Méfiance

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 Ainsi que Carmina l’avait prévu, il me fallut un peu plus d’une semaine pour me remettre entièrement. Je dormis beaucoup durant cette période et chaque fois que j’ouvrais les yeux, la doctoresse était à mon chevet ou à mon bureau, à lire tout en prenant des notes ou à écrire d’un geste vif sur du parchemin. Je passai de nombreuses heures à écouter le grattement de la plume, ce qui me permettait d’éviter les pensées trop douloureuses liées à Vic et à mon fils. J’ignorais toujours si c’était mon traité d’alchimie qu’elle étudiait avant de me dénoncer à son frère, mais je finis par cesser de m'inquiéter. Ma Déesse me protégeait. Il y avait autre chose également, plus diffus, comme une sorte d’intuition qui me poussait à faire confiance à Carmina, alors même qu’une autre part de moi me hurlait de m’en méfiait.

 Pourtant, malgré ma défiance, elle me veilla sans relache, se montra chaleureuse et courtoise. Je fus bientôt en état de me lever et elle resta encore plusieurs jours à mes côtés. Elle me fit monter des cuisines de véritables festins, revigorants et délicieux, me concocta des tisanes alchimiques de guérison et m’enseigna même comment les préparer. Elle m’apprit, entre autres, la recette du thé étoilé, que toute femme doit connaitre pour rester maîtresse de son corps. Je restai dubitative, tentant de refouler les souvenirs des visites de Vic.

  • Vous êtes aimable de m’apprendre à confectionner cette tisane, Carmina, mais compte tenu des circonstances, je ne risque pas d’en avoir besoin.
  • Vous n’auriez jamais dû en avoir besoin, me répondit-elle avec un sourire douloureux. Cela manquait à votre éducation.
  • Ce bébé n’aurait été un malheur que pour les autres. Pour moi, c’est sa perte qui est un drame.
  • Et pourtant Mérine, j’espère qu’un jour vous comprendrez que nous n’avons fait que vous sauver la vie. Petrijk avait raison : vous seriez morte de cette grossesse.
  • J’aurais été prête à courir le risque, répondis-je amère.
  • Pas nous.

 Nous étions toutes deux assises dans les grands fauteuils face à la cheminée dans lequel un feu ronflait paresseusement, malgré la tiédeur du printemps. Je détournai la tête vers la fenêtre et mon regard se perdit dans le lointain. Carmina resta silencieuse un long moment, ce dont je lui fus reconnaissante. Lorsqu’elle se leva pour remettre une bûche dans l’âtre, elle réajusta mon châle autour de mes épaules, me serra contre elle avant d’effacer des larmes de mes joues. Je ne m’étais pas aperçue qu’elles avaient coulé.

  • Cette blessure-là est encore à vif, il n’est pas bon d’y toucher. Laissons-la cicatriser.

 Elle saisit l’un des ouvrages qu’elle avait apportés et me fis la lecure. J’écoutai le ronronnement de sa voix, mon esprit perdu ailleurs, quelque part au bord d’une plage, où j’étreignais un nourisson contre mon cœur.

 Les jours passèrent. Un matin, je me réveillai seule dans ma chambre. Le jour était levé, les braises rougeoyaient dans la cheminée et un plateau garni d’un solide petit déjeuner se trouvait sur le guéridon. Je me levai fébrilement et m’habillai, savourant le bonheur d’être à nouveau capable d’effectuer ces gestes simples sans assistance. Je me sentais bien pour la première fois depuis des semaines et ravivai le feu avec entrain avant d’y installer la bouilloire et de prendre mon repas.

 Alors que je soulevai la tasse, je trouvai une note que je dépliai aussitôt. Je reconnus l’écriture et mon cœur manqua un battement. Le morceau de parchemin s’échappa de mes mains tremblantes. Vic. Le message était tombé sur le plateau, face à moi, comme pour m’obliger à lire l’avertissement qu’il contenait. Deux petites lignes en écriture serrée tranchante, la plume appuyée plus que de raison sur le papier : « Poupée, n’oublie pas à qui tu appartiens. Je reviendrai bientôt. »

 J’avais perdu tout appétit et la terreur s’insinua dans mon corps, essayant de prendre le contrôle de mes pensées. Je la repoussai aussitôt. Non ! Il ne viendra plus. Tu n’es plus seule, désormais. Ma Déesse était avec moi maintenant, j’avais entendu ses mots comme si elle avait été derrière moi et qu’elle me les avait murmurés au creux de l’oreille. Toute peur me quitta. Tremblante de rage, je sortis mon ouvrage d’alchimie de sa cachette et l’ouvris à la page des poisons. Bien que le grimoire ne contînt pas de recettes explicites, les théories fondamentales que j’avais étudié et les notions que m’avaient inculqué Carmina pour fabriquer des potions étaient largement suffisantes. J’ouvris une encyclopédie des plantes, me saisis d’un morceau de parchemin, d’une plume et d’un encrier, et, en moins d’une heure, j’avais une ébauche de recette pour un poison inodore, incolore, et terriblement efficace.

 Je rangeai rapidement mon grimoire et listai les ingrédients que j’allais devoir voler lors de ma prochaine sortie au jardin des simples. Bientôt satisfaite, je me levai pour me servir un thé et avaler des poires au sirop quand une clé tourna dans la serrure. Je me crispai. Tant pis pour la discrétion, s’il était prêt à revenir si vite, je le tuerai immédiatement. Je saisis le tisonnier et m’approchai de la porte à pas de loup. Carmina entra et s’arrêta net en me voyant brandir mon arme. Cependant, elle éclata de rire avant de refermer derrière elle :

  • Hé bien, Mérine, je te laisse seule quelques heures et je te retrouve prête à m’empaler ! Aucun doute, tu vas beaucoup mieux !
  • Je vous demande pardon, Carmina, je pensais.. enfin, je…
  • Tu t’attendais à quelqu’un d’autre visiblement et je n’aimerais pas être cette personne. Mais tu risques de ne pas survivre longtemps si tu t’en prends à qui que ce soit dans ce palais.
  • Je suis désolée.

 Carmina me regarda quelques secondes. Son visage était empli de compassion et son sourire ne masquait pas la peine qu’elle ressentait. Finalement, elle soupira et me prit le tisonnier avec délicatesse :

  • Tu as vécu des mois difficiles, je ne peux pas t’en vouloir d’être en colère. Sers-nous une tasse de thé.

 Je me dirigeai vers l’âtre pour attraper la bouilloire tandis que Carmina s’installait à table. Quand je revins vers elle, elle ne souriait plus tout et je tressaillis en voyant le morceau de parchemin que j’avais gribouillé entre ses mains. Elle le lisait attentivement tandis que je restai totalement immobile.

  • Je ne sais pas à qui tu comptes faire avaler ceci, mais il en mourra indubitablement.
  • Je sais.
  • Ce qui ne serait pas très prudent.
  • Personne ne saura que c’est moi. Le poison est lent et mettra plusieurs jours à opérer.
  • Moi je saurais, répondit-elle d’une voix implacable. C’est un travail difficile, la création d’un poison. Celui-ci est particulièrement élégant. Tu as du talent en alchimie.
  • Il paraît. Votre frère a toujours refusé que je prenne des cours.
  • Ce que je comprends ! Par tous les Dieux, si tu avais été formée, je n’ose imaginer ce dont tu aurais été capable !

 Carmina eut un gloussement amusé qui masqua à peine son inquiétude. Elle froissa le parchemin et le jeta dans les flammes. Alors que je faisais mine de l’arrêter, elle attrapa mon poignet avec vivacité, ses longs doigts se resserrant comme un étau. Toute trace de bienveillance avait disparu de son visage et ses yeux durs et froids m’arrachèrent un cri de surprise.

  • Mérine, c’est de la pure folie. Je devrai te dénoncer immédiatement à mon frère. Le seul fait d’avoir imaginé ce poison te rend coupable de trahison !
  • Mais je...
  • Brandir un tisonnier sous l'effet de la peur est une chose, me coupa-t-elle alors qu'elle devinait mes pensées, mais préméditer un meurtre de sang-froid en est une autre.
  • Carmina, criai-je, lâchez-moi, vous me faites mal !
  • Tant pis pour toi ! Tu as manqué de prudence à un point que je n’aurais imaginé. Maintenant, tu vas me dire à qui tu destinais cette potion et pourquoi ! Si la réponse est convaincante, alors peut-être que je me tairai et te sauverai la vie une nouvelle fois !
  • Arrêtez vos menaces, ricanai-je. Vous savez très bien que je ne mourrai pas avant la prochaine Fête du Renouveau !
  • Ce qui n’arrivera pas assez vite à ton gout si on apprenait que tu conspires contre l’Empire ! Il existe bien pire que la mort Mérine, tu n’as pas idée de ce que l’Empereur peut t’infliger.
  • Je m’en moque ! Que peut-il me faire de pire que ce que Vic m’a fait ?
  • Alors c’est ce que tu veux ? Subir cela chaque jour, pendant les trois prochaines années, dans les cachots du Palais ? Être à la merci des Gardes Rouges ? Tu sais Mérine, tant que tu as du sang à offrir aux Dieux, tout le monde se fiche de l’état dans lequel tu seras quand Petrijk te tranchera la gorge ! Il a fallu de nombreux siècles pour que les Elus soient traités avec respect et déférence, mais le peuple de Takabura fera une exception si tu refuses d’obéir à leurs règles. Maintenant expliques-toi !

 Carmina me lâcha enfin, les joues rouges et les yeux noirs. Son regard glacial me transperça avec la même acuité que celui de son frère. Je pris une profonde inspiration et compris que je n'avais guère le choix. Je lui tendis le billet de Vic. Elle resta interdite quelques instants après l’avoir lu puis le fit disparaître dans sa poche. Je sus immédiatement qu’elle le donnerait à Petrijk. Mon visage s’assombrit :

  • Vous allez me dénoncer alors ?

La docteure me regarda longuement avant de me répondre avec douceur :

  • Non. Laisse-moi gérer cela. Je m’occupe de ta sécurité. Je te jure qu’il ne reviendra pas.
  • Pourquoi m’aidez-vous ? demandai-je avec une curiosité non feinte.

 Carmina resta à nouveau silencieuse un long moment. Finalement, elle se tourna vers la fenêtre avec pudeur.

  • Ce que tu vis est injuste. Les Dieux ont besoin des Élus, Takabura aussi. Mais cela n’empêche pas que c’est injuste. Je refuse de te laisser affronter cela seule.

 Il y avait dans le regard de Carmina tant d’amertume et de tristesse que je fus convaincue qu’elle avait déjà prononcé ces mots auparavant, au sujet d’un autre Élu. Que cachait donc cette femme ? Je n’eus pas le loisir d’y réfléchir. La serrure cliqueta à nouveau et Petrijk entra. Carmina avait immédiatement repris son aplomb et sourit chaleureusement au Grand Prêtre :

  • Mon frère, je suis heureuse de te voir. Notre malade se porte mieux aujourd’hui.
  • J’en suis ravi. Tu n’auras donc plus besoin d’être constamment à son chevet.
  • Bien sûr. Je viendrai la voir régulièrement cependant, afin d’assurer son suivi.
  • Elle est sauvée à présent, Carmina.
  • Mais toujours fragile.
  • Non.
  • Petrijk, je suis médecin, la servante de Sinetron. Mon serment m’oblige à prendre soin de la santé de tous les patients qui ont été mis entre mes mains.
  • Tâche dont tu t’es admirablement acquitté, ma sœur. D’autres patients attendent tes soins dévoués à présent.
  • Elle souffre toujours du traumatisme qu’elle a subi. Je ne déshonorerai pas mon dieu en laissant dans la détresse une Elue des Trois.

 Petrijk fulminait. Je restai impassible tandis qu’ils se querellaient. Pour la première fois, j’imaginai l’enfance qui avait forgé ces jumeaux, tiraillés entre l’amour qu’ils éprouvaient l'un pour l'autre et la compétition qu’on avait inévitablement dressée entre eux, héritiers du titre de Grand Prêtre Impérial. Comment leur mère les avait départagés ? Comment avaient-ils vécu ce choix ? L’un accédant à un pouvoir illimité alors que l’autre serait toujours relégué dans l’ombre ? Si Carmina avait perdu à ce jeu, c’est qu’elle était probablement la moins douée des deux, la plus douce. Ou alors les Dieux s’en étaient-ils mêlés ?

 J’étais perdue dans ces questionnements qui resteraient des mystères à jamais, quand le soupir d’exaspération de Petrijk me ramena à leur discussion :

  • Très bien Mina, fais comme tu voudras ! Mais reste sur tes gardes : Mérine n’est ni douce, ni obéissante. Elle sait le sort qui lui est réservé et elle n’hésitera pas un seul instant à te poignarder dans le dos si elle pense pouvoir s’en tirer. Je te donne une heure par semaine.
  • Deux heures par jour, une heure ce n’est pas assez.
  • Deux demi-journées et tu t’en vas !

 Carmina s’inclina devant son frère et j’aperçus son regard triomphant tandis qu’elle courbait l’échine. Petrijk la regarda sortir en levant les yeux au ciel et poussa un profond soupir quand elle ferma la porte. Quand ils s’alliaient, ces deux-là devaient former une équipe redoutable. Il se tourna alors vers moi et me regarda avec gravité, comme s’il scrutait mon âme. Je remis de l’eau à bouillir et lui préparai un thé brûlant, mal à l’aise. Nous restâmes silencieux. Il but sa tasse d’une traite et se leva pour partir avant de faire demi-tour et de revenir se planter en face de moi. J’étais perplexe. Finalement, il se racla la gorge et me demanda :

  • Te souviens-tu de ce que tu m’as dit après que nous ayons mis fin à ta grossesse ?
  • Pardon ?
  • Avant de t’évanouir.
  • Non monsieur, mentis-je.
  • Pas du tout ?
  • J’étais fiévreuse et délirante. Je n’ai aucun souvenir clair de ces jours-ci.
  • Bien. Et maintenant, es-tu rétablie ?
  • Je crois, monsieur.
  • Alors l’incident est clos. Oublions cela et reprenons le cours de nos vies là où nous les avions laissées.
  • Bien, monsieur.

 Petrijk partit et je me retrouvai seule pour méditer sur cette étrange discussion. Il n’avait pas cru un traitre mot de mon mensonge et nous le savions tous les deux. Je n’avais jamais pu lui mentir. Cependant, cet homme redoutable avait un point faible que je connaissais bien : son incommensurable orgueil. Jamais il n’imaginerait que la fille d’une prostituée et d’un inconnu de passage, puisse avoir la force nécessaire pour réussir une malédiction et encore moins avoir l’humilité de cacher son succès. C’était ce qu’il était venu vérifier ce jour-là. Il n’avait senti aucune magie, n’avait vu aucun triomphe dans mes yeux et était parti satisfait.

 Me souvenant d’un coup des mots de ma préceptrice Diana Odi Débrine sur mon incapacité à cacher mes émotions, je décidai de travailler mes expressions pour afficher un masque acceptable aux yeux de Petrijk. Face à mon miroir, je m’observai feindre un mélange d’amertume, de tristesse et honte jusqu’à ce que ma mine repentante me satisfasse entièrement. Puis je repris ma plume et mon encrier, sortis mon ouvrage d’alchimie à l’une des pages écrites en rune, ainsi que le petit cahier dans lequel j’avais noté le fruit de mes recherches.

 Il était largement temps de me mettre au travail et de retrouver ma Déesse.

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