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L’aboiement d’un chien dans la rue perturbe les rêves sans pensée ni image d’Andres. En ouvrant enfin l’œil, il distingue l’ombre de l’animal obstruant le vasistas, profilée par la lumière très intense qui blanchit un carré du sol. Andres, agressé, referme ses paupières. 

Ses premières constatations sont la vie qui l’habite, puis l’heure dévoilée par le soleil qui ne frappe sa « fenêtre » qu’en début d’après-midi. Il parcourt le corps immobile qui prolonge sa tête embrumée.

Andres tente de soulever son bras droit, mais sa volonté ne trouve pas la voie. Il parvient à bouger les orteils, ce qu’il répète avec délice plusieurs fois avant d’être capable de déplacer sa main vers le téléphone posé sur le sol. Le crâne d’Andres pivote doucement de gauche à droite, il ouvre les yeux et reconnaît l’espace. 

Son regard se fige sur le corps gisant dans le fauteuil. Il se rappelle immédiatement la visite de Waldorf et note, horrifié, que la seringue pend d’une de ses veines d’avant-bras, quinze centimètres au-dessus du poignet. Inanimé.

Andres ferme les paupières sous une vague d’impuissance totale. Une profonde mélancolie le submerge.

Une heure passe dans le silence de la boîte souterraine d’Andres, cernée par les agitations de la rue.

Le cerveau accablé par de longs cheminements pour trouver les réponses à de tortueux questionnements, consécutifs à la fatale connerie que Waldorf avait commise, Andres se lève, déterminé, le sang de nouveau chaud et circulant dans tous ses membres.

Avec des gestes professionnels, il constate le décès de son visiteur d’hier. Le corps est froid. Le destin a choisi. Il aurait pu fermer sa porte et être plus rigoureux dans son suicide.

Le pauvre Waldorf en est mort.

Encore un acte manqué qui laissera une autre trace indélébile dans la compression de tous les moments qui constituent la vie d’Andres. 

Il fait un peu de ménage dans son esprit et tente de donner un aspect plus commun au corps presque raide de Waldorf. Il pue, il est sale, et sa chemise est déchirée. C’est un Européen fragilisé par négligence, d’âge adulte.

Tard dans l’après-midi, Andres s’empare de son téléphone et appelle. L’interlocuteur décroche tout de suite.

— Ah, c’est toi ! Enfin ! Alors, mes cent mille pesos ? éructe Mario. Tu n’as aucun plan ? Zéro ! Un ramassis de microbes dans ta tête, tu joues aux cartes comme une brêle, sans stratégie ni argent. Tu me fais de la peine, mon pauvre…

Mario se tait quelques secondes, Andres reprend de l’assurance, se racle la gorge et se lance :

— J’ai une première solution : un macchabée européen de quarante-cinq, cinquante ans, ça te va ? Un début de remboursement de ma dette.

— Ah, ah, ah ! Ah ouais ? Tu as un corps ? Un vieillard de la morgue ? Ah, ah, ah !! OK, de toute façon, j’ai besoin de toi pour un service urgent, je passe dans une heure. 

Et Mario raccroche.

Une heure et demie plus tard, le jour tombe. Andres a enveloppé dans un ancien drap le cadavre recroquevillé de Waldorf. Son téléphone sonne. C’est Mario :

— Je suis garé au-dessus de chez toi.

Andres s’empare du sac humain et commence péniblement à gravir l’escalier. Émergeant de l’ombre en portant ce corps qui frappe chaque marche, il aperçoit aussitôt les pneus de la voiture blanche. Mario apparaît et l’observe sans un mot. Quand la dépouille emballée est au pied de l’auto, il s’approche et ouvre le coffre.

¡Huele a mierda! Ça pue la mort, mec, ça fouette la chiure, la moisissure et la pourriture. 

— Oui, il n’est pas super propre, mais c’est un blond ! 

Andres ouvre le drap et empoigne une mèche gris-blond sur le crâne du défunt.

— Mais c’est Waldorf, le clodo junkie que tout le monde connaît ! Il est mort chez toi ou tu as récupéré son corps dans la rue ? Tu veux mettre cette merde dans ma voiture ?

Mario s’empare d’une bâche en plastique dans le coffre de son break et la jette à Andres.

— Fais une deuxième couche bien étanche avec ça, je ne veux pas qu’il se lâche sur ma garniture arrière. Et rapido, on m’attend.

Le ton est plus sec et plus froid aux oreilles d’Andres. Il s’empresse d’enrouler le cadavre dans le drap et le plastique, puis se sert de deux sandows qu’il trouve à côté du cric pour fixer l’emballage.

— Prends les commandes, je te dirige, déclare Mario en lui envoyant les clés. Et fais attention, elle est presque neuve !

L’habitacle est en cuir crème, le tableau de bord en bois. Andres n’a jamais conduit un pareil carrosse. Le volant glisse sous ses mains, l’instant l’emporte dans un rêve de puissance.

— Un bijou, non ? fait Mario en s’installant à côté de lui. Tu roules vers le Nord-ouest direction Jiquipilco dans la zona Dorada. On a maximum deux heures de route. 

Le moteur vrombit. Drive, le véhicule s’arrache de l’entrée du réduit d’Andres en sous-sol. Celui-ci jette un dernier coup d’œil dans son rétroviseur, puis décolle vers le fond de l’avenue.

Tout en dirigeant Andres, dans les artères de la ville, Mario a sorti une serviette en cuir de la vaste boîte à gants.

— Tu vois tout ça ? C’est pour le boulot que tu vas faire pour vraiment commencer à rembourser ta dette.

Il se déhanche sur son siège et dégage une arme de poing belge, le FN 5-7. Andres a un petit frémissement qui lui parcourt la nuque jusqu’au bassin. Il connaît cette arme. Brusquement, Mario plaque le canon contre la tempe d’Andres.

La voiture fait une embardée et la roue droite touche le trottoir. Mario, sans déplacer son pistolet, sourit à pleines dents :

Chingar, tu t’affoles ! Pourquoi donc ? Quelque chose à te reprocher ? Ah ahah, ahah ! Cabrón, no te asustes. Ne t’inquiète pas, j’ai besoin de toi. 

Mario fait pivoter son bras et pose l’arme sur ses genoux. Il a l’air heureux d’être chauffé par Andres sur cette route perdue, en pleine nuit. Son opération de cent mille dollars va se conclure dans une paire d’heures. Il tourne la tête vers le conducteur accroché à son volant, les traits tirés par l’angoisse. Mario sourit. La peur, il ne la connaît que dans les yeux de ses congénères. Elle l’amuse, comme un chat avec sa proie. Son pote Andres — c’est son ami, même si Mario note le malaise qu’il provoque sur lui, aujourd’hui —, a un look sympa. Andres a un style que Mario a jalousé toute sa jeunesse. Les vêtements que lui fournissait sa mère étaient de bien meilleure qualité que les siens à l’époque, souvent sales et déchirés. Aujourd’hui, les choses ont bien changé, à son avantage. Il en cherche la confirmation chez Andres et lance, dans un ton dénué de moquerie :

— Hey, mon ami, tu l’as achetée où, ta chemise ? Elle a un look d’enfer !

Surpris, plutôt soulagé, Andres jette un coup d’œil à son passager avec un sourire tordu :

— C’est une surchemise ! Une copine me l’a filée. Elle l’avait trouvée pour elle à la Goodbye Vintage Boutique de Cuauhtémoc. Trop grande, malgré ses goûts over-size, elle me l’a offerte. Cool, non ?

— Ouais, trop cool. Mais moi, je préfère le neuf, mec. Goodbye Vintage, je connais, c’est pour les bobo chics, les fils à papa qui sortent de l’université Iberoamericana. Moi qui ne crains pas de montrer que je suis riche, je vais chez Harris & Franck à Polanco.

— Ah, ah ! Là, c’est sûr, ce n’est pas demain que j’aurai les moyens, grimace encore Andres. Harris, c’est du classique, du comme papa. Moi, c’est unique. Je ne vais pas croiser la même. Je ne fais pas partie du troupeau des cadres ou des agents commerciaux.

— Oouuh ! Tu te la pètes grave, mon pauvre Andres. Heureusement que t’es entouré de bonnes âmes qui te filent des fringues par pitié.

— Pas du tout, j’ai vécu deux ans avec elle. Elle a essayé de porter cette chemise pendant des mois et elle a abandonné.

— OK, OK, tu ne t’excites pas et tu regardes la route. Elle est jolie, ta chemise, mais ce n’est pas First Quality.

— C’est quoi le First Quality, pour toi ? l’interroge Andres, irrité par l’insistance de Mario.

— Ben, bon. Tu connais la couture, le tissage, les doublures, les revers, les boutons croisés. Tu connais tous ces trucs de tailleur ?

— Non, pas vraiment. Mon père n’avait qu’une veste et une cravate pour les enterrements et les réunions municipales.

— Je me souviens de ton père avec sa veste bleu vif et ta mère…

— Tais-toi. Ils sont partis trop vite. Toi, tu as beaucoup de costumes de chez Harris & Franck ?

— J’en ai deux complets. Un bleu marine et un gris anthracite avec revers. Plus une veste Tweed.

— Qu’est-ce que tu vas faire d’une veste en tweed avec cette température ? Ah, ah ! Suer à grosses gouttes ?

L’expression de Mario se fige. C’est vrai que cette veste est excessivement chaude. Il avait vu la même dans un album de Black et Mortimer. Elle l’a presque appelé sur le mannequin en vitrine de la boutique au nom british. Mario stoppe la conversation, restant pédagogue :

— Ferme-la. Satisfais-toi de ta chemise sur ta chemise. Tu ne comprends pas l’élégance. Je te filerai une veste quand on sera arrivés.

Les rues défilent, silencieuses, sur cette promesse de don pleine de mystère. Andres connaît le chemin. Une longue route, une vue superbe sur soixante kilomètres de pente. Son esprit mouline à plusieurs centaines de milliers de synapses le mètre parcouru.

La voiture ralentit au cours des réflexions laborieuses et des constatations pénibles qui monopolisent l’attention d’Andres sans que Mario s’en aperçoive, enflammé par l’inventaire de sa mallette et le décompte des billets en liasses.

Bien après la sortie de la ville, ils roulent sur une route entourée d’arbres, cernée au loin par des collines vert sombre. Mario, depuis quelque temps silencieux, à l’écoute des nouvelles entrecoupées de longues publicités sur Radio Caracol, présente aux yeux d’Andres trois passeports mexicains :

— Voilà le travail soigné d’Alicia, employée par le ministère au service des états civils. Ce qu’on va achever ensemble pourrait combler ta dette.

Mario désigne sa sacoche en cuir :

— Là, j’ai gagné assez pour être généreux, et grâce à ces passeports, je récupère la même chose, haha ! ¿Superbueno no?

Mario fait disparaître les documents d’identité neufs dans sa mallette. Pour fêter son exploit en cours, il sort une mignonnette d’Aguardiente et s’en emplit le gosier. 

Durant le reste du trajet, Mario narre dans les détails l’histoire d’étranges touristes qui ont payé une somme fabuleuse pour décéder au Mexique. Une affaire incroyable et en or pour Mario, qui n’a pas vu l’utilité de sous-traiter. 

Andres conduit de plus en plus lentement et réussit à déclencher une réaction de colère chez Mario.

— Accélère ! Pourquoi tu traînes autant ? Je veux finir ce dossier avant minuit. Speed, sinon je n’ai plus besoin de toi !

Mario pose son doigt sur la tempe d’Andres.

— Pjoooou, pjoooou ! 

Imperturbable, Andres appuie sur l’accélérateur. Il n’aime pas cet humour. Quand le moment viendra, Mario saisira toute occasion de le faire disparaître.

Ils s’enfoncent sur une petite route qui monte dans les bois et devient rapidement un chemin carrossable s’élevant sur des pentes escarpées. L’ombre a envahi l’espace autour. Le bleu du ciel, encore plein de lumière, éclaire les cimes des arbres. Au détour d’une courbe, Mario annonce l’arrivée. Deux secondes plus tard, ils approchent la masse noire d’une voiture arrêtée sur le bord de la voie.

Andres se gare à côté et éteint ses phares. Mario, dans l’ombre, lui tend deux enveloppes et deux livrets bleus :

— Voici quelques bijoux et deux passeports pour la mère et pour la fille. Tu vas vérifier que les deux cadavres dans cette voiture ne portent aucun accessoire personnel ou signe distinctif, ensuite tu leur mets ces bracelets, ces colliers, cette alliance et cette bague. L’enveloppe « Nathalie », c’est pour le corps devant et à l’arrière « Elena ». Les passeports dans la boîte à gants. Compris, maricon ?

— Tu ne veux pas que je sorte Waldorf ? questionne Andres en réfléchissant.

— Maquille, maquille d’abord, décore ces dames. On verra après pour le chauffeur. 

Andres et Mario émergent dans le noir. Devant la voiture arrêtée dont Andres ne définit pas la marque, un précipice de plus de trente mètres de dénivelé s’ouvre, obscur. Un ravin inattendu qui les sépare d’un autre massif, cinquante mètres plus loin, planté d’arbres.

À la lueur des phares, il examine la profonde faille rocheuse créant un à-pic impressionnant tapissé de végétation.

Andres ouvre la porte-passager qui dévoile le corps d’une femme aux cheveux sombres mi-longs, en chemise et pantalon, couverte de traces de sang séché. Andres s’approche du cadavre qui sent la morgue de l’hôpital.

Il repousse le buste sur le dossier du siège, mais la tête tombe vers lui, découvrant une partie du visage tailladé. Elle n’a rien d’autre que sa chemise sur elle. Sa peau intacte est lisse et soignée, presque jeune malgré la morbidité.

Andres parvient à lui attacher une petite chaîne au cou et s’évertue à passer une bague à l’index de la morte, puis se résout à l’auriculaire.

Mario s’approche de l’arrière de la voiture, puis revient vers Andres, un vêtement sombre à la main.

— Tiens, c’est pour toi, ça te changera de tes fringues trash. Ce n’est pas du Harris & Franck, mais c’est de la confection française, attrape ! Mario lance la veste dans le noir. Elle tombe aux pieds d’Andres, qui vient d’ouvrir la porte arrière.

— C’est la veste dont je t’ai parlé. Mets-la, c’est ta taille !

Andres se baisse sans répondre et enfile le blazer, un peu serré sur son épaisse chemise. Il ouvre la portière du passager arrière. C’est une jeune fille de quinze ou vingt ans aux cheveux mi-longs qui présente une traînée sanglante traçant un collier autour de la gorge.

Pas d’autres sévices apparents. Elle porte un blouson en toile sur un tee-shirt et un pantalon, pieds nus. À son poignet gauche, une petite gourmette constituée de fins bâtons d’or reflète un éclat du phare. Andres la glisse dans sa poche puis la remplace par le bracelet de l’enveloppe « Elena ». 

— Alors, quoi ! Je ne te demande pas de faire de l’orfèvrerie ! T’as fini de les tripoter ces viandes fraîches ? le brutalise Mario en lui frappant le dos avec le canon de son arme.

Il a sorti deux bidons d’essence du coffre. Andres éprouve une grande tension intérieure. Il a de plus en plus conscience qu’un événement inattendu va faire basculer les minutes qui viennent. Mario en a trop dit sur cette horrible mise en scène pour se risquer à laisser un témoin. Andres a compris qu’il porte la veste d’un des futurs passagers de ce véhicule funèbre. C’est lui qui fera le chauffeur, assurément.

L’esprit noirci par ces réflexions, Andres se redresse, repositionne le macchabée, ferme la porte arrière et contourne la voiture pour ouvrir le coffre du break blanc avec lequel ils sont venus.

Andres a tout fait pour ne pas croiser le regard de Mario dans la nuit, qui dit, à la lumière du hayon :

— Ah oui, y a celui-là.

Andres se penche et déballe le corps puant de Waldorf. Courbé sur le cadavre, il voit apparaître derrière lui le bras de Mario, une montre en main. Mario l’apostrophe :

— Et ça ? Tu veux cette Kelton made in Paris ? Tu la veux….

À l’approche de Mario, Andres, le manche de la petite pelle de voiture serré dans sa main droite, pivote brusquement en projetant son bras comme un lanceur de disque. Après un court sifflement d’air, finit par un choc mat, le tranchant de l’outil se plante profondément en haut du cou de Mario, sous la mâchoire.

Au-dessus, le visage marque une surprise horrifiée. Mario laisse tomber la montre, le passeport bleu et s’effondre avec un gargouillement terrible en agrippant des deux mains son cou, sectionné par le métal vert toujours en place. 

Tout s’est passé en moins d’un instant. Andres est abasourdi par son geste. Mario a cessé de respirer moins d’une minute plus tard. Quelques sonorités liquides concluent son existence.

Andres est pétrifié par l’effet de son impulsion hasardeuse. Accélérée par le mouvement du discobole, la pelle au bout de son bras s’est arrêtée net dans la gorge de Mario, contre les vertèbres cervicales, tranchant le larynx, la trachée, l’œsophage, un bout de la thyroïde, l’artère carotide et des muscles divers.

Andres ne se souvient pas de tous les noms, mais les images des planches d’anatomie de cours passent devant ses yeux. 

Le soulagement qu’il éprouve, après cet acte d’une violence rare, dure quelques instants. Il est sauvé. Les menaces de mort qui planaient sur lui, ont disparu.

Il a eu le réflexe professionnel d’étudier techniquement le décès de Mario, in vivo. Ce manque d’émotion devrait le déshonorer. Mais paradoxalement, il le réconforte : hier, il a été refusé aux portes de la mort, il tue aujourd’hui pour survivre.

Rapidement, plongé dans les résonances fraîches d’un soir de montagne, Andres ôte la veste qu’il porte et parvient à l’enfiler à la lueur des phares de la BMW, sur le corps de Mario, le cou entaillé, la tête pantelante, du sang rouge vif répandu sur sa chemise blanche.  

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