L'Elue des Dieux

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 Peu après l’arrêt de mes leçons, ce fut au tour de ma maitresse des arts de la cour de me faire ses adieux. Si dame Eléi Odi Bienine était enfin parvenue à m’apprendre les bonnes manières, elle expliqua à Petrijk qu’elle ne pouvait faire de miracles concernant la danse et le chant. J’étais visiblement une cause perdue à ses yeux et je me trouvai satisfaite d’en être enfin débarrassée. Le Grand Prêtre me reprocha vivement ma désinvolture et je reçus une gifle dont je gardai la trace plusieurs jours pour lui avoir répondu de manière bien trop virulente à son gout. Plus je me montrais renfrognée, plus il se faisait froid et dur, me rappelant douloureusement la part de lui que j'avais toujours détestée.

 Toutes ces années passées au palais m'avaient transformée, si bien que je n’étais plus la petite paysane fragile et terrifiée, arrivée sept ans plus tôt. Toutefois, le brutal arrêt de mes leçons me plaça dans une détresse et une fragilité toute enfantine. Ma compagnie se limitait désormais à celle du grand Prêtre, de ma femme de chambre et du maître d'art. Petrijk semblait désapprouver l'adolescente que je devenais et nos relations se dégradaient chaque jour. Gwen me détestait toujours autant, quant à Issio, il ne s’intéressait qu’à son art, son enseignement et mon talent. J’aurais pu être un chat doté de la parole qu’il ne m’aurait pas plus remarqué, tant que j'étais capable de manier un pinceau. Des cauchemars habités par la violence de ma mère revinrent hanter mes nuits. Je pensais à mon père, aux sœurs que j'avais laissé, me demandant ce qu'elles faisaient, cherchant à me rappeler leurs noms avant de renoncer avec un profond soupir de tristesse. Elles m'avaient sûrement oubliée.

 En même temps que mon corps changeait, mes migraines s’intensifièrent. Quand l’une d’elles me prenait, il m’arrivait de ne pas pouvoir sortir de mon lit de toute la journée. Petrijk avait fait installer des rideaux très épais à mes fenêtres pour bloquer la lumière du jour et m’avait apporté des tisanes. J’appris qu’il en souffrait également et qu'il n’existait rien d’efficace contre ces maux. La violence de ces douleurs s’ajouta à ma solitude nouvelle. Je devenais chaque jour plus mélancolique.

 La peinture me permit de maintenir un équilibre, de tromper le temps, de m’exprimer et de canaliser cette tristesse qui s’emparait de moi. Petit à petit, je m’affranchis des copies que m’imposait mon maître pour entrer dans la création pure. J’inventais les portraits des amis que je n’avais pas ainsi que les paysages que nous visitions ensemble. Issio m'apprit à créer de nouvelles couleurs, mais nous ne pûmes approfondir ses connaissances à cause de l'interdiction formelle de Petrijk de m'apprendre l'alchimie. Gonflée d’un profond sentiment d’injustice, j'avais envisagé de contacter Diana Odi Debrine avant de renoncer : non seulement je n’avais aucune idée de comment lui transmettre un message, mais surtout, je n'avais aucune certitude qu’elle me réponde. Je me contentai donc de ces connaissances rudimentaires tout en nourrissant une rancune tenace envers Petrijk, qui ne manqua pas de le remarquer.

 Au fur et à mesure, un fossé se creusa entre nous. Lorsqu’il me regardait, des éclairs de colère lui passaient souvent dans les yeux. Il perdait alors patience à la moindre de mes paroles et brusquement, il me parut moins glorieux qu'il ne l'avait été jusqu'ici. Il m'exaspérait. Je renonçais vite à chercher ce qui le tracassait : s’il voulait que je le sache, il n'avait qu'à me le dire et me prouver qu'il m'aimait assez pour me faire confiance. Je me renfermai alors moi aussi et, quelque part entre l’amour et la crainte, le ressentiment que j’éprouvais pour lui connut un nouvel essor.

 C’est donc animée d’un esprit de bravade que je décidai de me plonger dans le traité d’alchimie aussi souvent que possible. Mais d’abord, je peaufinai son camouflage. Un vieux tome de La nouvelle histoire des familles ducales, sixième édition, immense ouvrage dépassé depuis environ trois décennies, prenait la poussière près des cinquième, septième et huitième éditions. Personne n’avait jamais songé à vider mes étagères des tomes dépassés et il était fort probable que la collection continue de grandir jusqu’à ce que ma bibliothèque croule sous le poids de la généalogie des nobles de Takabura. Sans grande pitié, j’avais donc découpé la couverture et grâce à quelques feuilles épaisses, de la toile et un peu de colle, j’avais confectionné une cachette parfaite pour l’ouvrage d’alchimie.

 Seulement, il était abominablement difficile à comprendre, même pour les passages écrits en langue humaine. Je le laissai donc parfois plusieurs jours sans l’ouvrir, me triturant le cerveau. Pourquoi ma préceptrice, si dévouée à l’Empire, m’avait offert un tel ouvrage. Etait-ce une plaisanterie ? Un mauvais tour ? Une mise à l'épreuve ? De guerre lasse, je remisai le traité dans ma bibliothèque et devins encore plus taciturne.

 Quelques mois après la fin de mon apprentissage avec Diana Odi Debrine, Petrijk perdit patience et se mit dans une colère noire face à ma mauvaise humeur. Il me gifla si fort que j’en fus étourdie. Tandis que je vérifiai que mes dents étaient toujours en place, il vociféra contre les affres de l’adolescence et mon caractère impossible. Il partit en claquant la porte, me priva de ma leçon de dessin et ordonna à Gwen de m’apporter mon souper tard dans la soirée, ce qu'elle fit avec jubilation. Rageuse, je la congédiai froidement. Quand mon estomac me réveilla en grondant, ma colère s'accentua encore et je pleurai une bonne partie de la nuit.

 Lors du petit déjeuner du lendemain, le visage de Petrijk était toujours crispé par la colère. Mes yeux étaient cernés, j'étais affamée, d'une humeur massacrante, mais je ne voulais vraiment pas me prendre une nouvelle gifle. Aussi fis-je de mon mieux pour avoir l’air repentie et soumise. Il n'était pas dupe, naturellement, et me regarda en silence quelques minutes avant d'autoriser Gwen à poser le plateau sur la table. Il patienta encore un peu puis m’autorisa à manger. Je me drapai dans les vestiges de ma dignité et, malgré la faim qui me dévorait l’estomac, je patientai moi aussi, feignis l'indécision pour faire mine d'opter pour une tranche de pain sur laquelle je tartinai délicatement un peu de confiture avant de la porter à mes lèvres. Si mon ventre n'avait pas grondé tout ce temps, j'aurais presque pu le convaincre de se remettre en colère, mais c'est lui qui arborait un regard suffisant. Je bouillonnai intérieurement.

 Finalement, Petrijk rompit le silence pendant que je buvais une tasse de thé :

  • Sais-tu quel est ton âge, Mérine ?

J'hésitai avant de me contraindre à répondre franchement.

  • Non monsieur.

 C’était vrai. J’avais bien remarqué que mon corps avait changé, que j'étais sortie de l’enfance, mais mon anniversaire n’avait pas vraiment d’importance à mes yeux. Je n'avais personne avec qui le fêter. Le Grand Prêtre me laissa quelques minutes pour réfléchir à la question puis changea délibérément de sujet :

  • En tout cas, te voilà en possession de presque toutes les qualités requises chez une dame. Je ne pensais pas que nous y arriverions un jour.
  • Sauf votre respect, monsieur, Dame Eléi Odi Bienine ne serait pas d’accord avec vous.
  • Dame Bienine a une vision très particulière de l’éducation selon laquelle les encouragements freinent l’apprentissage. Mais je t’ai entendu chanter, et malgré ton caractère insupportable, je dois reconnaitre que tu te tiens correctement et que tes manières sont agréables quand tu t'en donnes la peine, c'est-à-dire avec tout le monde sauf avec moi. En fait, tu as dépassé mes attentes te concernant. La gamine sale et grossière que tu étais en arrivant est devenue une jeune fille cultivée et raffinée, bien qu’encore insolente. Je suis convaincu que la discipline et l’étude pourront adoucir ce caractère impétueux.
  • L’étude, monsieur ? je croyais mes leçons terminées.

 J’essayais de démêler les insultes des compliments, mais j’étais curieuse des leçons dont il parlait et je préférai m’attarder là-dessus que sur la discipline. Il m’avait entendu chanter ? Comment pouvait-il me connaître à ce point ?

  • Tes leçons sont terminées, mais j’ai pu constater que l’oisiveté ne te réussissait guère. Cela te rend agressive et mélancolique, deux défauts que je ne tolère pas. Cependant, tu n’as besoin de personne pour approfondir tes connaissances. Cela ne te fera pas de mal.
  • Si je peux me permettre Grand Prêtre, à quoi cela va-t-il me servir ?
  • Je viens de te le dire, Mérine, répondit-il d’un ton impatient.
  • Je veux dire par rapport à mon rôle ? Je sais que vous ne me croyez pas à la hauteur, mais peut-être que si j’en savais plus, je ne vous décevrais pas ?

 La colère que j'avais éprouvée jusque là s'était brutalement dissipée, faisant place à un océan de peine et d'abandon. Ne pas obtenir l'estime du Grand Prêtre m'était insupportable. J’avais retenu mes larmes en prononçant ces paroles et je n’osais pas le regarder. J’avais peur de voir la colère dans ses yeux, ou pire. Comme il gardait le silence, je levai finalement la tête. Son visage crispé semblait en lutte entre l’incompréhension, la tristesse et l’agacement. Finalement, il poussa un long soupir et me répondit :

  • Ton rôle est de sauver le monde, naturellement.
  • Pourtant, le monde me semble aller très bien. Les leçons de Dame Diana Odi Debrine ne mentionnent ni famine ni épidémie depuis deux siècles et mis à part les raids des pirates, nous n’avons pas connu la guerre depuis plus de cent ans.
  • Le monde va bien parce que nous le sauvons chaque fois qu’il le faut.
  • Je ne comprends pas, grand Prêtre.
  • Le temps n’est pas encore venu de te révéler la teneur de ta mission, Mérine. Cependant, je peux te raconter ce qui est écrit dans les textes sacrés. Lorsqu’Ephisée donna naissance à la lignée impériale, elle lui offrit stabilité et prospérité. Mais ces deux caractéristiques s’entretiennent, mon enfant, elles sont constamment en danger. Tous les cinq ans, pour que les Dieux continuent à offrir leur bénédiction à Takabura, ils choisissent un champion. Ils le désignent enfant, pour qu’il soit amené au palais jusqu’à ce que son heure vienne. Le premier Empereur questionna les Dieux, mais décrypter leur parole n’est pas chose aisée. Alors ils désignèrent une femme capable de les comprendre : la première Grand Prêtresse, Aramri Eli Petriok. Mon ancêtre, oui.
  • Comment sommes-nous désignés ?
  • Les Trois vous choisissent parmi les enfants issus des plus grands péchés de notre civilisation : des filles et des fils de tueurs, de voleurs, de prostitués. Les enfants sont arrachés au vice comme tu l’as été, pour être élevés par les meilleurs maîtres afin de rappeler à la cour l’humilité dont elle doit faire preuve. Lorsque l’Elu accomplit sa mission, la stabilité du royaume est renouvelée et Takabura s’élève un peu plus chaque fois.
  • Nous devenons un peuple plus sage ?
  • Plus sage, plus respectueux, mieux élevé, choisis le terme que tu préfères. Nous associons à la bénédiction des Trois une politique répressive très efficace contre le crime et nous œuvrons pour offrir éducation et instruction à tous les sujets de l’Empire.

 Je réfléchis quelques instants à ses paroles. J’avais la terrible impression de n’être élevée comme une princesse que pour flatter la piété de la famille Vrienne. Le regard du Grand Prêtre se durcit. Encore une fois, il devinait mes pensées avec une facilité déconcertante. Je tentai de prendre un air désolé et il leva les yeux au ciel :

  • Mérine, je ne sais pas ce que tu imagines, mais sache que tout ce que je fais, je le fais pour toi. Je te garde ici pour ta sécurité, pour te protéger de la dureté du monde. Ta vie m’est encore plus précieuse que celle de l’Empereur et de ses enfants. Ton temps viendra. Un jour tu sortiras d’ici, tu accompliras ta destinée et tu nous sauveras tous.
  • Et après ?

Le Grand Prêtre haussa les sourcils, comme si la question ne lui avait jamais effleuré l'esprit  :

  • Après ?
  • Après avoir sauvé le monde, je pourrai quitter le palais ? je serai libre ?
  • Oui, répondit-il lentement après un long silence. Après, tu seras libre. Maintenant, si ta curiosité est entièrement satisfaite, peut-on revenir à ce que tu souhaites étudier pour meubler ton oisiveté ?

 Après une longue discussion, beaucoup d’agacement et une tape cuisante sur les doigts, nous finîmes par trouver un accord : je pourrais poursuive le dessin et la peinture avec Issio, et j’aurai le droit d’étudier la théologie et les langues anciennes. Je ne demandai pas à apprendre l’alchimie, je savais qu’il me le refuserait. J’espérais que l’apprentissage des langues anciennes m’aideraient à lire les runes. A force de les observer, j’avais remarqué en quoi elles différaient les unes des autres et je commençais à soupçonner qu’il n’y ait pas une, mais deux langues inconnues dans le grimoire.

 Petrijk se leva enfin, satisfait. Il me promit de me ramener les ouvrages dont j’aurais besoin, ainsi qu’une réserve de parchemins, de cahiers, de plumes et d’encres. Je demandai également des pigments. Il fronça les sourcils et j'ajoutai précipitamment les formules de politesse. Je ne parvenais toujours pas à contenir mon impulsivité, même face à lui. Il lui arrivait parfois de se comporter comme un être humain normal et j’en oubliais alors la violence qu’il pouvait déployer. Il me jeta un regard noir et je baissai les yeux. Sa réaction démesurée pour un si petit oubli me prit au dépourvu. Tandis qu’il tournait les talons et se dirigeait vers la porte, je ne pus m’empêcher de l’interpeller une dernière fois :

  • Grand Prêtre, s’il vous plait ? Quel est mon âge ?

 Cette fois, je crois que ce fut moi qui le pris au dépourvu, car il ne se fâcha pas. Il me regarda longuement avant de me répondre :

  • Tu auras quinze ans le mois prochain. Dans deux semaines commenceront les festivités du renouveau. Les dernières avant que tu n’accomplisses ce pourquoi tu es venue au monde. Dans cinq ans, ce sera ton tour.
  • Serez-vous fier de moi ?
  • Je l’espère.

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