Le cadeau
La solitude avait toujours été difficile. Mais maintenant que Vic voguait loin de moi, elle devenait insoutenable. J’étais irrascible, toujours de mauvaise humeur et Gwen en faisait régulièrement les frais. Elle n'en parlait pas à Petrijk, encaissant ce qu’elle appelait les affres de l’adolescence. Un jour que je l’asticotais plus fort que d’habitude, elle claqua mon plateau sur la table, renversant une partie de son contenu et me toisa :
- Mademoiselle Mérine, si vous êtes si mécontente, je vous suggère d’en parler à Monseigneur Petriok ! Bien sûr, il me renverra immédiatement, mais il faudra que lui expliquer que vous vous comportez en petite fille pourrie gâtée ! Je doute que vous échappiez à une sévère punition également. Sans compter que malgré l’affection que sa Sainteté vous porte, vous vous retrouverez sans femme de chambre du tout, c’est-à-dire que vous viderez et récurerez vous-même votre pot de chambre ! Alors, dois-je le faire venir ?
Je devais bien admettre qu’elle avait gagné ce coup-là. Je respirai profondément et grommelai des excuses. Gwen se redressa avec raideur et se dirigea vers la porte. Avant de glisser la clé dans la serrure, elle se tourna vers moi et reprit, un peu radoucie :
- Vous venez d'avoir seize ans, mademoiselle. Je me souviens de ce que l’on peut éprouver à cet âge mais vous, vous n’avez personne avec qui le partager. J’ai de la peine pour vous. Je ne vous apprécie guère, mais je suis là, si vous en avez besoin.
- Merci Gwen, ça ira, répondis-je maladroitement, en me détournant d'elle.
Plantée devant la bibliothèque, je pris un livre au hasard et fis semblant de m'y plonger le temps que ma femme de chambre s'en aille. J'étais totalement incapable de voir la main qu'elle me tendait, gamine butée, blessée dans son orgueil que j'étais. Finalement, elle soupira longuement et claqua la porte derrière elle. Je m'approchais de mon repas. La tasse de thé fumant s’était renversée dans mon assiette et il ne restait plus grand-chose en état d’être mangé. Qu’importe ! l’appétit m’avait quitté. Je gardai la corbeille de fruits pour mes fringales nocturnes et déposai le plateau près de la porte.
Lorsque Gwen repassa une heure après, je lui tournais le dos, absorbée par mon travail, et elle débarrassa discrètement. Abattue, je repris ma lecture, une plume et mon encrier, et commençai la rédaction du résumé sur l'origine des Dieux que Petrijk m’avait commandé.
« Ephisée est la déesse des vents. Ayenn gouverne le ciel et Trihiou règne sur la Terre. Ensemble, ils créèrent le monde et le peuplèrent de nombreux enfants. Leurs cinq premiers, les plus puissants, reçurent l’immortalité parmi leurs nombreux dons.
« Ayenn et Trihiou eurent d’abord les Dieux Jumeaux, Hérès et Tamaï. D’une beauté à couper le souffle avec leurs longs cheveux dorés et ondulant, l’un représente la guerre et l’autre l’amour. Grands, athlétiques, la peau ambrée, ils étaient identiques en tous points, sauf leurs yeux : à la naissance, ceux d’Hérès était verts alors que ceux de Tamaï étaient marrons. Cette différence leur était insupportable. Hérès persuada son frère d’accepter son œil droit en échange du sien. Les deux frères devinrent dès ce jour parfaitement semblables, voyant grâce à cet échange, une partie de ce que l’autre voit aussi.
« Vint ensuite Watagwé, la puissante déesse des océans, fille d’Ayenn et Ephisée. Sa peau est plus noire que le fond des abysses et scintille comme la mer au soleil couchant. Son corps voluptueux est drapé d’une robe d’eau et d’écume et elle tient parfois un filet dans ses mains palmées. Pour ceux dont la vie est étroitement liée à la mer, prier Watagwé est aussi important que prier les Trois.
« Jalousant la beauté de l’enfant mise au monde par Ephisée et Ayenn, Trihiou donna naissance à Tohil par lui-même. Le dieu naquit quand son père fertilisa un volcan en éruption et règne sur le feu. Tohil est un être changeant, toujours en mouvement, si bien que l’on ne peut décrire son visage. C’est pour cela qu’il est toujours représenté comme une flamme dotée d’yeux rougeoyants.
« Enfin, pour célébrer leur toute-puissance, les Trois conçurent ensemble leur dernier enfant immortel : Totchine, dieu de l’ivresse, créateur de la multitude d’alcool existants. Presque toujours ivre, des cheveux noirs en bataille, le corps couvert de tatouages et de bijoux et fumant une longue tige odorante, Totchine sourit beaucoup, surtout quand il prépare un mauvais coup. Un dieu populaire et redoutable.
« Après la naissance de Totchine, les Dieux continuèrent à faire des enfants. Cependant, les nouveaux dieux se trouvaient affaiblis. Ils vivaient une très longue vie, l’équivalent de plusieurs dizaines de vies humaines, étaient dotés d’une force et d’une résistance hors du commun, mais ils vieillissaient et mourraient. Leurs pouvoirs n’avaient pas la puissance de leurs grandes sœurs et grands frères. Il s’était passé quelque chose que des générations de Grands Prêtres et de Grandes Prêtresses, toujours plus érudits, ne parvenaient pas à comprendre. »
Je posai ma plume sur l’encrier. L’immense et orgueilleux Petrijk Eli Petriok était convaincu d’être celui qui percerait le mystère. Je l'avais compris aux questions qu’il me posait depuis quelques temps, sur mon étude approfondie de la théologie. Il me sondait avec la suffisance de ceux qui s’estiment meilleurs que le reste du monde et se demandent si leur interlocuteur est digne de leurs secrets. J’avoue que j'avais espéré trouver la réponse avant lui. C’était totalement puéril, j’en avais bien conscience, mais j'avais jubilé à l’idée d’être meilleure que lui.
Le dos endolori, je me redressai en m’étirant et jetai un coup d’œil à la pendule : presque deux heures du matin. Il était temps de me coucher ! Alors que je me passai de l’eau sur le visage, j’entendis gratter à ma porte. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Vic ! Je me jetai au pied de la porte avec un cri de joie : il ne m’avait donc pas oublié ! Il portait sûrement encore sur lui l’odeur du large, j’étais certaine de la sentir à travers la porte. Elle me rappelait mon père, cette senteur caractéristique : un mélange de sel, d’algues et de musc. Un fumet légèrement soufré qui fit remonter mes plus doux souvenirs d’enfance pour les lier à l’instant présent. Je ne l’en aimais que d’avantage.
- Vic, tu es revenu ! Tu m’as tellement manqué ! Alors, raconte-moi, la mer, les pirates ? Par tous les Dieux, tu n’as pas été blessé ni attaqué ? M’as-tu ramené quelque chose, as-tu pensé à moi ? Ho, Vic ! Ce que je suis heureuse que tu sois là !
- Hé, du calme Mérine, je n’ai même pas le temps d’en placer une, répondis Vic en riant. Je vais très bien, ne t’inquiète pas ! C’était surtout très ennuyeux : la vie sur un navire est monotone. Heureusement qu’on fait escale régulièrement pour se divertir à terre ! L’avantage, c’est que le travail est très physique, j’ai considérablement développé ma musculature ! J’ai eu besoin d’une toute nouvelle garde-robe à mon retour. Si tu savais le nombre de filles qui se retournent sur mon passage !
De quoi ? Des filles ? Beaucoup ? Je repris mes esprits et demandai d’une voix mal assurée :
- Mais tu viens tout juste de rentrer, n’est-ce-pas ?
- Ho oui, depuis quelques jours à peine. Je suis revenu pour le bal et la grande fête annuelle de l’Empire.
- Le bal du printemps s’est déroulé le mois dernier.
- Bon, alors je suis rentré depuis environ un mois. Ne me prend pas la tête pour si peu, poupée ! Tu n’es pas la seule à avoir attendu mon retour, j’ai des obligations envers d’autres personnes, à commencer par mes parents, mon frère, ma sœur, mes tuteurs, mes précepteurs et…
- Tu as raison, je suis désolée, me morigénai-je. Pardonne-moi, tu m’as beaucoup manqué. Je me sens si seule sans toi.
- Ce n’est rien, je ne t’en veux pas, répondis Vic, adouci par l’admiration qui transpirait à chacun de mes mots. En fait je t’ai bel et bien ramené quelque chose.
Mon cœur se mit à battre la chamade. Ainsi il avait vraiment pensé à moi ! Il éprouvait donc des sentiments pour moi ! J’espérais tant qu’il me déclare sa flamme et je sentais que ce serait pour ce soir. Nos retrouvailles seraient inoubliables. J’avalai ma salive et demandai, en tentant de maîtriser les tremblements de ma voix :
- Tu m’as fait un cadeau, c’est vrai ? Qu’est-ce que c’est ?
- Je te le donnerai après, d’abord je dois te demander quelque chose. J’ai longtemps hésité à te poser cette question, main maintenant j’ai compris qu’il faut aller droit au but, sinon on rate sa chance.
- Je t’écoute, Vic, répondis-je la gorge nouée par la tension.
- Mérine, es-tu heureuse d’être une Élue ?
- Pardon ?
- N’as-tu pas peur ?
- Peur ?
- Oui, Mérine, peur, répondit-il avec impatience. Ton rôle est essentiel à la survie des nobles du royaume. Nous assurons une vie meilleure au peuple et les protégeons mieux chaque fois, mais au final, ce sont nous qui en profitons, tu dois bien en avoir conscience. Sans toi pas de stabilité et sans stabilité pas de richesses ni de luxe. Tu es unique, Mérine. Enfin, unique. Il faut sacrifier un nouvel Élu tous les cinq ans, donc pas unique, mais exceptionnelle en tout cas. C’est flatteur d’être ami avec toi. Surtout que je suis le seul à avoir accompli cet exploit depuis le règle de Timion Dres Vrienne ! Cela fait des siècles qu'il est interdit d’avoir des relations avec vous.
Vic continuait à se vanter mais je n’écoutais plus. J’étais abasourdie. A nouveau, l’impression que ma vie ne m’appartenait plus me saisit et j’eus la nausée. Quelques minutes avant tout était si parfait ! Nous étions sur le point de nous déclarer notre amour mutuel et voilà qu’il me parlait de mon rôle d’ Élue !
- Mérine, tu es toujours là ? Mérine ? Répond-moi bon sang ! Bon, écarte-toi de la porte, j’entre !
Sous le choc, les pensées confuses, je m'écartai bêtement car effectivement, il entra dans ma chambre. Qui avait-il soudoyé pour obterni cette clé ? Très rares étaient ceux qui la possédaient. Il referma rapidement derrière lui et me fit face. Un beau jeune homme, grand, solide, les épaules larges. Il était vêtu à la dernière mode impériale : une chemise ample en soie d’aloé d’un gris délicat découvrant discrètement son torse imberbe et dont les pans étaient maintenus par un pantalon noir en cuir de freyak. Il portait de hautes bottes de marin et une ceinture à laquelle était attachée son épée dans un fourreau richement décoré. Je n’y distinguai aucune armoirie qui m’aurais permis de définir la famille de Vic. Curieusement, c’est à cela que je pensais alors qu’un sourire triomphant illuminé le visage du jeune homme.
Il fit quelques pas dans ma direction et me scruta de bas en haut. Je rougis devant ses yeux avides.
- Je t’ai aperçu au bal en ton honneur l’an dernier, mais je dois avouer que tu es encore plus belle ainsi, en chemise et les cheveux défaits. J’attends ce jour depuis longtemps, Mérine ! Ne recule pas, voyons, je ne te ferai aucun mal, poupée. Laisse-moi m’approcher.
Vic posa ses mains sur mes épaules. Je me sentis aussitôt prisonnière. Il m’attira contre lui, passa une main dans mes cheveux et m’effleura le corps depuis la nuque jusqu’à la courbure de ma hanche. Tout en me souriant, il reprit plus bas :
- Ne fais pas l’effarouchée, ma belle, j’ai un cadeau pour toi, tu te souviens ? Voilà, sois une gentille fille et laisse-toi faire. Être désignée par les Dieux ne devrait pas t’empêcher de prendre un peu de bon temps, n’en déplaise à Timion !
Je n’ai jamais aimé me souvenir de cette nuit-là. À l’époque, je croyais l’aimer du plus profond de mon cœur. Comment pouvait-il en être autrement ? Il avait comblé un vide immense dont il occupait absolument tout l’espace. Je ne pouvais que l’aimer.
Une demi-heure après qu’il ait pénétré ma chambre, nous nous trouvions nus, allongés l’un près de l’autre dans mon lit. Il me tenait au creux de son bras, reprenant son souffle pendant que je passai machinalement la main dans sa crinière rousse. Je n’étais pas tout à fait sûre de ce qu’il venait de se passer. J’attendais qu’il parte pour me remettre à respirer et réfléchir à tout cela. Au bout d’un moment, il soupira d’aise, s’étira puis se leva. En sortant de mon lit, il attrapa mon menton et m’embrassa sur la bouche. C’était mon premier baiser, je fis de mon mieux pour l’apprécier à sa juste valeur.
- Je reviendrai demain, poupée. Tu verras, tu apprécieras mieux. C’est normal pour les femmes de ne pas aimer leur première fois. Mais tu y prendras vite goût, crois-moi, tu as ça dans le sang !
- Vic, je ne comprends pas un mot de ce que tu dis.
- Tu l'ignorais ? Tu es la fille d’une pute et d’un rustre de passage ! Ton père n’est probablement même pas ton père, tu ne lui ressembles pas du tout !
- Tu connais mon père, demandai-je bouleversée.
- Non, bien sûr ! Mais je l'ai apperçu quand j’ai fait escale dans ton village. Un vieil ivrogne m’a parlé de tes parents. Il était un client de ta mère quand le vieux Petriok est venu t’acheter. Tes parents sont devenus immensément riches grâce à toi. Ton père ne travaille plus mais ta mère, elle, tapine toujours. Elle doit vraiment aimer ça, et si j’en crois le vieux brigand, elle est sacrément douée !
La nausée me prit à nouveau et cette fois je ne pus la contenir. Je vomis dans le pot de chambre sous le regard dégouté de Vic. Finalement, il accepta de me ramener un verre d’eau à condition de rester loin de mes souillures. Il en avait profité pour se rhabiller et s’apprêtait à sortir quand une chose me revint en tête. Par un immense effort de volonté, je mis de côté les révélations qu’il venait de me faire sur mes parents :
- Vic ?
- Oui, poupée ?
- Tu as dit tout à l’heure qu’on doit sacrifier les Élus. Je n’ai pas compris la métaphore.
Il me regarda droit dans les yeux, véritablement surpris. Puis un sourire se dessina sur ses lèvres. Pas vraiment mauvais, mais un rictus moqueur dans lequel ne brillait aucune bienveillance. Un sourire que j’avais déjà vu quelque part mais que je ne remettais pas.
- Ce n’était pas une métaphore, poupée.
La porte claqua. Un froid glacial fissura mon cœur.

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