Insomnie Solaire ( Solàl )

10 minutes de lecture

J’ai beau claquer des talons et faire de même avec toutes les portes que je croise, provoquer le tremblement du sol comme le ferait un troupeau d'éléphants, le silence trop lourd de la frontière résonne encore et toujours à mes oreilles. Une minute, dix secondes peut-être, c’est tout ce qu'il faut à ma colère pour finalement exploser tel un volcan en éruption. Tout se bouscule en moi, l’héritier de la Lune est une nouvelle suffisante, je n’avais pas besoin d’apprendre qu’on allait me marier, à sa sœur jumelle qui plus est !

Ma mère m’a forcé à rentrer, voyant que me contenir devenait une tâche de plus en plus compliquée au fur et à mesure que les minutes passaient. Pourtant, ici, entre ses quatres murs à la tapisserie blanche et aux ornementations or, j’ai l’impression d’être enfermé. Enfermé dans ma tête, mon corps et ce palais, coincé entre leurs décisions et mes opinions. J’ai laissé mes parents discuter des derniers détails d’une chose qui me concerne plus qu’eux, les héritiers de Nox se sont également éclipsés sans bruit. Elle, au bord des larmes, lui, la figure aussi neutre qu’à son arrivée. Il s’est pourtant interposé et c’est bien l’une des rares choses que je retiens. Ce n’était pas pour moi, j’en suis conscient, il agissait pour sa sœur et malgré cela, je le remercie. La Lune n’est peut-être pas si détestable.

N'empêche que cette chasse au Néant me laisse un goût amer dans la bouche. Ils prennent le risque de nous envoyer ensemble afin de faire reculer et même disparaître une brume tueuse dont nous ne connaissons rien alors qu’ils installent toutes sortes de choses pour nous éloigner l’un de l’autre. Ils croient tellement fort en cette théorie des anciens qu’ils leur vouent une confiance aveugle. Ils ne nous laissent aucun repos, pas même de quoi digérer leurs décisions. De ce que j’ai entendu, ils souhaitent me marier avec la princesse et célébrer cela lors de notre retour. Trois coups sont frappés contre ma porte qui s’ouvre sans attendre de réponse, je reconnais le parfum de ma mère mêlé à celui de mon père. Je les ignore et attrape un sac en cuir que je jette sur mon lit avant de le remplir de vêtement choisi au hasard :

  • Solàl, mon coeur ? Tu as cinq minutes ?

Cinq, je ne sais pas, ça me semble trop long pour les entendre me rabâcher ce mariage et leurs conseils. Je n’arrête pas ce que je fais et ne leur répond pas non plus. Mon père ne s’en vexe pas et continue :

  • Ta mère a fait en sorte que ce mariage soit reporté à votre retour, pas seulement la cérémonie, l’union également. Le prince Namiel sera donc le seul à t’attendre à la frontière aux premiers rayons du soleil, lui et les gardes qui vous accompagnent bien sûr.

Reporté. Pas annulé. Je suppose que je ne dois pas trop en demander…

  • Il n’aura lieu que si cette mission est réussie.

Et elle doit réussir, n’est-ce-pas ? Puisque si c’est un échec, cela signifie que les héritiers des Astres sont morts. Je continue de fourrer des affaires sans y faire attention. Je me fiche de l’allure que j’aurai, le Néant n’a d’yeux pour juger ma façon de m’habiller et puis la Lune a beau être d’une beauté éblouissante et posséder un caractère intéressant, c’est à sa sœur que je finirai marier, je n’ai pas besoin de faire bonne impression, ni lui, ni moi, n’avons voix au chapitre.

Namiel… Son nom sonne froid et discret dans mon esprit. Je déteste la façon dont il tourne en boucle dans ma tête. Je revois l’expression de son visage sans émotion, la façon dont ses doigts se sont automatiquement accrochés à ceux de sa sœur lorsqu’il a senti le sujet venir, le mouvement de son poignet quand il posait sa signature sans même lire la première phrase du contrat. De toute la réunion, je n’ai croisé son regard qu’un millième de seconde, il m’a ignoré tout le reste du temps. Moi, le prince d’Hélios, le successeur du Soleil, il ne m’a pas adressé une oeillade alors que mes yeu étaient incapable de le quitter. Il m’a traité comme un courant d’air, se fichant bien de qui je suis. Le fait qu’il ne fasse même pas un peu attention à moi m’énerve autant que le fait que son visage est comme ancré sur ma rétine et sa personne, bloqué dans mon esprit. J’en oublie presque que mes parents sont présents :

  • D’accord. De toute façon, nous n’avons qu’à obéir comme de bon petits soldats.
  • Solàl… Les Conseillers prennent les meilleures décisions pour notre sécurité à tous.
  • Et bien, ils peuvent se les mettre où je pense leurs décisions !

J’affronte le regard désapprobateur de mon géniteur sans même frôler celui, plus inquiet, de ma mère. Je n’ai pas peur de dire ce que je pense, je n’ai jamais eu peur de m’exprimer pourtant une petite voix dans ma tête me dit tais toi, assis toi, sois sage et ils te laisseront. Je sais pourtant que ce n’est qu’un mensonge, que peu importe mes actions, que je sois bruyant ou non, ils auront toujours le contrôle de ma vie. Parce que je suis prince, parce que je suis l’héritier d’un Astre, parce que je suis moi. Puis aujourd’hui, je n’ai plus qu’à choisir entre la mort et le mariage et je ne sais pas lequel est préférable. Cette princesse d’Hélios n’est pas à mon goût mais quelqu’un a t-il déjà été à mon goût ? Je n’en sais rien. Je ne suis jamais tombé amoureux. Mais ce n’est pas avec elle que je veux finir ma vie, ça j’en suis sûr, je suis également certain qu’elle non plus ne veut pas finir avec moi.

  • Personne n’a jamais eu le choix, Solàl. Personne. Ce n’est pas toi qui va y changer quelque chose et j’en suis désolé mon fils. Il faut apprendre à te taire et à obéir, à cacher tes émotions et à mentir. Fait comme tout le monde et tout ira pour le mieux.

J’ai l’impression qu’un souffle froid se glisse en moi, emplissant mes poumons de gel et empêchant les mots de s’envoler comme je le souhaite. Alors je ne dis rien, je me retourne, me tais et continue de faire mon sac. Je les entends quitter ma chambre et à peine la porte est-elle refermé qu’elle se rouvre, laissant apparaître un Silas nerveux :

  • Excusez-moi, Monsieur votre père, que j’ai croisé devant vos appartements, m’a dit que vous souhaitez certainement me parler…
  • Oui, soit prêt à partir à quatre heures, si je ne suis déjà plus là, tu n’auras qu’à me rejoindre à la frontière neutre.

Il semble sur le point de poser plus de questions mais d’un signe je l’en empêche et me retrouve enfin seul, chose que je déteste en tant normal, mais il faut croire que la situation est critique en tout point… Je jette mon sac complet dans un coin de la pièce et me laisse tomber à plat ventre sur mon lit. Je n’ai même pas le force de m’énerver. Ce prince et ce mariage ont pompé toute mon énergie, je n’ai plus qu’à penser à ses yeux pendant les heures qui me séparent de notre départ.

D’un coup d'œil, j’aperçois l’astre de la nuit, déjà haut dans le ciel. Mes jambes décident toutes seules de me relever et de passer, comme à leur habitude, par-dessus la balustrade de mon balcon. Qu’est-ce qu’il se passe en moi ? Pourquoi est-ce que la Lune et son héritier m'obsèdent autant ? Je n’y pensais même pas un peu avant. Bordel, si c’est ce que je crois, je suis foutu.

*****

Lorsque le clocher du royaume sonne trois heures, je ne tiens plus. Mon esprit s’échauffe depuis des heures, passant de ce mariage aux yeux sombres de l’homme qui deviendra mon beau-frère si nous ne mourrons pas tous les deux. Je me dégoûte presque, mes pensées envers lui sont bien trop envahissantes, bien trop ambiguës. Nous sommes deux hommes, qui plus est deux princes ennemis et les héritiers des Astres opposés. Des sentiments comme ceux que je ressens n’ont rien à faire entre nous. Il n’y aura qu’hypocrisie et faux sourires. C’est ainsi que cela doit se faire, puisque c’est ainsi que nous avons été élevés.

J’ai dit à Silal d’être prêt à quatre heures mais tant pis, il connaît le chemin jusqu’à la frontière, il n’a pas besoin que je l’accompagne… J’attrape mon sac en repensant que je n’ai choisi aucun des vêtements que j’ai mis dedans. Je le refais en me maudissant de changer d’avis aussi facilement, je ne garde que ce qui me va parfaitement. Ça ne me prend qu’une dizaine de minutes avant que je ne le ferme et parte en direction des jardins.

Je passe par les cuisines sans croiser âme qui vive, bien sûr, il est trop tôt. J’en profite pour attraper une petite boîte de fraise qui me fait de l'œil depuis son étagère. Dehors, je fais le tour des jardins quand une voix me fait sursauter :

  • Prince Solàl, je vois que vous êtes toujours aussi matinal.

Je reconnais la doyenne du palais, elle doit avoir au alentour de quatre vingt ans et pourtant elle est toujours en pleine forme. La preuve, elle est bien la seule à être debout en dehors de moi. Elle entame la conversation comme s’il était normal de nous retrouver à une heure pareille.

  • J’ai entendu dire que vous nous quittiez aujourd’hui, toutes vos affaires sont-elles prêtes ?
  • Oui, du moins j’imagine que j’ai tout ce dont j’ai besoin.

Elle hoche la tête et m’attire vers une petite maisonnette où elle m’invite pour le petit déjeuner en sa compagnie. J’accepte volontiers, je n’ai pas envie d’attendre à la frontière neutre que tout le monde arrive, si je peux me faire désirer, je le ferai. La doyenne me parle de son chat et de ses petits enfants comme si j’étais l’un d’eux.

Lorsque quatre heures sonnent, je dois me résoudre à quitter mon hôte, elle m’offre un petit sachet de bonbons à la fraise comme si je venais goûter chez elle tous les jours. Je la remercie chaleureusement en enfouissant les sucreries dans ma poche. J’aime mon peuple autant que j’aime mon astre, je vis pour les moments comme ceux-là durant lesquels je peux simplement m’asseoir à la table d’une terrasse ou d’une auberge et discuter avec tout le monde en étant vu tel un habitant d’Hélios quelconque. Ma mère déteste ça, c’est bien l’une des rares choses que je tiens de mon père…

Je traine des pieds dans les rues, je déteste déjà ce qui m’attend à la frontière. Une horde de gardes et un Prince duquel je ne sais que penser. J’aimerai le haïr comme je hais son peuple mais voilà que ma tête de n’obéis plus, nos points communs nous opposent plus qu’ils ne nous rapproche et cette loi de l’éloignement me force à l’observer de loin.

Le ciel se teinte déjà d’un bleu plus clair, annonçant l’arrivée imminente du Soleil lorsque j’aperçois Silas, m’attendant à la frontière. Ses bagages sur le dos, sa figure est froissée, un mélange d’inquiétude et de colère.

  • Vous êtes en retard, Monsieur le Prince de Nox n’a pas loupé de le faire remarquer.
  • De ce que je vois, les premiers rayons n’ont pas encore pointé le bout de leur lumière alors je n’ai aucun retard.

Il hausse les épaules et nous nous rapprochons de notre escouade, je reconnais les cheveux bicolores de l’héritier de la Lune avant de voir son visage. Il dépasse de quelques centimètres les hommes qui nous accompagnent, je suis pourtant sûr qu’il n’atteint même pas mon menton. Il porte un chemise aussi sombre que ses yeux et suffisamment cintré pour que je comprenne qu’il n’est pas bon au corps à corps. Une simple cape de voyage bleu marine est posée sur ses épaules, accrochée par une fine chaîne d’argent.

Ses yeux rencontrent les miens alors qu’il se retourne, sentant certainement mon regard sur lui depuis le début. J’y aperçois une force douce mais puissante mais il y a quelque chose d’autre. Je ne saurais dire de quoi il s’agit et encore moins pourquoi je vois cela en lui alors que je suis hermétique aux sentiments des autres. Ses pupilles me jaugent de haut en bas et décident certainement que tout est en ordre puisqu’il ne fait aucun commentaire. La présence de Silas me tendant la bride de mon cheval me permet de remarquer que lui n’a ni valet ni domestique à ses côtés.

Si j’avais eu le choix, je serais venu seul aussi, Silas est le valet de mon père, je n’en ai pas et je ne me voyais pas demander à un des habitants d’Hélios de m’accompagner. J’imagine mal la petite mamie qui m’a accueilli pour le petit déjeuner, en armure sur un cheval…

Le regard du Prince est toujours sur moi lorsque je monte en selle, mon esprit s’échauffe suffisamment seul, je n’ai pas besoin qu’il m’observe… J’affronte ses pupilles et lui adresse la parole pour la première fois :

  • Vous êtes seul.
  • C’est une constatation ou une question ? Je n’ai besoin de personne, Prince Solàl.

Sa voix me hérisse le poil. Profonde et froide comme le blizzard de l’hiver. Je devine aisément qu’il n’est pas enclin à faire la conversation. Ce simple constat me fait quelque chose sans que je ne puisse savoir quoi.

Finalement, nous nous mettons en route. Ce n’est qu’à ce moment que je comprends que je n’ai dit au revoir à personne, pas même à ma mère. Vivement que le Soleil se lève, j’aurais au moins une raison de ne pas déprimer complètement.


Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Alexlecornflakes ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0