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Le trajet du retour par la route tortueuse dans les arbres à la nuit noire se négocie à vitesse très réduite. Andres, seul dans l’habitacle luxueux auquel il s’accoutume vite, s’est résigné à allumer ses lanternes.

Il a tué sans préméditation, par un réflexe de peur, dans une opération solitaire de survie.

Andres a laissé la voiture en feu, pliée au fond du ravin et emplie de cadavres. Mario, qu’il a sauvagement assassiné, est assis à la place du chauffeur avec le troisième passeport français dans la poche de la veste française et porte la Kelton au poignet. Tremper les cadavres et arroser tout l’habitacle avec les vingt litres d’essence qu’avait sortis Mario, est une tâche méthodiquement exécutée. Les bidons vides retournent dans le coffre de la BMW, à côté du plastique masquant le corps de Waldorf. Il lève le bras pour fermer le hayon qui amortit luxueusement la fermeture, sans claquer. Andres a placé son bolide derrière le pare-chocs du cercueil de Mario et de deux inconnues. La première allumette qu’il jette par la fenêtre enflamme la banquette arrière. Andres attend le vrai départ de combustion et monte au volant pour pousser le véhicule en feu dans le précipice. La voiture dégringole, tourne et s’écrase en une explosion lumineuse, plus impressionnante que le fracas de la chute dans le noir silence de la nuit.

Il arrive à l’embranchement de la route principale, embrase ses phares et rentre tranquillement vers Mexico, vitres ouvertes.

Sur le chemin, il écoute un CD de Willie Colon déjà engagé dans le lecteur de l’automobile. Il songe à Mario, immergé depuis la naissance dans une vie aventureuse, où la valeur de l’amitié primait tout, avant l’argent.

En réfléchissant plus calmement dans ce contexte de confort et de fluidité mobile, Andres s’avoue avoir anticipé avec une incroyable chance. Anticiper n’est pas le mot. Il serait plus objectif de dire qu’il a, par réflexe, éliminé des risques majeurs, avant que la question de leur présence réelle ne soit formulée.

Malgré les vitres avant ouvertes, l’odeur du cadavre de Waldorf revient par vagues. Il aurait probablement dû finir à la place de Mario dans les flammes, mais les choses se sont passées autrement. Andres ne cesse d’y penser. Il préfère définitivement la compagnie de Waldorf mort, nauséabond, plutôt que celle de Mario vivant lui réclamant tous les jours sa dette. 

Tout s’emboîte dans son esprit : il doit continuer le travail, conclure l’affaire pour récupérer le complément financier, pas négligeable. Il a maintenant des clients à satisfaire. Parti comme il est, Andres, qui pensait en finir la veille, est décidé de profiter de l’occasion qui s’est présentée à lui comme la fée Justice ou la mascotte du Loto.

Pendant le trajet, Mario lui a raconté toute l’opération dans les détails, en accumulant les qualificatifs élogieux sur son génie et l’opulence de son existence, pas comparable à la vie misérable d’Andres.

Tout réussissait à Mario, selon ses dires, contrairement aux malheureux efforts d’Andres.

Pour atteindre le confort qu’amène l’argent, pour avoir de l’argent tout simplement — seul objectif respectable dans ce quartier et partout dans le monde — il ne faut pas être aussi con qu’Andres, avait répété Mario. 

Après avoir poussé la Chevrolet Beat Sedan louée par de faux touristes dans le vide, Andres a rapidement ouvert la sacoche de Mario et découvert les liasses de billets avec les passeports à échanger contre la même somme.

Une occasion unique qui conforte Andres sur le bien-fondé de son geste : Mario n’aurait pas pu laisser un témoin aussi peu fiable que lui.

Pour rester sur la vague et ne pas faire trop de remous, Andres doit rejoindre les trois clients morts-vivants, dans une heure, à l’endroit indiqué par Mario.  Une image lui revient malheureusement sans cesse en mémoire : celle du bras de Mario, la main lui tendant la montre, un mètre derrière — son pistolet à la ceinture —, pendant qu’il était penché sur le corps de Waldorf sous le hayon du break. Andres a vu l’urgence et a agi en préjugeant de ses intentions. Il ne peut s’empêcher de spéculer sur les projets que celui-ci avait.

Pourtant, Mario n’était pas en position de l’éliminer, sa brusquerie n’était qu’une façade d’autorité dans le nouveau binôme qu’ils allaient former tous les deux. Andres ne peut éluder son doute, il a agi dans la frayeur et la précipitation pour assurer son avenir, au détriment de Mario dont il a écourté la vie. Il a probablement été la main du destin. 

La tête résolument tournée vers l’avenir, il cherche actuellement un endroit discret dans les faubourgs pour y déposer le corps puant de Waldorf et livrer les passeports aux étranges Français qui veulent faire croire à leur décès, au Mexique.

Quelques minutes plus tard, la voiture longe une impasse sombre dans une rue déserte à cette heure. Andres s’y engouffre, y dépose rapidement le léger cadavre et jette la bâche plastique dans un conteneur à ordure voisin.

Assis contre le mur, Waldorf ressemble à ce qu’il est devenu, un vagabond diminué physiquement qui a succombé d’épuisement dans la rue.

Un dernier regard à ce pauvre tas qui lui a sauvé la vie, recroquevillé sur le macadam. Il n’a ni le temps ni les moyens de lui organiser des funérailles respectables. Waldorf a agi tout seul dans un désir impatient d’extase, qu’il a sans doute éprouvée au plus profond de son être. Un court instant de plénitude sans désir de retour, a précédé son plongeon dans l’inconscience et la mort. 

Il faut bien mourir un jour. Waldorf pensait mourir tous les jours et renaître émerveillé chaque matin. Il est peut-être maintenant dans ce monde merveilleux dont Andres nie l’existence. 

Son cheminement intellectuel se heurte puis repart, se trompe et tente de corriger.

— Le passé est immuable, c’est ma vie, conclut-il à haute voix.

Et l’avenir lui sourit. Dans moins de vingt minutes, il sera au point de rendez-vous.     

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