Amis ou ennemis ?
Malgré la pormesse de Carmina, le billet de Vic m’empêcha de dormir plusieurs nuits. Le moindre craquement de bois me faisait sursauter et dès que je parvenais à m’assoupir, je me réveillais immédiatement en sursaut, persuadée de le trouver au pied de mon lit. Je m'asseyais sur mon lit, tous les sens en alerte, guettant des bruits qui n'existaient pas. Quand l'angoisse me submergeait, je me levais pour aller coller une oreille contre l'épaisse porte de bois. J'entendais parfois le cliquetis d'une armure où un raclement de gorge. Le garde que Carmina avait fait poster devant ma porte. ils étaient trois à se relayaient, choisis par le capitaine Rehour en personne, et cela devait suffire à me rassurer. J'avais remercié la doctoresse de cette attention et l'avais prié d’adresser ma plus sincère gratitude au capitaine de la Garde Impériale.
Cela ne m’empêcha pas de barrer ma porte chaque soir avec une chaise pour en bloquer la poignée et de dissimuler sous mon oreiller une plume acérée au bout d’un stylet en argent finement ouvragé que maître Issio m’avait offert quand il m’avait appris la calligraphie. Un objet magnifique, incrusté d’éclats de diamant et de minuscules saphirs formant un motif marin que j’avais toujours adoré. On ne m’avait jamais formé aux arts du combat et je n’avais pas la moindre chance de tuer qui que ce soit avec, encore moins un prince parfaitement instruit depuis des années par le meilleur maître d’arme du royaume. Mais cela ne m’empêcha pas de me sentir rassurée ainsi armée.
Tant que j’ai vécu dans cette chambre, la plume est restée cachée au même endroit et je ne me suis jamais endormie sans sentir sa froideur sous mes doigts. Elle doit y être encore aujourd'hui.
Quand, au bout de plusieurs semaines, je fus enfin rassurée, je me remis à l’étude des runes. Cela devint ma priorité absolue et je travaillai dessus jusqu’à épuisement. Cependant, je veillai à ne pas négliger mes autres travaux car Carmina me questionnait chaque semaine sur mon travail. Elle mesurait ma guérison à l'entrain que je mettais dans mon travail. Aussi prennais-je le temps de traduire régulièrement des textes sans intérêt afin de maintenir l’illusion.
Ma reltion avec Carmina était étrange. N'ayant jamais eu d'amie, je n'avais aucune idée de ce qu'il y avait entre elle et moi. Elle avait l'âge d'être ma mère, me couvait parfois d'un regard qu'aucun adulte n'avait jamais eu pour moi. De l'amour ? De l'affection ? En tout cas, elle faisait montre d'une grande bienveillance à mon égard, riait beaucoup en ma présence, me racontait parfois des anecdotes sur son enfance et sur son frère. Dans d'autres circonstances, je me serais laissée convaincre de voir son frère à travers ses yeux. J'aurais adoré ces histoires, elles m'auraient rapproché de Petrijk. Elle aurait pu être le pont entre lui et moi s'il n'avait pas tout détruit.
Prudemment, je décidai de lui acocrder ma sympathie tout en gardant une grande méfiance. Petrijk m'avait détruite en ordonnant la mise à mort de mon fils, mais je n'oubliai pas qui avait préparé la potion. Carmina avait beau être gentille avec moi, elle n'était pas mon alliée pour autant et il était hors de question que je partage mes plans avec elle. Je prévoyais de tuer son frère et de détruire son monde, ellen'embrasserait jamais ma cause. La sœur du Grand Prêtre m’aimait bien et m’avait prise en pitié, mais nous n’en étions pas au point de nous faire confiance. Mais sa présence m'aida à soigner mes blessures, et, pour la première fois de ma vie, j'avais une amie, quelqu'un avec qui parler, avec qui me promener, quelqu'un qui tenait à moi sans me ramener à mon rôle ni à ma mort futur. C'était inédit, magnifique.
C'était trop tard.
Petrijk aussi me donna du travail, sûrement pour m’occuper l’esprit. Il me commanda des résumés d’ouvrages historiques ainsi que des réflexions sur des textes philosophiques. Puis je dus lui écrire une introduction à l’histoire des Watigues pour compléter la bibliographie sur cette contrée peu documentée. Pour cela, il mit à ma disposition quantité de cartes et de parchemins affreusement abimés qu’il me fallut intégralement restaurer ou recopier. Un travail colossal.
Le frère m’infligeait donc un travail long et fastidieux qu’il commentait avec froideur alors que la sœur était toujours enjouée d’entendre mes réflexions. Parfois, je me demandais si cette chaleur n’était pas une ruse pour m’espionner. Faisait-elle un rapport à Petrijk ? Le lui avait-il demandé ou le faisait-elle de son plein gré ? Leur relation était aussi profonde que complexe, mais je ne doutai pas un instant de la loyauté qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.
Tout cela me donnait la migraine et je me plongeais chaque soir dans les runes pour oublier les questions sans réponses auxquelles j’étais confrontée dans la journée. J’avais hâte de découvrir le nom de ma Déesse et de pouvoir l’invoquer. Elle pourrait me dire, elle, si je pouvais compter sur Carmina.
Pourtant, je suis obligée d’admettre que j'attendais les visites de la docteure avec de plus en plus d'impatience. Nous avions pris l’habitude de nous promener dans les jardins où Carmina m’apprenait tout ce qu’elle savait sur les plantes médicinales : comment les reconnaître, les conserver ou les utiliser, et, une fois seule, je travaillais à les améliorer par l’alchimie. Après notre sortie, nous rentrions prendre le thé dans ma cellule. Là, nous discutions, dessinions, ou travaillions sur l’herboristerie. Elle ne manqua pas de me prêter des ouvrages dans lesquels je trouvais parfois quelques notions d’alchimie que j’apprenais scrupuleusement. Grâce à elle, mon savoir sur les simples, les potions et les remèdes augmenta considérablement.
Quelques semaines après ma rémission, Petrijk recommença à venir me voir quotidiennement. Ma mine contrite sembla lui convenir et, même si je ne le pensais pas dupe, je m’efforçai à n’éveiller aucune suspicion chez lui. Je me montrai réservée et mélancolique, répondis à ses questions d’un ton neutre et agréable et fis de mon mieux pour me montrer polie et agréable. Nous n’évoquâmes jamais les visites de sa sœur car j’avais senti à quel point il les réprouvait. Je restai donc sur mes gardes avec l’un comme avec l’autre.
Maitre Issio aussi finit par revenir, mais ses leçons ne durèrent guère. Petit à petit il les espaça, puis les arrêta complètement, estimant qu’il n’avait plus rien à m’apprendre. Mon perfectionnement disait-il, n’était plus que question d’entraînement et il était temps pour moi de trouver mon propre style. Je le remerciai en lui offrant un petit tableau que je lui transmis par l’intermédiaire du Grand Prêtre. C’était une aquarelle représentant la chaumière dans laquelle j'avais grandi en haut de la falaise.
Ainsi, mes journées finirent par redevenir routinières : une visite matinale de Petrijk, puis quelques heures d’étude croisée entre l’alchimie et l’herboristerie, un déjeuner sur le pouce ainsi que des traductions de textes anciens ou d’un quelconque travail exigé par le Grand Prêtre. Des visites de Carmina deux fois dans la semaine, qui passait une matinée complète avec moi. Ensuite je dessinai pendant une heure, le temps que Gwen m’apporte mon repas. Quand elle repartait avec le plateau vide, je bloquais la porte et sortais le seul travail qui m’intéressait vraiment pour passer plusieurs heures sur mon traité d’alchimie. Petit à petit, ces habitudes de travail m’absorbèrent et me permirent de trouver un équilibre grâce auquel les profondes blessures de ces derniers mois commencèrent enfin à cicatriser. A la fin du printemps, je parvins à déchiffrer mes premières runes, mais il me fallut encore trois semaines pour les lire correctement et remporter ma première vraie victoire. J’appris alors à quel point il était facile de se lier à un Dieu.
Pour cela il fallait trois choses : connaître son nom, lui faire une offrande et être acceptée, ce qui signifiait de ne pas mourir foudroyée dans la seconde. Ma Déesse m’avait acceptée et j’étais prête à lui donner tout ce que je possédais (la ligne suivante m’indiqua que quelques gouttes de mon sang suffisaient). Il ne me manquait que son nom. Or, rien dans notre panthéon ne faisait mention d’une déesse de la vengeance. J’avais étudié chaque Dieu, les immortels comme les mortels, aucun ne ressemblait à la magnifique femme noire ornée de bijoux d’or, dont les cheveux étaient tressés en millier de nattes.
J’avais besoin des livres de théologie de la bibliothèque privée du Grand Prêtre. Autant dire que c’était absolument impossible. J’avais beau retourner la question sous tous les angles, je ne trouvais pas de solution. Ma chaise racla bruyamment le sol tandis que je me levai en poussant un cri d’impuissance. J’étais si proche !
Comme souvent quand je cherchais une solution, je me mis à faire les cents pas à travers la pièce pendant de longues minutes. Il me fallait un plan pour accéder aux ouvrages de Petrijk, mais je n’avais aucun moyen de sortir d’ici. Je ne pouvais pas non plus les lui demander sans éveiller ses soupçons. Peut-être en passant par Carmina ? Mais encore une fois, je n’avais pas de raison valable pour accéder à des livres de prêtrise avancée. Et puis je n’avais aucune idée de ce que je pouvais demander, il était hors de question d’évoquer une Déesse inconnue.
Tandis que je tournai en rond, la lune s’était levée et ses rayons illuminèrent le plancher de ma chambre. Le spectacle de son reflet sur l’océan m’avait toujours apaisé et je m’appuyai contre le mur avant de poser mon front brûlant de frustration contre la vitre fraîche. Mon regard se perdit sur l’horizon. Je pensais à toutes ces aventures que vivaient les habitants de Takabura, à ces amourettes, ces familles qui se construisaient. Partout, des gens avaient des amis, des amants. Des liens se créaient. Des gens s’entraidaient, se soutenaient et moi j’étais seule, sans alliés et sans le moindre début de plan. La vie était injuste. Une étoile filante traversa le ciel, comme un clin d’œil du firmament et soudain, un hoquet me fit sursauter.
En quelques enjambées, je fus de nouveau assise devant mon grimoire et le feuilletai avidement. Je l’avais presque oublié, mais ma Déesse m’était déjà apparue, avant cette fameuse nuit où je l’avais appelée par hasard. Longtemps auparavant, ce magnifique visage m’était apparu, une nuit, alors que je feuilletai mon grimoire. Fébrile, je cherchai la page où Elle m’était apparue et la trouvai enfin. Le visage n’y était plus , mais c’était bien là, j’en étais absolument certaine. Dépitée, je m’appliquai à lire les runes. Le texte était long. Je pris une plume et notai la traduction d’une histoire que je n’avais jamais entendue. J’y passai le reste de la nuit. Au levé du jour, je m’étirai et repris la lecture de mon travail pour vérifier que je ne m’étais pas trompée. Quand je terminai ma lecture, j’étais bouleversée.
Tout ce que je croyais savoir sur nos Dieux était faux.

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