Jours troublés
Ma rémission ne fut pas si rapide que je l’avais prévue. Le lendemain, une violente fièvre me submergea et je saignai abondamment. La doctoresse resta à mon chevet toute la journée. Petrijk était là, lui aussi. Je perçus certaines de leurs discussions animées. Mon nom fut prononcé plusieurs fois mais je m'en fichai complètement. Ma déesse était avec moi, elle ne me laisserait pas mourir. Vers ce qui me sembla être la fin de la journée, ils eurent l’air de tomber d’accord et la sœur de Petrijk sortit de la pièce. Je sentis la présence du Grand Prêtre près de moi et le poids de son corps qui s’asseyait sur le bord de mon lit.
Il posa sa main glaciale sur mon front brûlant. Le contact du froid me soulagea aussitôt et je fis abstraction de son propriétaire. A ma grande surprise, il se mit à prier et soudain je compris : malgré ses promesses, le Grand Prêtre craignait ma mort précoce. J’éclatai de rire. Un rire de démente dans lequel ne résonna aucune joie. Cet excès d’hilarité me donna une quinte de toux rauque et j'articulai péniblement :
- De l’eau !
- Bois doucement.
Ma gorge était plus sèche que du parchemin. J’étanchai ma soif par petites gorgées en fixant Petrijk. Il n’appréciait guère ce genre de familiarité mais supporta ma grossièreté sans rien dire. Il devant mettre mon effronterie sur le compte de la fièvre. Je restai ainsi quelques minutes sans qu'il ne réagisse, puis, lasse de le provoquer, je jetai un coup d’œil à ma table de travail. Elle était recouverte d’herbes médicinales, de flacons ouverts et de boites de poudres alors que le sol était jonché de grimoires médicaux ouverts. La voix du Grand Prêtre me ramena vers lui :
- Tu as du mal à te remettre de la potion que tu as bue hier, ton état est préoccupant.
- Il parait que mon statut d’ Élue me rend plus résistante que les autres.
- C’est le cas. Mais…
Je sentis à son hésitation que la suite de la conversation ne me plairait pas. Comme j’attendais, imperturbable, le visage de Petrijk se durcit et il prit une profonde inspiration. Il y avait quelque chose qui avait changé dans son maintien. De la gêne ? De la honte ?
- Mais les pratiques auxquelles tu t’es adonnée avec son Altesse t’ont poussé au bord de tes limites.
Du mépris.
- Votre lubricité exacerbée a mis ton corps à rude épreuve. Le laisser te faire un enfant après cela était aussi stupide que dangereux et…
- Assez, Petrijk !
Mes paroles claquèrent comme le fouet qui pendait à sa ceinture. Tremblante de rage et de fièvre, je me redressai sur mes oreillers, le visage tordu par la fureur et le dégout.
- Assez ! répétai-je. Vous n’avez aucune idée de ce que vous racontez. Comment pouvez-vous imaginer un seul instant que j’ai pu vouloir ce que Vic m’a fait ?
- Je suppose que tu te sentais tellement seule que tu aurais tout accepté pour que quelqu’un t’aime. Même ça.
Satané vieil homme. Je pris quelques secondes pour refouler les larmes qui m’emplissaient les yeux et stopper le tremblement qui m’avait envahi. J’avais très froid soudain. Il tenta de poser un linge humide sur mon front mais je repoussai sa main.
- Jamais vous n’accepterez votre part de responsabilité, n’est-ce pas ?
- Je n’ai pas poussé son Altesse dans ton lit, il me semble, répondit la voix tranchante de Petrijk.
- Tout comme je ne l’y ai pas attiré, Grand Prêtre. Je n'ai jamais rien voulu d'autre qu'un ami. Vous saviez que mes sœurs me manquaient, vous aviez remarqué ma solitude, ma détresse et pourtant vous n’avez rien fait pour y remédier. Vous n’avez jamais eu un geste affectueux pour moi, jamais un mot gentil. Si j’avais eu votre amour, je n’aurais eu besoin de rien d’autre ! Mais non ! Vous vous fichez tellement de moi que vous n’avez même pas remarqué que quelqu’un avait déjoué votre surveillance. Qu’il venait presque chaque jour me rendre visite et qu’il avait trouvé le moyen de voler l’une des rares clés qui ouvrent ma chambre. Tout s’est déroulé sous votre nez et vous n’avez rien vu !
Le Grand Prêtre s’était levé, hors de lui. Ses lèvres étaient blêmes et il tremblait de fureur.
- Comment oses-tu me…
- Vous m’avez laissé dans l’ignorance du monde, le coupai-je, emportée par ma colère, je ne connaissais rien à l’amour, ni aux hommes. J'avais sept ans quand vous m’avez enfermée dans cette cellule Petrijk ! Et vous êtes surpris que l’on ait pu me duper si facilement ? Vous n’avez pas poussé Vic dans mon lit, soupirai-je épuisée, mais vous m’avez offerte à lui sans défense. Et vous avez détruit la seule consolation qui aurait pu vous racheter à mes yeux.
Si je n’avais pas été dans si mal en point, je n’aurais pas échappé à la punition du Grand Prêtre. Au lieu de cela, il se leva et donna un coup de poing d’une violence inouïe dans le mur de pierre au-dessus de ma tête. J’entendis ses os craquer et quelques éclats de pierre me tombèrent sur la tête. Par tous les Dieux, il aurait détruit un crâne avec la force de cette attaque !
Sa sœur choisit ce moment précis pour revenir dans la chambre, accompagnée de son apprentie et d’un homme ventripotent vêtu de la même tunique écarlate de médecin. Tous trois se figèrent dans l’encadrement de la porte. L’apprentie sursauta en étouffant un cri et le disciple de Sinetron pâlit devant le spectacle que le Grand Prêtre et moi offrions. La docteure poussa un soupir d’énervement et fusilla son frère du regard en se dirigeant droit vers lui.
- Donne-moi cette main, se fâcha-t-elle.
- Pas maintenant Mina, gronda Celui qui parle pour les Dieux sans décolérer.
- Tu t’es probablement cassé la moitié des os, poursuivit-elle en l'ignorant, sans parler des éclats de granit. Regagne ton bureau, je viendrais arranger ça dans quelques minutes. Piet ?
L’homme tourna enfin le regard vers sa sœur et ce contact sembla lui rendre ses esprits. Je sentis la tension ambiante se dissiper peu à peu et j’aperçus le tressaillement dans la main du Grand Prêtre quand sa sœur la manipula avec douceur. Un morceau de pierre y était enfoncé entre deux jointures. La douleur devait être abominable et pourtant il bronchait à peine. Avant de se reculer, il se tourna une dernière fois vers moi :
- Tu ne comprends pas à quel point cette grossesse aurait été dangereuse pour toi, Mérine. Tu n’y aurais pas survécu.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, Grand Prêtre, je ne mourrai pas. Du moins pas tout de suite. Vous l’avez dit vous-même.
- Nous ne le permettrons pas, mademoiselle. Nous avons fait venir un confrère afin de m’aider à vous remettre sur pied. En attendant, vous devez conserver vos forces, cet éclat de colère n’était pas raisonnable dans votre état.
Elle avait raison. Je me sentis soudain très faible et la fièvre me submergea à nouveau. Je m’écroulai dans mon lit, littéralement épuisée par ma dispute avec Petrijk.Prudemment, le médecin ventru et l’apprentie avaient gagné ma table de travail et l’homme ne tarda pas à m’apporter une potion dont l’odeur me piqua les narines. Trop fatiguée pour protester, je bus la mixture et m’étendis sur les oreillers sans plus jeter un regard au Grand Prêtre qui était resté près du lit, laissant le sang goutter de son poing fermé sur mon tapis. Dès que je fermai les yeux, ma Déesse m’apparut, rayonnante, se superposant à l’image de la docteure qui me bordait.
Je fus inconsciente plusieurs jours pendant lesquels je rêvai beaucoup. Ma Déesse me parlait et resta près de moi comme elle me l’avait promis. Elle m'apprit que n’importe quel humain peut invoquer un Dieu ou une Déesse, mais que tous n’ont pas la force de soutenir leur divin regard. Si elle est trop faible, où sa conviction trop légère, la personne y laisse sa raison. Si au contraire, elle parvient à faire face à son Dieu, elle peut alors exprimer sa requête. Les Dieux répondent parfois favorablement, mais il arrive également qu’Ils se sentent insultés et jettent une malédiction à celui qui les a offensés. Peu importe la réponse, il y a toujours un prix à payer, quand on marchande avec Eux. Autant dire que rares sont ceux qui tentent l’épreuve, et que je l’avais parfaitement réussie en sacrifiant l’âme de mon fils.
Au fur et à mesure de ma rémission, ma Déesse s’estompait. Alors que je me sentais m'éveiller, elle m'ordonna de décrypter au plus vite le grimoire d’alchimie. Je n’avais aucune idée de comment elle connaissait cet ouvrage, mais il semblait d’une importance capitale, car c’est grâce à lui que je découvrirais son nom. Les Dieux ne peuvent révéler leur identité aux humains, c’est à nous de le trouver. Son nom était nécessaire pour l’invoquer à nouveau et me lier à elle. Une fois que ce serait fait, nous aurions environ trois ans pour préparer ma vengeance. Avant de disparaître totalement, elle ajouta que si je lui obéissais, j’avais une chance de survivre aux prochaines Festivités du renouveau.
C’est sur cette fragile promesse d’avenir que j’ouvris les yeux, un matin de la fin de l'hiver, dans ma chambre inondée par la douce lumière du soleil. Un feu ronflait dans la cheminée et plusieurs édredons me couvraient jusqu’aux épaules. Je tentai de me redresser, mais mes bras se mirent à trembler et je m’affaissai aussitôt. Du coin de l’œil, je vis un mouvement près de ma bibliothèque et la doctoresse apparut bientôt dans mon champ de vision. Un livre était ouvert sur le guéridon devant lequel elle était assise quelques secondes plus tôt.
- Hé bien, Mérine, vous pouvez vous vanter de nous avoir fait une sacrée frayeur ! Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
- Bien, je crois, croassai-je. Patientez-vous depuis longtemps ?
- Trois ou quatre jours. Vous avez été inconsciente tout ce temps. Mais cela fait deux jours que nous vous savons tirée d’affaire.
- Vous m’avez veillée quatre jours ? demandai-je stupéfaite.
- Je suis docteure, c’est mon travail, me répondit-elle simplement. Ne vous inquiétez pas, j’ai trouvé de quoi m’occuper dans ta bibliothèque. J’ai rarement vu autant d’ouvrages chez quelqu'un d'aussi jeune, à part chez mon frère au même âge peut-être. Vous êtes une bien étrange personne.
Je ne savais comment interpréter sa remarque. Elle était, elle aussi, une curieuse femme. J’étais inquiète de ce qu’elle avait trouvé à lire et j’avais hâte de vérifier si mon traité d’alchimie se trouvait encore à sa place. Si elle l’avait découvert, c’en était fini pour moi. La colère de Petrijk n’aurait aucune limite.
La doctoresse s’approcha de mon lit tandis que je réfléchissais aussi vite que mon cerveau en rémission me le permettait. Elle prit mon pouls, m’ausculta et me regarda, satisfaite.
- Bien, vous recouvrirez vos forces d'ici une semaine environ. Ne quittez pas votre lit pendant deux ou trois jours encore : votre corps à subi de nombreux traumatismes ces derniers temps, il faut lui laisser le temps de s’en remettre. En attendant, reposez-vous. Vous pourrez reprendre votre travail ensuite.
- Mon travail ?
- Les langues anciennes. C’est bien ce que vous étudiez, n’est-ce pas ?
- Oui, bredouillai-je, naturellement.
- Bien. Je vais prévenir mon frère que vous êtes réveillée… Ne vous inquiétez pas il ne viendra pas aujourd’hui. Vous n’êtes pas en état de recevoir de la visite, la sienne encore moins. Et puis sa colère n’est pas encore retombée, alors je doute qu’il veuille vous voir. Vous avez un don incroyable pour le faire sortir de ses gonds, ajouta-t-elle en souriant.
- Quelle chance de posséder un tel talent, marmonnai-je.
La docteure éclata de rire :
- Vous avez un caractère aussi épouvantable que le sien ! Pas étonnant que cela fasse des étincelles ! Mais assez bavarder pour ce matin, reposez-vous. Je vais demander à Gwen de vous apporter du thé et des biscuits pour le moment. Vous aurez du bouillon ce soir et si vous vous portez mieux, je vous ferai monter des betchas, je sais que vous adorez ces pains fourrés. Avez-vous besoin d’autre chose ?
- Non, ça ira. Je vous remercie Dame Petriok, ajoutai-je, déroutée par tant de prévenance.
- Dame Petriok ? Non, ça c’était ma mère ! Vous pouvez m’appeler Carmina.

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