, ou en quête de ses besoins — a traversé les plus périlleuses situations, et continue, presque indemne.
Waldorf n’a pas de domicile, Andres l’a quelquefois hébergé. Mais Andres était alors en pleine possession de ses moyens.
Aujourd’hui, son esprit infuse passivement dès qu’il veut l’employer.
Dans un état qui réclame l’inconscience, Andres écoute Waldorf avouer sa profonde anxiété face à une situation d’urgence qu’il n’arrive plus à anticiper.
Expulsant un flot de paroles désordonnées, Waldorf se dit importuné par une quantité de questionnements qui se disputent du matin au soir, la priorité de son attention.
Sa concentration est, en conséquence, diluée pendant ses jours de veille, mais persiste jusqu’à la perte de conscience, puis se réinitialise au réveil.
Il se vante de cet état qu’il considère être le meilleur accord de l’existence — l’esprit originel et le corps sensible — pour avancer à son pas :
— La mémoire ? on s’en passe très bien avec tous ces ordinateurs, de nos jours. L’important, c’est de rester curieux et renaître chaque jour émerveillé.
Cette nuit ; quelle heure est-il ?
— Je peux ? interroge Waldorf en désignant la bouteille de tequila entamée, plantée contre le cul de l’autre bouteille couchée vide.
Andres voit à la lumière de la lampe, son convive improvisé se servir un grand verre de tequila et tirer longuement sur sa pipe, avant de la tendre fumante, vers lui :
— Tiens, c’est bien et il en reste un peu… Mais…
Waldorf examine méticuleusement la petite table, et s’exclame :
— Ah, WOW ! Je vois que tu as commencé la fête. Tu as une collection de pilules et une pompe pleine ! Balalala ! Tu t’apprêtais à passer la nuit des nuits !! Non ?? Ha, haha ! Sacré Andres. Ben… Attends, je te rattrape.
Waldorf plonge sur la table pour avaler deux pilules du tas qui reste :
— Ne bouge pas, tu as l’air d’en avoir pris pas mal, ah ! Ah ! Ah !
Le brouillard dans l’esprit d’Andres s’épaissit et sa pensée se coagule sur ce nouvel échec. Il a compris qu’il était allé de nouveau trop loin et trop vite. Il ne peut maintenant satisfaire l’objectif qu’il s’était fixé en présence de Waldorf.
Andres distingue à peine la silhouette de ce dernier remplissant un autre verre de Tequila, avant de détendre complètement les paupières.

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