Un type dangereux
L'Impératrice m'obsédait. Elle symbôlisait toute l'injustice de ma vie. La jalousie me tordait les entrailles, jamais je n'avais autant souffert. Durant cette période, ma famille revint hanter mes cauchemars. Ma douleur se transforma alors en colère, une rage désespérée que je ne parvenais pas à apaiser. Seul le dessin me permettait de tromper le vide de mon existence tout en ruminant ma rancœur.
Petrijk commença à s'inquiéter de ma santé. Il me donna des herbes à infuser contre la migraine, me surveilla étroitement pendant plusieurs jours et finit par s’impatienter de ma mauvaise humeur. Il ne comprenait pas que ma famille puisse encore me manquer et s'agaçait que je pense à eux. Il décida de me surcharger de travail, me donnant des textes à traduires, des traités à rédiger, des cartes à illustrer. Tout ce qui lui passait sous la main terminait invariablement dans les miennes.
Je savais qu'il cherchait à me détourner de ce qu'il considérait comme une obsession dangereuse, mais ses sollicitations ne faisaient qu'augmenter ma colère. Cependant, je pris garde à contenir mon ressentiment, car sa violence y trouvait un terreau fertile. D'autant plus qu'il arborait dorénavant une longue baguette de bois pour laquelle il eut la courtoisie de me prévenir qu’il n’hésiterait pas à s’en servir.
A mon grand soulagement, il espaça enfin ses visites. Maitre Issio, qui était parti quelques semaines, revint me dispenser ses cours. Il réagit avec désapprobation devant les croquis que j’avais griffonné en son absence, me suggérant vigoureusement d’éviter les œuvres satyriques.
- L’Impératrice est une femme respectée et aimée de tous, encore plus de son époux. Il me semble peu judicieux que vous vous moquiez d’elle de cette façon, mademoiselle Mérine. Ne me regardez pas ainsi, jeune fille ! Si quiconque avait vu ces dessins, vous et moi aurions passé un très mauvais moment en compagnie de Monseigneur Petriok.
Tout en me sermonnant, Issio avait jeté mes dessins au feu. Quand il n’en resta que des cendres, il les éparpilla avec le tisonnier, ajouta une nouvelle bûche et nous reprîmes le travail de portrait qu’il m’avait commandé. Je me jurai de ne plus jamais lui montrer une œuvre personnelle de ma vie. Nous travaillâmes dans un silence pesant pendant une heure. il partit en soupirant sur ma mine boudeuse et grommela au sujet des adolescents. Le soir venu, je me replongeai dans mon grimoire, tournant les pages avec mauvaise humeur.
Les semaines passèrent, identiques les unes aux autres.
Une dizaine de jours après le bal de l'hiver, j’entendis un grattement à ma porte. La nuit était tombée depuis longtemps et je somnolais à ma table de travail en griffonnant des paysages inventés à partir d’illustrations des champs de lavande et des vignobles de la Totchane.
Gwen m’avait parlé d’une invasion de rongeurs dans le palais et je pensai aussitôt au rat qui avait grignoté mes dessins. Dans le silence le plus complet, je pris la poire que je m’apprêtai à manger, la boite à biscuits vide et me positionnai contre la porte. C’était un assemblage d’épaisses poutres de chêne renforcées par des bardages en fer forgé. Le système de gond était sécurisé et la serrure, un bijou d’orfèvrerie. Mais entre les deux poutres près du bâti, il y avait une fente triangulaire au ras du sol, large de trois phalanges et longue d’une main. Je posai mon morceau de fruit devant l’interstice avant de m’accroupir contre la porte, prête à capturer l’insupportable critique d’art. En cherchant une position pratique, je perdis l’équilibre et me rattrapai de justesse en claquant lourdement ma main contre la porte.
- Il y a quelqu’un ?
Sachant que les rats n'avaient pas subitement appris à parler, je retins mon souffle et entendis à nouveau la voix :
- Quelqu’un vit ici ? J’ai vu une domestique sortir de là avec un plateau et des assiettes. Il y a quelqu’un, n’est-ce pas ?
C’était la voix d’un garçon. J’avais le souffle court, ne sachant que faire. Il gratta à nouveau.
- Répondez-moi !
- Qui êtes-vous ?
J’entendis un grand fracas, suivi d’un juron. Je m’écriai :
- Etes-vous blessé ?
- Je vais bien. J’étais sûr que quelqu’un habitait ici ! Qui êtes-vous ? Ouvrez-moi !
- Je ne peux pas, la porte est fermée à clé.
- Vous êtes donc prisonnière !
- Non, c’est pour me protéger. Qui êtes-vous ?
- Je m’appelle Vic.
- Vic comment ? De quelle famille êtes-vous ?
- Vic personne, je ne suis qu’un domestique.
- Menteur, m’exclamai-je. Vous avez une voix à donner des ordres, non à les recevoir.
J’entendis l’hilarité du garçon.
- Tu as l’esprit vif ! Et bien je t’ordonne d’ouvrir, afin que nous puissions parler en sécurité. Si quelqu’un passe dans le couloir nous aurons de gros ennuis toi et moi !
- Je n’aurais aucun ennui ! J’irai immédiatement me recoucher et je prétendrai n’avoir rien entendu.
- Quelle cruauté !
Vic semblait trouver la situation follement amusante. Je doutai qu’il ne lui arrive souvent des malheurs, mais son enthousiasme était contagieux. Il reprit d’une voix enjôleuse :
- Allons, chère madame, je vous en prie, ne laissez pas votre nouvel ami aux affres des courants d’air qui lui refroidissent le derrière ! De grâce, laissez-moi entrer que je puisse me réchauffer !
- Je n’ai pas la clé, gloussai-je.
- Alors mon avis est fait, tu es vraiment prisonnière ! Je vais devoir te délivrer !
- Tu n’as pas répondu à ma question : qui es-tu ?
- Vic, te dis-je. Et il faudra t’en contenter, je ne te dirai rien de plus !
C’est ainsi que je fis la connaissance de mon premier ami. Il me rendit visite presque chaque soir durant des semaines. Nous nous asseyions dos à dos, séparés par l’épaisse porte de chêne. Il me racontait une foule de détails sur la vie du palais, sur la cité. Il me parlait des nobles, des domestiques, des enfants, des jeunes, des vieillards, il connaissait les intrigues et les frivolités de la cour. Ce garçon semblait tout savoir sur tout le monde !
De mon côté je parlais sans filtre et sans bienséance. Je ne compte plus les fou-rire que mes réflexions ont déclenchées chez lui. J’inventais des histoires loufoques, tandis qu'il me proposait des énigmes, des jeux d’esprit pour lesquels il était particulièrement doué. Parfois, nous nous passions des cartes sous la porte, des documents que nous annotions, ou nous faisions des jeux de stratégie. Je lui offrais des dessins, gardant tout de même pour moi ceux qui pourraient m’attirer de gros ennuis. Un jour il me demanda de lui faire un autoportrait. Je rougis et promis d’y réfléchir.
Vic avait une voix douce, adolescente et s’exprimait avec une diction parfaite. Il avait le ton désinvolte et l’esprit vif. Si j’avais été un peu plus expérimentée, j’aurais sûrement remarqué que c’était le genre de voix qui n’a pas l’habitude de se voir refuser quoi que ce soit. Vic était le type même de garçon impatient, égoïste et enjôleur qui obtient toujours ce qu’il veut sans se soucier des autres, ni des conséquences. Un garçon dangereux.
Bien évidemment, j’étais complètement aveugle à tout cela et je développai très vite une admiration sans borne pour lui. Je ne résistai pas longtemps avant de glisser sous la porte le portrait qu’il demandait. Il resta silencieux un long moment après l’avoir récupéré ce qui me mit dans tous mes états. Peut-être me trouvait-il aussi laide que ma mère me l’avait toujours dit ? Peut-être ne reviendrait-il plus ? Mon cœur battait douloureusement contre ma poitrine et j’eus de plus en plus de mal à respirer. Finalement, il me demanda de m’allonger de mettre mon visage contre la fente de la porte. Tremblante, j’obéis et je me trouvai face à un œil vert et brillant devant lequel tombait une mèche de cheveux. Je tombai amoureuse ce soir-là. J’aimai une voix, un œil et une boucle de cheveux. Il n'en fallait pas plus pour combler l’immensité de ma solitude.
Certains soirs, il restait de longues heures avec moi. D'autres, il passait juste me dire bonsoir. Mais il lui arrivait de ne pas venir du tout, voire de s’absenter de longues semaines. Je comptais les jours jusqu’à son retour. Une situation frustrante, mais je n'avais d'autres choix que de prendre mon mal en patience. Un jour je serais libre, je sortirais de cette cellule. Alors je pourrais le serrer contre moi et lui consacrer le reste de ma vie.
Plus nous nous enfoncions dans l'hiver et plus je plongeais dans cette rêverie amoureuse. Je chantonnai d’un air absent, soupirai à longueur de journée, m’agitai parfois sans raison. Petrijk me regardait avec suspicion, mais ne pouvant rien me reprocher, il me laissa bientôt seule plus souvent. Il semblait déçu par mon nouvel état d’esprit, moins féroce et moins aiguisé, comme si mon insolence lui manquait. Une fois de plus, je me fis la réflexion que jamais je ne comprendrais cet homme.
Vint le jour de la célébration d’Ephisée et de l’arrivée du printemps. Vic m’avait promis de venir après le bal si je voulais bien patienter. J’attendis, plongée dans les pages de mon traité d’alchimie pour ne pas penser à Vic dansant avec des jeunes filles qui n’étaient pas de l’autre côté d’une porte inviolable. Chaque jour, je prenais deux heures pour étudier l'épais grimoire. Mes recherches théologiques ne m’aidaient pas beaucoup, mais grâce aux notes de générations d’érudits, j’avais appris qu’il existe une magie divine pour qui maîtrise l’alchimie et possède la bénédiction d’un Dieu. Le peu que j’avais compris du grimoire m’avait permis de développer de simples capacités, comme améliorer mes pigments pour obtenir une profondeur de couleur inégalée ou augmenter l'efficacité des potions médicinales. J’avais réussi à obtenir une tisane redoutable contre les migraines et je cherchai toujours un moyen de la soumettre à Petrijk sans me trahir.
Je butai sur les pages écrites en runes. Il n’existe aucune table de concordance entre notre langue et celle des Dieux, pour la simple et bonne raison qu’on ne peut comparer l’incomparable. Les runes représentent des concepts, des idées. Une seule d’entre elle peut être traduite par un paragraphe de vingt lignes. Sa couleur nous donne la grammaire, la grosseur du trait sa ponctuation. La vitesse du tracé, le temps. Je compris pourquoi si peu de personne les lisaient. Il m’avait fallu des semaines pour voir la différence entre deux runes identiques de prime abord. Encore plus de temps pour remarquer des corrélations entre deux différentes et parvenir à faire des liens entre elles. Je comprenais à présent pourquoi de nombreux alchimistes étaient morts en tentant de les apprendre. Si l'on se trompait d'un trait, on pouvait se retrouver vingt mètres sous terre au lieu de soigner une engelure. Ou tomber en plein milieu de l'océan alors qu'on avait juste voulu allumer un feu dans la cheminée.
Je renonçai vite à traduire la langue des Dieux. Je sentais qu'il fallait s'y prendre autrement : j'appris à transcire mes pensées en runes. Petrijk m’avait fourni un grimoire comprenant toutes les langues archaïques utilisées jadis au sein de l’Empire. Je remontais aux plus anciennes et, heureusement pour moi, je trouvai de vagues similitudes avec les premiers langages de l’est de Takabura. Je passai mes soirées plongée dans mes études et j’adorais cela.
J’étais absorbée par mon travail quand Vic gratta à mon huis. Par habitude, je rangeai à la hâte mon ouvrage dans sa cachette avant de me jeter à plat ventre devant la porte. Vic était assis contre le mur, je ne voyais que sa main fine. Je sentis immédiatement son humeur maussade.
- Vic ? Qu’y a-t-il ?
- Rien poupée, soupira-t-il. J’aurais juste aimé rester un peu plus à la fête.
- Je ne t’oblige pas à venir, répondis-je vexée. C’est toi qui as promis de passer me voir.
- Ouais… je suis venu pour échapper un peu à mon père. Il veut que je prenne mes responsabilités, que je grandisse, soi-disant parce qu’il est temps pour moi de prendre mon rôle au sérieux.
- Que veut-il que tu fasses ?
- Que je suive des cours, que j’approfondisse mes connaissances. Il a été très impressionné par mes derniers devoirs !
- C’est un beau compliment.
- Oui, mais il devrait t’être destiné, j’ai recopié les cartes que nous nous sommes envoyés le mois dernier.
Je restai interdite quelques temps. J’avais l’impression d’avoir été utilisée.
- Tu sais, je t’aurais aidé si tu me l’avais demandé.
- Je n’en doute pas, Mérine, tu es si dévouée. De toute façon, je n’aurai pas d’autre choix que d’obéir à mon père, alors à quoi bon se faire du mauvais sang ? Je vais retourner en bas, j’ai envie de danser.
- Comme tu voudras, Vic. Mais pourquoi t’obstines-tu à venir me voir si cela te déplait ?
- Bien sûr que ça me plait, ne sois pas idiote. Je t’aime bien, mais tu vis recluse ici et ce n’est pas facile pour moi de ne pas te voir, ni te toucher.
- Je suis désolée. Je n’ai pas choisi d’être là, tu sais. Malheureusement, je n’ai pas le droit de t’en révéler plus.
- Me révéler quoi ? Que tu es une Élue ? Tu pensais que j’étais stupide ?
Je restai muette. Je n’avais eu aucune intention de l’offenser et je ne comprenais pas pourquoi il était si sec à mon égard, pas plus que je ne comprenais comment il avait découvert mon secret. Peut-être était-ce ce lien si fort qui nous unissait qui lui avait permis de déduire mon rôle ? Pas une seconde je ne doutai de lui.
Il ricana et roula sur le sol, son visage s’arrêtant pile en face de notre petite fenêtre.
- Ne t’inquiète pas, ton secret est bien gardé, tu peux me faire confiance, poupée. Je te laisse. Ho, au fait, tu veux vraiment savoir ce que veut mon père ? Je pars en mer demain matin pour apprendre les rudiments de la vie à bord d’un vaisseau de guerre. Il faut croire que tes stratégies de batailles navales m’ont permis de me distinguer auprès du Capitaine Frohon ! Je te reverrai à mon retour, d’ici environ quatre ou cinq mois.
- Cinq mois ? Mais c’est ridicule, pourquoi partir en campagne alors que l’Empire est en paix depuis deux siècles ?
- Mérine, tu es si naïve, c’est adorable ! Il faut conserver notre puissance sur les autres. Et puis il y a toujours les pirates, je m’entrainerai sur eux. Je viendrai te voir dès que j'aurais posé le pied au sol. En attendant ne m’oublie pas.
- Je prierai Watagwé pour ton retour.
Avant de partir, il glissa sa main par la fente et je passai la mienne aussi. Nos doigts s’effleurèrent quelques instants et j’en fus dans tous mes états. Puis il partit sept mois, pendant lesquels je pleurai bien plus qu’il ne le mérita jamais.

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