Le vase brisé
Mon corps se couvrit de meurtrissures de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Mais comme Vic me l’avait fait remarquer, j’encaissais. Mes blessures se refermaient avant le levé du soleil, cicatrisaient en un jour ou deux et mon amant prenait garde à épargner les parties visibles de mon corps. J’étais devenu le terrain d’exploration de ses pires vices.
Une nuit du début de l’hiver, je m’évanouis. Je n'ai pas de souvenirs de cette nuit-là. Je ne sais pas ce qu'il m'a fait, je me souviens seulement de la souffrance abominable à mon réveil et de mes prières pour que la mort me délivre. Nue, recroquevillée sur mon lit, j'attendis en pleurant que les Trois répondent à ma prière.
Au matin, je n’avais pas bougé. Les Dieux m'avaient ignorée. Le feu de la cheminé s’était éteint et Gwen me trouva inerte et frigorifiée. Elle poussa un cri d’horreur et me couvrit immédiatement d’une épaisse couverture, raviva le feu et sortit en courant. Je ne lui prêtai aucune attention. Lorsqu’elle revint, une femme l’accompagnait, ainsi qu’une jeune fille de mon âge. La femme était grande, la mâchoire carrée. Ses cheveux étaient maintenus dans un voile blanc qui descendait sur les épaules de sa tunique rouge sang. Elle portait un large pantalon marron et une sacoche sur laquelle je reconnus le signe de Sinetron, le dieu mortel des médecins : une fiole de potion et un couteau, posés l’un à côté de l’autre en rouge sur fond noir. J’avais l’impression de la connaître. La jeune fille, vêtue de la même manière devait être son apprentie.
Je détournai le visage et me perdis dans la contemplation du plafond. La doctoresse s’assit près de moi. D’une voix douce, elle m’expliqua qu’elle souhaitait m’examiner et me demanda d’enlever la couverture. Devant mon absence de réaction, elle repoussa délicatement la couette. Une auréole ensanglantée s’était étalée autour de mon bassin et son regard parcourut mon corps couvert de bleus. J’entendis le hoquet de surprise de la jeune assistante. Avec des gestes précautionneux, la doctoresse palpa mon ventre et ma poitrine, sortit son cornet pour écouter mon cœur et prit mon pouls. Enfin, elle me demanda de relever les jambes et inspecta mon intimité qui me faisait terriblement souffrir.
Quand elle eut terminé, elle me passa délicatement une chemise et commanda un bain tiède et un mélange d’herbes à y infuser. Elle demanda également une bouilloire. Tandis que Gwen s’empressait de sortir, l'apprentie s’affaira dans la besace sous le regard attentif de sa maîtresse. Je ne prêtai pas attention à elles. Je me fichais pas mal de ce que l’on faisait de moi. Elles sortirent des sachets d’herbes, des fioles et des poudres du sac, discutèrent à voix basse et s’installèrent près de la cheminée pour travailler. J'étais un vase fissuré, prêt à voler en éclat. Je ne voyais vraiment pas comment elles espèraient me réparer.
Gwen revint bientôt, suivie d’une demi-douzaine de servantes qui portaient chacune deux seaux d’eau. La doctoresse revint vers moi, et d’une voix douce m’expliqua qu’elle allait soigner mes blessures. Comme je ne réagissais pas, elle posa doucement une compresse humide et odorante sur mon pubis. La sensation de soulagement fut immédiate. Ma femme de chambre s’approcha et indiqua que le bain était prêt. La disciple de Sinetron se tourna vers elle avec un regard sévère et Gwen recula d’un pas :
- Je vais l’y emmener moi-même. Après quoi, il va falloir vous expliquer, ma fille.
- Je ne sais rien, Docteure ! Je l’ai trouvé ainsi ce matin en arrivant et je suis venue immédiatement vous chercher.
- Cela est impossible, Gwen ! Il n'y a que l'Empereur, le Grand Prêtre et vous qui possédiez la clé de cette porte !
- Madame, je vous jure par tout ce que j'ai de plus cher au monde que je n'ai rien fait ! Quelqu'un aura crocheté la serrure...
- Seul Totchine pourrait crocheter ce dispositif !
- Docteure, je vous en fais le serment, ce n'est pas moi ! La porte était fermée, ma clé est à sa place dans le trousseau qui ne quitte jamais ma ceinture. Le trousseau est scellé alchimiquement et je le range dans le Coffre chaque soir, comme Monseigneur Petriok me l'a ordonné. Il est totalement impossible qu'on me l’ait volé.
- Alors c'est toi qui lui a infligé cela.
Gwen devint encore plus pâle qu'elle ne l'était, véritablement choquée par l'accusation.
- Par tous les Dieux, Madame ! Jamais de ma vie je ne pourrais infliger cela à qui que ce soit ! Mademoiselle Mérine a été choisie par les Dieux, quel sacrilège !
- J'exige de savoir qui est responsable de son état !
- Peut-être est-ce de l’automutilation ?
- Gwen, ne soyez pas si stupide ! comment aurait-elle pu ? Regardez la place de cette morsure ! Personne n’a la capacité physique de s’infliger cela.
La doctoresse et son assistante m’avaient soulevé avec délicatesse de mon lit et transporté dans la baignoire. La jeune fille se plaça en retrait tandis que sa maîtresse soupira et reprit, à l’attention de ma femme de chambre.
- Le Grand Prêtre est-il au courant ?
- Il n’est pas au palais, Docteure.
- Je le sais très bien, répliqua sèchement la doctoresse avant de se tourner vers son assistante. Ecris-lui que j’ai besoin de lui tout de suite. Dis-lui qu’il s’agit d’une urgence absolue. N’entre pas dans les détails.
- Bien Madame.
- Je m’occupe du bain de cette jeune femme et de lui prodiguer les soins dont elle a besoin. Envoyez quelqu’un tout de suite, Petrijk doit être rentré d’ici demain au plus tard. Et préparez un lit propre. Ces draps sont bons pour le feu.
La doctoresse continua à aboyer ses ordres. Son assistante s’installa à mon bureau et Gwen obéit avec diligence à toutes ses exigences. Les herbes me soulagèrent et le bain me plongea dans une profonde torpeur. Bientôt, je fus installée dans des draps frais, le corps bandé. Gwen fut envoyée aux cuisines et la doctoresse la congédia. L’apprentie s’éclipsa avec l’enveloppe et revint au bout d’une vingtaine de minutes.
- Le capitaine Rogon se charge personnellement de transmettre la lettre à monseigneur Petriok, Madame. Il sera là demain.
- Très bien. J’ai encore quelque chose à vérifier. Donne à manger à notre patiente, vérifie qu’elle soit bien installée et tu pourras y aller. Inutile de te dire à quel point ceci doit rester secret, ajouta la doctoresse avec un ton terriblement menaçant.
- Oui, Madame. Je ne trahirai pas mon serment, vous pouvez compter sur moi.
- Brave petite. En partant, tu diras à Rolf qu’il sera de garde devant cette porte toute la nuit. Personne ne rentre ici. J’aurais trouvé le tortionnaire de cette jeune femme avant demain matin, je peux te le garantir.
Elle me laissa entre les mains de son apprentie et retourna préparer un mélange d’herbes qu’elle jeta dans une tasse d’eau bouillante. Elle m’expliqua qu’elle devait me faire une légère incision sur le bras et récolta quelques gouttes de mon sang qu’elle versa dans la tasse fumante. Au bout de quelques minutes, elle y trempa une feuille et leva les yeux en jurant. Je m’endormis rapidement.
Grâce au breuvage de l'apprentie, je profitai d'un sommeil profond, sans rêves. Un sommeil proche de la mort. Mais les Dieux n'en avaient pas fini avec moi. A mon réveil, le jour était levé et Petrijk était là. Il s'était débarassé de son épais manteau de voyage mais ses bottes étaient encore crottées et ses pommettes rougies par le froid de l'hiver. Il discutait à voix basse avec la doctoresse dans une langue que je ne parvenais pas à identifier. Un code alors ? Quels secrets pouvaient bien partager un Grand Prêtre et une doctoresse pour avoir besoin de s'inventer un langage ? Leur discussion semblait animée, comme s'ils n'étaient pas d'accord. Mais comme toujours, Petrijk imposa son choix. Les épaules de la doctoresse s'affaissèrent et elle soupira en marmonnant. Le Grand Prêtre posa sa main arachnéenne sur son bras dans un geste presque affectueux et prononça la dernière phrase en takarain :
- C'est la seule chose à faire.
- Je sais, tu as raison.
La doctoresse posa une main sur celle de Petrijk et se tourna vers moi, s'apercevant de mon réveil. Elle m’ausculta et me prépara une tisane. Un mélange de sauge et d’absinthe, une pointe de framboisier et le goût piquant caractéristique d’une boisson améliorée par l’alchimie. Petrijk s’était lentement approché. Il tourna le regard vers la femme d’un air interrogateur et elle répondit sans même le regarder :
- L’effet sera rapide.
- Parfait. De toute façon, un petit bâtard princier aurait été inacceptable.
Ces derniers mots me tirèrent de ma torpeur. Je n'en croyais pas mes oreilles…
- Un bâtard... Je suis enceinte ?
La doctoresse et le Grand Prêtre se tournèrent vers moi d’un même mouvement. En les voyant faire, à l’unisson, la vérité me frappa. L’un portait une barbe tressée alors que l’autre dissimulait ses cheveux sous une coiffe, mais à part cela, la ressemblance était sidérante. Des jumeaux.
- Oui mademoiselle, me répondit la sœur. Cependant, votre corps a subi de sérieuses blessures ces derniers temps et...
- Je vais avoir un bébé ?
- Ne sois pas stupide, Mérine !
- Comme je vous le disez, mademoiselle, ce que l'on vous a infligé n'est pas sans conséquence...
- Je suis enceinte depuis combien de temps ?
- Depuis plusieurs semaines, vous n’aviez pas remarqué ?
- Remarquer quoi ?
Elle leva les yeux au ciel tandis que son frère soupirait.
- A quand remonte la dernière fois que vous avez été indisposée ?
Je réfléchis et restai bouche bée. Un bébé ?
- Bien, maintenant que tu as réalisé, nous pouvons continuer sur les sujets importants. J’imagine que t…
- Vous avez dit un bâtard princier…
Petrijk soupira à nouveau, véritablement en colère. il se contenait à grand peine.
- Mérine, tu es vraiment une idiote si tu ignores l’identité de ton amant.
- Il m’a dit qu’il s’appelait Vic, répondis-je naïvement.
- Quelle jeune femme stupide tu fais ! Cela n’a plus d’importance de toute façon, le prince Vicenzo Do Vrienne, fils ainé et successeur de l’Empereur, est reçu en ce moment même par son père pour lui interdire formellement de te revoir. J’espère que la correction qu’il reçoit est à la hauteur de la barbarie avec laquelle il t'a traité.
- Mais…
- Petrijk ! Je ne crois pas que mademoiselle Mérine comprenne véritablement la situation qui lui arrive.
- Alors je vais mettre les points sur les i, répondit le Grand Prêtre, furieux. Le prince Vicenzo ne reviendra pas ! Je l'interdis formellement ! Tu as été une distraction, mais tu n'es pas la seule : il aime les femmes et leur compagnie. Avec le temps, il apprendra à faire preuve de discernement dans le choix de ses maîtresses, et à leur monter bien plus de respect qu’il n’en a eu envers toi. Pour le moment, l’Empereur prend soin de lui rappeler sa place, tout comme moi je te rappelle la tienne.
- Qu’allez-vous faire de notre bébé ?
- Mademoiselle, intervint la doctoresse en jetant un regard furieux à son frère, je crois que vous n’avez pas bien compris. Cet enfant ne verra pas le jour.
- Si ! Il est le seul présent que Vic m’ait fait, la seule chose que je garderai de lui.
Ma voix se brisa. J’avais été abandonnée de tous, mais ce bébé pourrait compter sur moi. La sœur de Petrijk posa doucement sa main sur mon épaule et me dit tout bas :
- Il est trop tard, mademoiselle.
Je repensai au breuvage piquant.
- Vous m’avez trompé ! Vous m’avez fait boire ce poison contre mon gré !
- Evidemment, nous n’avons pas eu le choix ! Tu aurais refusé autrement.
- Donnez-moi un antidote, immédiatement !
Je tentai de vomir, mais Petrijk me gifla avec une telle violence qu’il m’assomma à moitié. Il me maintint immobile pendant que la doctoresse m’injecta quelque chose dans le bras. Je m’affaiblis immédiatement. Mes yeux se fermèrent contre ma volonté. Dans un dernier sursaut de lutte, je réussis à me tourner vers le Grand Prêtre :
- Petrijk Eli Petriok, fils d’Ariana, descendant de la première Grande Prêtresse Impériale, je te maudis ! Toi, l’Empereur, et son fils ! Je crache sur vos Dieux, sur vos serments et vos belles paroles ! Vous me le paierez !
Avant que ma conscience de s’éteigne, je vis pour la première fois de ma vie une expression qui ressemblait à de la peur sur le visage de Celui qui parle pour les dieux. Derrière son épaule, j’aperçus le visage magnifique de la jeune femme que j’avais vu dans le traité d’alchimie des mois plus tôt. Elle riait aux éclats, d’un rire que j’étais la seule à entendre et une aura noire l’entourait. D’un geste, elle venait de briser les chaînes qui retenaient ma rage, ma colère et mon désespoir pendant que je sombrai dans les ténèbres.

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