Aux yeux de tous
Les Festivités m’avaient laissée épuisée, vidée de toute énergie. Dame Odi Debrine eut le plus grand mal à me remettre au travail, aussi décida-t-elle de m’accorder deux semaines de vacances pendant lesquelles elle parvint même à éloigner Dame Eléi Odi Bienine de ma chambre. Je crois que ma maîtresse des arts de la cour ne fut pas difficile à convaincre, tant elle s’arrachait les cheveux devant mes faibles progrès en danse.
Les leçons de dessin furent également retardées. Maître Issio tomba malade juste après le bal et dut garder le lit un mois complet. Quand il fut enfin rétabli, ses cours se déroulèrent en fin de journée, juste avant le souper. Il venait après ma sortie avec Gwen dans le jardin des simples. Tandis qu’il s’asseyait près de moi à ma table de travail, ma femme de chambre s’installait au coin de la cheminée avec son tricot. Issio était un petit homme pataud d’environ quarante-cinq ans à la démarche gauche. Quand il parlait, un léger bégaiement rendait son discours difficile et sa maladresse plus visible encore. De naissance modeste, il aurait eu une vie peu plaisante sans le don incroyable que Paya lui avait fait. A seulement dix ans, il avait été recommandé au peintre personnel de l'Impératrice Kama, la mère de Lizio qui en avait fait son unique apprenti. Dès que le timide Issio attrapait un crayon ou un pinceau, sa maladresse s'évanouissait. Son corps se redressait, son visage s’illuminait et son geste sûr faisait surgir des merveilles, comme un enchantement. il dépassa bientôt son maître en renommée. Qu'il accepte de m'enseigner son savoir, même de mauvaise grâce, était un honneur immense dont je ne mesurais pas pleinement la valeur du haut de mes dix ans, mais grâce à lui, la sérénité était revenue dans ma viee et je lui en étais reconnaissante au plus haut point.
L’artiste m’apprit tout ce qu’il savait, tant en dessin, qu’en peinture. Bien vite, la mauvaise humeur qu'il avait éprouvé quand on lui imposa une apprentie se dissipa. Il était émerveillé par mon trait qu'il estimait aussi bon que le sien à son âge. Il m’enseigna l’utilisation des pastels, des craies, du fusain, de l’aquarelle et des huiles. Il m’apprit à prélever des pigments pour inventer ou perfectionner mes propres couleurs. C’était de loin le moment que je préférais de ma journée, celui que j’attendais avec le plus d’impatience.
Lentement, les années passèrent. Chaque jour, j’apprenais, je dessinais. Au fil du temps, ma préceptrice développa pour moi une bienveillance, une sorte d’affection sincère et même parfois, une pointe de fierté. Bien qu'elle m'ait rarement punie, je faisais tout mon possible pour ne pas la décevoir. Maitre Issio, Petrijk et elle me construisirent, développant peu à peu un fragile épanouissement. Ma vie d'enfant était simple, bien remplie, équilibrée. Je devins une adolescente presque heureuse, mais terriblment seule.
Un matin, Diana Odi Debrine me présenta un problème mathématique particulièrement ardu que je dus résoudre le plus rapidement possible. Elle me soumit également de nombreuses situations théoriques mettant à l’épreuve mon sens de la stratégie, ma mémoire et enfin, me demanda de rédiger un parchemin d’initiation à la botanique. Nous y passâmes toute la journée. Ce ne fut qu’à son retour le lendemain que je compris qu’elle m’avait mise à l’épreuve.
- Ma chère petite, cette fois je n’ai plus rien à t’apprendre. Et contrairement à Dame Eléi, je suis particulièrement satisfaite de ton travail. Les épreuves que tu as passées hier étaient difficiles mais tu les as toutes réussi avec brio. Presque le même résultat que le Grand Prêtre à ton âge.
- Merci, Madame. Je suis honorée de vous avoir contentée. Qu’allons-nous faire à présent ?
- Hé bien, en ce qui me concerne, je vais me reposer. Ensuite je m’occuperai de l’éducation du petit prince et de la princesse. Le fils ainé de l'Empereur a suivi l’enseignement d’un autre précepteur, mais l’Impératrice a beaucoup insisté pour que je supervise les plus petits.
- Je ne vous verrai donc plus ?
J’étais terrifiée à l’idée qu’elle m’abandonne et je cachai à peine ma peur, sans parvenir à empêcher ma voix de trembler. Si ma préceptrice s’en aperçut, elle resta impassible.
- Non, Mérine, nous ne nous verrons plus. C’est pourquoi je t’ai apporté un présent d’adieu.
Elle me tendit un épais paquet plat, enveloppé dans un tissu très sobre, presque grossier. En tirant la cordelette qui maintenait l’ensemble, je découvris une sorte de grimoire, un traité d’alchimie relié de cuir rouge avec, au milieu de la couverture, un grenat taillé en goutte serti de cuivre. Des arabesques de cuivre couvraient le livre et se rejoignaient pour former une petite serrure délicate. Discrètement, l'atmosphère de la pièce changea. Sur le coup, je mis l'assombrissement de ma chambre sur le compte d'un nuage voilant le soleil. Avec le recul, j'aurais dû être plus méfiante. La chaleur avait imperceptiblement augmenté, l'atmosphère s'était faite lourde, pesante. Mais entre l'inexpérience et la naïveté, l'inquiétude céda la place à la curiosité et je ne prêtai pas attention à ces changements subtils. D'autant plus que le cadeau était somptueux.
- Il ne faudra en parler à personne, me recommanda Diana Odi Debrine d'une voix mécanique, car il t’est interdit d’étudier cette discipline. Mais je te crois assez maligne pour rester discrète et je suis persuadée que cela te distraira plus que tout autre chose.
Un bref instant, la vieille femme eu le regard vitreux. Elle sembla complètement perdue dans ses pensées, comme si la vieillesse l'avait subitement privée de ses sens aiguisés. Puis elle frissona des pieds à la tête avant de se redresser et de s'appuyer sur sa canne. Obnubilée par le présent que je tenais dans les mains, je ne portai aucune attention à ce comportement étrange.
Mes yeux passèrent un long moment du livre à la vieille femme, tandis que je cherchais une explication rationnelle au risque inconsidéré qu’elle prenait en m’offrant ce cadeau. Petrijk refusait que j'apprenne l'achimie, il l'avait dit quelques semaines plus tôt d'un ton qui n'admettait aucune discussion, ce que Diana Odi Debrine avait accepté en s'inclinant. Pour peu qu'il le découvre, elle terminerait sa vie dans les terribles geôles impériales. Lorsqu'elle me tendit la clé qui ouvrait l’ouvrage, je la regardai bêtement, stupéfaite par la splendeur du présent et la portée de son geste. Devant mon air ahuri, je l’entendis rire pour la première fois de ma vie.
- Je vais te donner un dernier conseil, Mérine : tu devrais apprendre à mieux cacher tes émotions ! Tu dissimules plutôt bien ta tristesse et je doute que tu ressentes souvent de la joie. Mais quand il s’agit de la colère ou de la surprise, ton visage tout entier te trahit. C’est une arme qui sera un jour retournée contre toi si tu n’y prends pas garde. Allons mon enfant, recompose ton visage et accepte mon cadeau. Tu as été une bonne élève, curieuse, attentive. Il est bon d’approfondir ses connaissances, peu importe l’avenir. Je te l’offre avec plaisir. Mérine ?
Je repris mon souffle et m’inclinai dans une sincère révérence devant ma vénérable bienfaitrice.
- Merci, Madame. Votre attention me va droit au cœur. Ce fut un immense honneur d’être votre élève, vos enseignements me manqueront et je vous promets de ne jamais vous décevoir. Que les Trois veillent sur vous et vous accordent une longue vie.
- Au revoir Mérine, Elue des Dieux. Sois fière de ce que tu es. Que les Trois te bénissent ma petite.
La vieille femme sortit à pas lents, légèrement titubante. Elle disparut dans le couloir sombre et je gardai les yeux fixés sur l’épaisse porte de chêne qu’elle venait de verrouiller. Pourrais-je un jour en franchir le seuil librement ? Je ne comprenais pas pourquoi mon rôle d’Elue m’obligeait à vivre recluse, mais je n’osai pas aborder le sujet avec Petrijk. Les rares fois où j’en avais parlé, son regard froid m’avait immédiatement réduite au silence. Il me répondait toujours que je n’étais pas prête à en savoir plus sur mon rôle et que j’étais gardée ici pour ma sécurité. Je le connaissais assez pour voir qu'il me cachait quelque chose. Cependant, pour une raison que j'ignorais, il répugnait à évoquer ma destinée. Le Saint homme ne me considérait pas à la hauteur de la tâche. Les larmes me montèrent aux yeux comme chaque fois que je craignais de le décevoir.
Je finis par frissonner. En essuyant mes larmes, je tournai la tête vers le grimoire. Il m’avait semblé avoir ressenti un murmure qui en émanait. C’était bien évidemment stupide, mais la solitude me faisait parfois parler seule et me donnait l’illusion que ma chambre me répondait, alors un livre qui murmure n’avait rien de bien extraordinaire. Je l’examinai en détail. C’était un objet magnifique, en cuir de freyak. Les habitants du duché d’Hérésiate au nord-est de l’Empire s’étaient spécialisé depuis longtemps dans la transformation de la peau de ce fruit, en cuir doux et solide. Selon les variétés, la matière obtenue est plus ou moins souple et ses caractéristiques sont souvent optimisées par l’alchimie. Ce livre, en l’occurrence, était passé entre les mains d’un maître de la discipline : les entrelacs de cuivre semblaient surgir du cuir rouge, comme s’ils en naissaient. Je ne voyais aucune trace de découpe, aucune trace de colle, aucun défaut. Le grenat lui-même était sans doute l’œuvre d’un des meilleurs joailliers de Takabura. Il était sculpté de milliers de minuscules facettes qui accrochaient le moindre reflet de lumière.
Les mains légèrement tremblantes, j’ouvris le précieux ouvrage. Une grande partie était écrite en runes : la langue des Dieux. Bien évidemment, je ne la connaissais pas. Dans tout Takabura, seuls une petite poignée de prêtres possédaient ce savoir. Toutefois, certains passages étaient parfaitement lisibles. Je me plongeai donc dans l’introduction. J’y lu de nombreuses choses que je savais déjà, comme le fait que cette discipline permettait d’améliorer tous les objets et les recettes possibles grâce à des mots divins atrocement compliqués à prononcer. J'appris que les alchimistes apprennent à les dire mais pas à les lires car ce savoir sacré est réservé aux représentants des Trois. Au fil des siècles, malgré la sévère punition qui planait sur ceux qui désobéissaient, de nombreux maitres alchimistes tentèrent de maîtriser cette langue pour approfondir leur art et maîtriser une magie divine qui ne les concernait guère. La plupart périrent en essayant car l'apprentissage était difficile et risqué. Ceux qui y parvinrent furent vite découverts et emprisonnés pour le reste de leur vie dans les geôles impériales. Malgré ces terribles risques, comme je les comprenais ! Pouvoir disparaitre, devenir invincible, maîtriser les vents et les tempêtes ou pouvoir voler ! Des promesses incroyables à mes yeux d'enfant prisonnière. Je poursuivis ma lecture et ne fus pas surprise de découvrir que cet art suscitait beaucoup de convoitise, nécessitait une grande force de caractère et que, par conséquent, l'alchimie n’était guère appréciée des Dieux, ni de leurs prêtres. Je frémis en pensant à Petrijk Eli Petriok, même si mon frisson contenait autant de peur de me faire découvrir que de plaisir de le défier.
Il n’y avait pas de recettes dans le traité, du moins pas en langue humaine. Juste des textes qui expliquaient les fondements de cette discipline extraordinairement complexe. Il était évident que ce n’était pas le genre de lecture à mettre entre toutes les mains et une fois encore, je me demandai ce qui avait poussé ma préceptrice à me l’offrir. Je feuilletai distraitement l’ouvrage en réfléchissant à la question quand une gravure accrocha mon regard : le portrait d’une très belle femme à la peau noire, les cheveux tressés de fil d’or et vêtue de bijoux. Elle me regarda, m’adressa un imperceptible sourire suivi d'un clin d’œil. Le livre me glissa des mains tandis que je poussai un cri de surprise.
En le ramassant, je jetai un regard à l’horloge près de la cheminée pour me rendre compte que j’avais passé énormément de temps plongée dans ma lecture et que Gwen ne tarderait pas à arriver. Mon cœur s’accéléra : je devais cacher ce livre avant qu’on ne le découvre. Laissant pour le moment de côté le portrait de la femme, je déployai rapidement le tissu dans lequel l’ouvrage avait été emballé et commençai à reporter les côtes du manuel. Rapidement, je réussis à fabriquer une fausse couverture et je dissimulai le livre parmi ceux de ma bibliothèque, aux yeux de tous. Je fis trois pas en arrière pour m’assurer qu’il se fondait dans la masse puis, satisfaite, je fis un peu d’ordre dans ma chambre. Gwen m’apporta le déjeuner et ma journée suivit son cours.

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