La guerre des Dieux
Tous les habitants de l’Empire connaissent l’histoire des Dieux. Même dans les villages aussi petits et isolés que celui où j’ai grandi, ceux qui ne possèdent pas d’écoles, des prêtres itinérants passent de place en place pour enseigner les rudiments de la lecture et du calcul et veiller à ce que chaque habitant apprenne les noms des Dieux et les rites pour rendre hommage aux plus influents d’entre eux. Les bardes et autres musiciens des rues chantent leurs exploits et les parents transmettent à leurs enfants les gestes pour révérer les Dieux de leur foyer.
Le jour de mon départ, mes connaissances sur le panthéon divin étaient frustres, mais je n’étais pas entièrement ignorante. Depuis, sous l'impulsion de Petrijk, j'en savais plus qu'une aspirante de n'importe quel temple. J’avais appris les services, les prières et les cérémonies des Trois et de leurs enfants immortels, ainsi que les noms de tous les autres, et leurs rites les plus importants. J’aurais pu me fondre dans n'importe quelle office sans aucune difficulté.
Cependant, je découvrais ce jour-là une partie conséquente de notre histoire. Un chapitre complet que personne n’enseignait et qui parlait d’une déesse déchue, retenue captive dans sa prison de verre noir. Un chapitre qui expliquait pourquoi les enfants des Dieux avaient cessé de naître immortels. La sanglante guerre que les Dieux se menèrent.
Ephisée, Ayenn et Trihiou avaient bel et bien donné naissance à leurs cinq illustres enfants : les magnifiques jumeaux Hérès et Tamaï, la puissante Watagwé, le mystérieux Tohil et le dangereux Totchine. Les textes sacrés racontent comment, après avoir vécu mille ans tous les huit, ils voulurent mettre au monde de nouveaux enfants et découvrirent qu’une terrible malédiction avait causé la perte de l’immortalité pour les Dieux nouveaux-nés. Selon les prêtres, les Immortels jurèrent de briser ensemble cette nouvelle affliction. Ephisée créa Takabura, l’offrit à Ayenn et Trihiou qui bénirent cette terre et son nouvel Empereur, en échange de sang humain tous les cinq ans.
Il y a cependant de nombreuses zones d’ombre dans cette histoire. À commencer par le fait que les Huit immortels étaient bien plus nombreux à l’origine. Ensemble, ils n'eurent pas moins de trois-cent-quarante enfants. Les jumeaux étaient les pères de la moitié du panthéon. Leur beauté et leur complémentarité étaient appréciées des dieux et déesses, et nombre d'entre eux se disputaient leur lit. Watagwé donna également naissance à une centaine : la déesse de la mer était féconde et encline à le montrer. Totchine eut peu d'enfants, trop ivre pour les mettre au monde. Mais ils héritèrent tous de sa malice et de sa dangerosité. En réalité, le seul qui fut mis à l'écart était Tohil.
Les Dieux sont d'une immense beauté, peu importe leur aspect. Ils ont parfois un trop grand nombre de bras par rapport à nous, ou des attributs étranges comme des cornes ou des nageoires, parfois ils sont couverts de fourrure, nus comme des vers, leur bouche peut être déraisonnablement grande, il n’empêche que leur grâce, leur charisme ou leur manière les dotent d'un attrait irrésistible. C'était bien plus délicat pour Tohil, car il n'avait pas d'apparence. Il était le changement, le chaos toujours en mouvement, impossible à cerner, encore moins à saisir. Il était à l'écart des autres dieux et personne ne cherchait sa compagnie, à part son père.
Lui-même se suffisait dans sa solitude, n'avait besoin d'aucun de ses semblables et les dédaignait totalement. Si bien que l'ensemble des Dieux finit par le fuir, et même le craindre. Les rares fois où son père l'invitait à se joindre à eux, sa présence provoquait le malaise. Même pour les êtres les plus puissants au monde, Tohil le Sans-visage représentait un danger.
Un jour, cédant à une impulsion, Watagwé rendit visite à son frère. Elle avait froid dans les profondeurs de l'océan et se disait que, peut-être, Tohil pourrait y descendre un peu de la chaleur de ses volcans. La déesse le trouva endormi, couché sur un lit de braises. Le sommeil interdisait tout mouvement à Tohil, et pour la première fois, quelqu'un le vit tel qu'il était. Watagwé garda secret les traits de son visage mais tomba immédiatement amoureuse de lui. En s’approchant, quelques gouttes d'eau salée coulèrent de ses cheveux et réveillèrent Tohil. La magnifique déesse de la mer et des océans lui déclara aussitôt son amour et le supplia de l'accepter. Il refusa et la tint à distance pendant des siècles. Blessée, Watagwé refusa de partager son lit avec d'autres, jurant fidélité à celui qu'elle aimait en cachette. Elle envoya des vagues gigantesques s'écraser sur les volcans, espérant qu'une goutte l'atteigne, provoqua des tempêtes de plusieurs années, recouvrit toutes les terres d'étendues d'eau salée, mais rien n'y fit. Tohil refusait obstinément ses avances.
Pourtant, il ne pouvait nier la vérité : il était lui aussi, très amoureux de la Déesse. Seulement, son corps n’était que flammes et tourbillons de braise. Ses doigts brûlants et sa bouche incandescente réduisaient en cendre tout ce qu'il touchait, et il refusait de faire endurer cela à Watagwé. Quand il souffrait trop, il filait à travers le ciel et disparaissait dans le froid de l'univers. Il y fit naître des comètes par milliers, qu'il lança dans la nuit de la Terre comme autant de messages éphémères de son amour.
En redescendant, il avait pris l'habitude de tourbillonner à fleur de la mer, créant des gerbes de vapeur et d'étincelles. C'était un magnifique spectacle que Watagwé ne ratait jamais. Jusqu'au jour où elle surgit des flots et le saisit en plein vol avant de s'enfoncer avec lui sous l'eau. Un geyser s'éleva au dessus d'eux, et Tohil se débattit, faisant s'évaporer la surface de l'océan. Mais Watagwé tint bon et l'emmena dans les profondeurs, là où l'eau est glaciale et le noir absolu. En posant le pied dans les abysses, Tohil ne brûlait plus. Il diffusait une douce lumière autour de lui et, lorsque celle qu'il aimait posa ses lèvres sur les siennes, il s'avoua vaincu.
Ils restèrent un siècle dans les profondeurs, prolongeant leur étreinte, s'embrassant, se poursuivant, s'enlaçant, donnant naissance à la myriade de créatures marines qui vivent dans les étendues salées.
Puis il se séparèrent. Tohil est le Dieu du changement, et Watagwé incarne la liberté et l'inconstance de l'océan. Ils savaient tous deux avant même de s'embrasser comment leur passion prendrait fin. Tohil remonta à la surface, et redevint le tourbillon de flamme qu'il avait toujours été. Watagwé reprit sa place auprès de ses autres frères et sœurs. Ils ne révélèrent leur amour à personne et le gardèrent secret, comme un trésor qu'ils étaient seuls à partager.
Au fond de l'océan, parmi leurs créations, une se leva, oubliée par ses parents. Une déesse à la peau aussi noire que les profondeurs, ornée d'arabesques dorées, dont la chevelure était composée de centaines de tresses entrelacées les unes dans les autres. Les traits de son visage étaient délicats et des flammes dansaient dans ses yeux. Elle était le parfait mélange de l'amour, du désir, du désespoir et de la colère. Une beauté insaisissable, insatiable et indomptable. Celle qui, malgré elle, allait déclencher la guerre des Dieux et les décimer : Khthonia.
Elle sortit de l'eau quelques jours après sa mère. À l'air libre, les arabesques dorées s'enflammèrent, la parant d'or en fusion. Elle commença par chercher son père. Mais son séjour dans l'océan l'avait éloigné de ses volcans pendant trop longtemps et dès son retour sur la terre ferme, il s'était jeté dans le plus profond d'entre eux pour y trouver la paix et la chaleur dont il avait besoin. Déçue, elle partit à la rencontre de sa mère.
En la voyant arriver, Watagwé reconnut l'enfant de Tohil et prit peur. Les Trois avaient prévenu qu'il ne devait pas engendrer de divinité. Ils estimaient que sa nature profonde mettrait au monde un Dieu trop dangereux. Immédiatement, la mère chassa sèchement sa fille. Elle refusa de la laisser s'exprimer devant les autres Dieux qui devineraient son secret et la renvoya d'où elle venait.
Hérès assista à leur querelle et la rapporta à Tamaï, qui aimait Watagwé depuis des siècles et s'était inquiété de son absence. Dévoré par la jalousie, il divulgua le secret de Watagwé et Tohil, s'attaquant à tous ceux qui les défendaient. Khthonia, jeune déesse instable et abandonnée, entra alors dans une colère meurtrière.
Ainsi commença la guerre des Dieux : par une banale histoire de jalousie démesurée et d'amour déçu. Watagwé s'érigea contre sa fille, la rendant responsable de la fureur de Tamaï. Tohil ne participa pas aux combats et resta endormi dans son volcan. Khthonia avait quelques alliés, mais les Trois étaient contre elle, et la plupart des Dieux se rangèrent derrière Eux. Elle se retrouva vite seule.
Elle tenta de conclure une alliance avec Totchine, le seul des plus puissants Dieux qui ne l'avait pas haïe immédiatement et qui avait tenté d'apaiser les siens. Elle se rendit chez lui en secret, enjôleuse et séductrice. Le Dieu malin se laissa toucher par la vivacité de Khthonia. Elle l'amusait. Ils discutèrent longuement, et Totchine se laissa presque convaincre de plaider sa cause. Ils burent à leur amitié naissante et il concocta pour elle un alcool nouveau : L'Azull Bleu. Une conception particulièrement délicate, puisqu'elle nécessite le nectar de la fleur du même nom qui, mal préparée, est l'unique poison capable de tuer un Dieu.
Au matin, Khthonia avait disparu avant le réveil de Totchine. Le jour même, elle demanda une trêve. La jeune Déesse invita ses ennemis à un somptueux banquet pour discuter des conditions de sa rédemption. Tous vinrent, sauf les Trois, les jumeaux, Tohil et Watagwé. Totchine accepta l'invitation et les trois-cent-quarante autres Dieux aussi. Elle les empoisonna tous.
Seul Totchine survécut : on ne prend pas le maîtres des poisons si facilement. En voyant ses enfants, ses frères et ses sœurs succomber, il réalisa trop tard que Khthonia l'avait dupé : personne à part lui ne savait comment empoisonner un Dieu. Il s'était fait manipulé comme un enfant et n'avait été rien d'autre que l'instrument de la folie de la Déesse. Furieux et blessé, Totchine captura la meurtrière et la livra aux Trois.
Ephisée et Ayenn voulurent la mettre à mort, mais Trihiou proposa de la bannir : trop de Dieux étaient déjà morts à cause d'elle. Ils décidèrent de l'enfermer dans une grotte froide et humide, sans lumière, ni chaleur. Ils lui lièrent les pieds et les mains de manière à l'empêcher de se lever ou s'allonger, la forçant à rester assise sur un sol recouvert d'éclats d'obsidienne tranchants comme des rasoirs.
Son plan déjà prêt pour obtenir une réduction de peine, Khthonia s'apprêta à négocier, quand elle entendit un raclement de gorge. Elle se tourna dans sa direction et aperçut Tohil. Son jeune cœur se serra, heureuse de trouver son père venant enfin à son secours, mais se brisa dans la foulée. Tohil n'avait pas la moindre intention de prendre sa défense. Il venait assister à la défaite de son enfant, lui assurant qu'il ne lui pardonnerai jamais. Meurtrie par les mots qu'elle venait d'entendre, Khthonia oublia toute prudence et jeta une malédiction sur les Dieux survivants.
La guerre finie, ils auraient bientôt d'autres enfants, des Dieux, plus sages et plus obéissants qu'elle ne l'était elle-même. Mais infailliblement, ces Dieux mourraient avant d'avoir eu mille ans. Leurs parents les aimeraient comme elle-même aurait dû l'être, et souffriraient de perdre leur progéniture, de les voir vieillir, décliner et disparaître. Elle ajouta qu'un jour, elle se libérerait de ses chaînes, puisqu'ils refusaient de lui pardonner, et leur assura qu'ils regretteraient son retour. Watagwé lui cousit la bouche avec un filet de pêche et l'emmena.
Par dessus sa prison, ils posèrent l'immense île qu'Ephisée construisit pour célébrer leur victoire : Takabura. Les Trois le peuplèrent d'humains, qui vieillirent et moururent effroyablement vite. Toutefois, ils ne s'inquiétèrent pas : ils n'étaient pas à proprement parler leurs enfants. Ils mirent au monde d'autres Dieux et surent au premier regard que la malédiction de la terrible Déesse était fondée.
Totchine chercha en vain un remède, mais il découvrit que le sang des humains avait d'intéressantes propriétés. Lorsque l'Empereur demanda des présents, Les Trois saisirent l'occasion pour se faire offrir du sang frais et tenter de briser la malédiction qui pèse sur leurs enfants.

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