Chapitre 1 : La vieille conteuse et les deux sœurs

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Au cœur du désert

Entre les montagnes de pierres

Se cachait une cité oubliée

Qui malgré ses richesses inégalées

Fut jadis délaissée pour l'Éternité

Assis en cercle autour de la vieille conteuse, les enfants avaient pour certains les yeux rieurs et la bouche ouverte, pour d'autres les lèvres scellées et le regard rempli d'interrogations. Du temps où Kahina n'était pas obligée de se cacher pour écouter Aïcha la conteuse, elle-même avait eu ces regards remplis d'insouciance dans lesquels se mélangeaient excitation et interpellation.

Dommage qu'il leur faudra un jour grandir, se désola Kahina, adossée à un petit muret d'où elle pouvait entendre ce qui se racontait. Elle jaugea les petites têtes émerveillées qui fixaient des yeux celle qui remplissait leur tête de rêves et de magie. Il serait vite là le moment où un tel devrait apprendre le métier d'artisan de son père, où une telle devrait étudier comment tisser à la manière de ses aïeuls. Des fils et filles d'intellectuels ? Il n'y en avait guère. Pas de temps à perdre avec ces sornettes, la progéniture de ces gens-là constituerait l'élite de la cité d'Ifrin ! Enfin, seulement une poignée d'entre eux.

Soudain les questions se mirent à fuser de part et d'autre de l'assemblée des minispectateurs. C'était autrefois la partie qu'elle détestait, mais désormais celle qu'elle préférait. Peut-être justement était-ce parce qu'elle connaissait toutes ces histoires par cœur ? En conséquence, elle était ouverte à de nouvelles perspectives et théories, surtout quand ces dernières sortaient de l'imagination des plus petits.

— Kahina!

Elle sursauta. L'étonnement d'avoir été prise sur le fait comme une enfant laissa place à l'agacement. Elle se retourna et fit face à son ainée, faisant peser sur elle un regard perçant et accusateur.

— Combien de fois t'ai-je déjà dit que je détestais que tu m'appelles de cette façon ?

Les yeux d'Anna se plissèrent sous l'effet du sourire narquois qui se dessinait sur son doux visage.

— Et toi soeurette, combien de fois t'a-t-on répété que tu avais passé l'âge d'écouter ces sornettes ? La vieille a fait son œuvre sur toi, te remplissant la tête de l'illusion de ses voyages.

Kahina détestait profondément le prénom que son père lui avait choisi. Bâtarde, elle était la fille d'un homme du désert et d'une fille de rien. Ce fut un miracle que cet avare de conservateur eut accepté de s'occuper d'elle en même temps que de sa sœur, bâtarde tout comme Kahina, mais dont le potentiel semblait de prime abord plus avantageux.

Plus jeunes et lorsque des grands airs prenaient à sa grande sœur, le doyen du musée de la Citadelle n'avait eu de cesse de leur répéter qu'Anna avait beau être la fille d'une jeune aristocrate têtue en mal d'aventures qui avait fui sa famille au profit de la chaleur des régions désertiques, elle n'en restait pas moins une fille naturelle, tout comme sa cadette. La beauté de sa mère avait fait mouche sur leur père. Fascinée par l'exotisme que dégageait cet homme, la demoiselle s'était laissé séduire par les paroles et l'insistance de ce dernier. Elle les avait par la suite abandonnés, lui et sa petite fille.

Anna avait la peau halée et non pas albâtre comme celle des femmes provenant du vieux continent. Elle avait en revanche hérité de sa mère des yeux d'un bleu profond, lesquels semblaient trôner sur son visage tels deux joyaux purs et convoités de beaucoup dans la ville d'Ifrin.

Considérée comme moins jolie, au physique plus banal que son aînée, Kahina passait quant à elle pour une fille de la région. En grandissant, elle s'était montrée plus assidue que sa sœur pour l'apprentissage de l'Histoire, ainsi que pour l'Étude des écritures anciennes. Sa vivacité d'esprit et son intelligence lui avait fait trouver grâce aux yeux de l'homme qui les avait recueillies. La confiance du vieil homme lui était désormais acquise, lui qui mourrait sans descendance et qui n'avait que ces deux-là pour espérer lui tenir compagnie dans ses vieux jours à venir.

— Je suppose qu'il est trop tard pour que tu me trouves un diminutif plaisant, ainsi qu'un surnom moins stupide que "Sœurette"?

Sa sœur sourit à nouveau et l'invita à quitter la place pour rejoindre leur villa. La beauté d'Anna attirait tous les regards, et il suffisait que ses yeux croisent ceux d'un local pour qu'il ne détourne plus son attention d'elle

Elles marchèrent en silence quelques mètres, quand sa sœur n'y tenant plus, lui annonça la nouvelle pour laquelle elle s'était déplacée jusqu'à la place publique en compagnie d'Haikir, leur servant :

— Je vais me marier.

Devant le silence de Kahina qu'elle jugeait trop pesant, elle s'empressa d'ajouter :

— Mais ne t'en fait pas ! Je resterai ici, mon promis a des intérêts dans ce pays. La tonalité de sa voix se fit plus basse et posée à mesure qu'elle terminait son propos. Oh, elle qui détestait ce pays ! Rêvant du vieux continent depuis qu'elle avait posé le pied à Ifrin.

Comme beaucoup de prétentieux bien nés et surtout très riches du vieux continent, il était évident que son futur mari avait des affaires en cours ici. Elle ne doutait pas que sa sœur allait épouser un de ces aristocrates ayant l'argent nécessaire pour financer des expéditions, lesquelles visaient généralement à piller un peu plus l'héritage qu'avaient laissé les ancêtres de ces contrées à leurs descendants.

— Quel est son prénom ?

— Robert. C'est un homme d'affaires et un collectionneur. Tu devrais aller de pair avec son jeune frère. Il est archéologue, comme nous !

— Nous ne sommes pas archéologues, Anna. Nous sommes historiennes et linguistes ! Enfin moi, je le suis. Un collectionneur d'objets ne lui appartenant pas n'est rien d'autre qu'un voleur quand il n'agit pas pour un musée ! Et tu le sais !

Anna ne releva pas la pique et haussa les épaules. Quelle différence après tout ? Elle qui détestait les tâches intellectuelles qu'on lui assénait au musée. Bientôt, elle pourrait se contenter d'un rôle d'épouse et éventuellement de mère. Kahina détestait le peu d'implication de sa sœur dans le travail qu'elles avaient. D'un autre côté, leur tuteur lui semblait si corrompu qu'elle-même doutait parfois du bien fondé de ce travail. Ce dernier était prêt à tout pour graisser la patte des étrangers, certains devenus si puissants aujourd'hui, afin de s'assurer un confort de vie non négligeable.

Kahina aimait le musée, il était son refuge. Leur protecteur avait tant bien que mal tenté de l'éloigner de ces contes et de ces légendes qui lui nourrissaient non seulement cœur, mais aussi son imagination d'enfant. Il lui avait fait prendre conscience de la mission d'une historienne et d'une linguiste. Elle avait dû comprendre qu'elle ne pouvait et ne devait plus prendre au sérieux ces affabulations.

Il y a peu cependant, il lui avait été dit qu'il serait intéressant qu'elle se serve de ce goût pour les histoires afin d'attiser le désir des étrangers pour la région. Elle devait savoir en divulguer assez pour tromper ces derniers lorsqu'ils demandaient les services du musée, sans en révéler trop non plus. Cette idée la révulsait, mais par respect pour la main qui la nourrissait, elle s'exécutait.

Hier encore, ils venaient demander l'autorisation avant de se lancer à corps perdu dans la recherche de ce que les ruines du désert pouvaient leur offrir. L'arrogance qu'ils avaient acquise ces dernières années était dorénavant devenue fatale à nombre d'entre eux. C'était eux les archéologues, à la recherche des ruines et des trésors que les locaux avaient laissés enfouis à la merci du désert. Ils étaient persuadés qu'il leur était légitime de penser que, puisque personne ici ne les réclamait, c'est qu'ils pouvaient en disposer s'ils les trouvaient.

Le soleil ne tarderait pas à arriver à son Zénith, poursuivant son éternel rituel quotidien d'un bout à l'autre du ciel. La chaleur étouffante d'une journée d'été en ville se faisait déjà ressentir et les marchands s'activaient afin de conclure les bonnes affaires de la matinée. Il faisait bon, aux heures les plus chaudes, de se trouver entre les quatre murs d'une habitation.

C'était le jour de repos imposé à tous dans la ville, et Kahina n'avait pas d'autre choix que de se réfugier à l'intérieur de la maison que le conservateur avait fait construire grâce aux affaires qu'il faisait avec ceux qui ne produisent rien, mais qui convoitent tout. Entourées de gamines les suivants et louant la beauté de sa soeur, elles effectuèrent le reste du chemin en silence, adressant des sourires aux belles petites filles dont les grands yeux noirs en amande n'avaient pourtant rien à envier à ceux d'Anna.

Elles arrivèrent devant le portail en fer forgé de leur demeure dont les murs étaient peints de carmin. Ce portail était magnifique, Kahina le concédait. Il était orné de somptueuses arabesques se rejoignant et se séparant jusqu'à finir leur danse en une pointe s'élevant vers le ciel au milieu du portail. Comme à l'accoutumée, deux gardes étaient postés devant l'entrée. Ce qui était inhabituel en revanche, c'était la tête qu'ils faisaient. La jeune femme crut y déceler un mélange d'amertume et de résiliation. Qu'importe, ils lui faisaient encore et toujours l'effet de deux statues plantées là en guise de décoration.

Kahina les ignora et saisit l'une des superbes arabesques couleur ocre d'un des côtés entre-ouverts du portail et marqua un arrêt. Pourquoi les gardes ne l'avaient ils pas refermé ? Ces deux-là remplissaient à merveille leur rôle : ils en mettaient plein la vue et ne servaient à rien d'utile, tout comme une statue le ferait. Le fait était que ce genre de décoration vivante était continuellement payante, et reflétait en partie le luxe que le conservateur pouvait désormais s'offrir sans difficulté.

— Attends, l'interrompit sa sœur, peut-être s'est-il passé quelque chose ?

— Même si les gardes n'ont pas le droit de nous adresser la parole, je peux pourtant deviner sans mal que rien de grave n'est arrivé. Qui-sait si ce n'est pas un hôte de marque ?

Elle jeta un regard en direction d'Haikir qui avait fermé les yeux, se retenant tant bien que mal de faire sortir le moindre son de sa bouche, qui s'étirait pourtant d'une oreille à l'autre, dissimulant ainsi très mal son amusement du moment.

Sa sœur gloussa. Sa vanité n'était pas que son plus grand défaut, il était aussi pour elle un rempart contre sa couardise, trait qu'elle n'avait toutefois hérité ni de son père, ni de sa mère.

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