Pile ou Face ( Namiel )

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Le silence n’est pas un vide, il s’agit d’un langage que les gens d’Hélios ne comprennent pas le moins du monde. Le Prince Soleil ne l’entend même pas murmurer, il est pire que tous les autres. Je l’entends soupirer toutes les cinqs minutes depuis notre départ, pourtant, ça ne fait que trois heures que nous sommes montés en selle. Personne ne parle et je prie pour que ce silence dure tout le reste du voyage, j’imagine que c’est peine perdu. Le fils du Soleil ne sait pas profiter du silence, il ne sait pas, simplement, écouter le bruit de sa respiration et de celle des gens qui l'entourent, il ne sait pas décoder la mélodie derrière les battements de nos coeurs et le claquement des sabots des chevaux sur la terre.

Je sens son regard me brûler le dos presque autant que le Soleil me chauffe le visage depuis le ciel. A chacun de ses soupirs, une vague d’air chaud parcourt les dix mètres qui nous séparent. J’ai la nette impression qu’il me provoque… La route de la frontière que les habitants d’Hélios comme de Nox appellent le Route Grise s’entend devant nous et ce surnom lui va comme un gant. Elle ne possède pas les couleurs d’Hélios mais elle n’est pas sombre comme Nox, parfaitement neutre, parfaitement grise.

Le Néant n’est même pas encore visible pourtant son haleine fétide se fait déjà sentir, décolorant le paysage plus qu’il ne l’est déjà. Pour les autres, les gardes, j’imagine que ce n’est qu’une route de campagne basique. Malgré tout, le monde commence déjà à perdre de sa substance à partir d’ici…

  • Namiel !

Voilà que l’héritier du Soleil craque déjà, de façon plutôt familière qui plus est. Cette “mission de purification” comme ils l’appellent, promet d’être longue en plus d’être suicidaire. Je n’ai même pas envie de lui répondre, je n’en vois pas l’utilité, je ne m’attend qu’à un discours sans intérêt. Je choisis la facilité et feint une surdité soudaine :

  • Eh oh ! Monsieur de la Lune ! Ne faites pas semblant de ne pas m’entendre !

Il est pire qu’un enfant de quatre ans à qui on a confisqué son jouet préféré…

  • Monsieur… Je crois que le Prince Solàl vous appelle…
  • Je le sais…

A croire que le fils du Soleil tape sur les nerfs de tout le monde ou que ce garde me croit réellement sourd.

  • Oh !

Sa voix me transperce les tympans, est-ce quelque chose de naturel chez lui ou fait-il exprès de hurler ainsi ? A cet instant, je suis bien malheureux que la loi de l’éloignement ne stipule que dix mètres de distance, j’aurais préféré cent pour ne plus avoir à l’écouter.

  • Le silence et le calme sont des vertus que vous devriez explorer, vous ne pourrez que gagner en maturité et en sagesse. Économisez donc votre énergie, vous en aurez besoin dès que le grand vide sera réellement là.

Ma voix va jusqu’à lui sans que j’ai besoin de hausser le ton, porté par le vent. Presque immédiatement, je sens l’air vibrer et grésiller, les clochettes de la présence du Soleil sont de retour, qu’est-ce qu’il peut être bruyant…

  • Halte !

Ma jument obéit, malgré moi, à l’ordre du fils du Soleil, comme les montures de tous les gardes. Bon sang, on n’en a pas fini… Je descend de selle et me tourne vers le Prince casse-pieds qui est déjà à terre.

  • C’est tout ce que vous trouvez à me dire ? On part en mission suicide alors que notre simple présence est un danger ! On est accompagné par des hommes qui ne sont même pas capable de protéger leurs fesses parce que la seule chose qu’on leur a appris, c’est faire respecter dix putain de mètres et rien ne semble vous déranger ?!
  • Ce n’est que maintenant que vous comprenez cette subtilité ? Voilà donc toute l’étendue de l’intelligence du futur mari de ma sœur… Pour vous répondre, il n’y a rien à dire. Nous allons, nous faisons et nous rentrons. Si vous pensez que hurler sur les oiseaux vous préservera. Grand bien vous fasses. Mais votre agitation nous ralentit et nous n’avons pas besoin de ça. Vous vous consumez sans même vous en rendre compte, c’est une chose. Jetez donc un coup d'œil à votre valet, il transpire à grosses gouttes.

Derrière lui, le dénommé Silas s’essuie le front avec une mine gênée lorsque son maître se retourne pour le sonder du regard. J’observe la lumière du Prince d’Hélios redescendre doucement au fur et à mesure qu’il se contient, sa mâchoire crispée ne se détend pas pour autant. Au même instant, l’astre Soleil se couche en silence. J’espère que sa crise d'adolescence ne nous aura pas fait perdre trop de temps sur notre avancée de la journée…

  • Le crépuscule tombe. Tout le monde connait les instructions.

Je n’ai rien besoin de préciser de plus, les gardes descendent à leur tour de selle et s’activent immédiatement. Une tente se dresse à droite, une seconde à gauche, entre les deux, dix mètres, peut-être onze, une mesure de sécurité supplémentaire. Je défais mes affaires seul tandis que le valet d’Hélios s’occupe de celles de son Prince qui tourne en rond comme un lion en cage au beau milieu du désert. Je devine qu’il retourne son constat de tantôt dans tous les sens. Quelque part, je le comprends, cette mission de purification, cette façon de pensée des Conseillers des Astres est complètement illogique. Ils cachent quelque chose, c’est certain mais il faut croire que tout le monde n’a pas compris cela depuis des années.

Il finira bien par comprendre qu’il ne sert à rien d’essayer de trouver une raison qui les pousserait à faire ce qu’ils font… Il faut se taire et obéir comme ont fait les générations précédentes et comme le feront les suivantes. Lorsque notre campement est en place, tout le monde profite d’une portion de soupe préparée par mes soins puisqu'apparemment aucun de ces hommes ne sait cuisiner. Ils ont certainement plus de choses à faire que moi de leurs journées pour avoir à passer du temps dans les cuisines. Avoir sauté le repas du midi a transformé les gardes en une bande de presque-bêtes affamées. Le fils du Soleil est le seul qui a l’air de refuser de se nourrir, il est concentré sur un tas de bouts de bois sec duquel s’échappe une flammèche se transformant petit à petit en un grand brasier. Dites-moi que je rêve… Il compte réellement polluer ma nuit ?

Je prends sur moi et, une fois mon dîner terminé, m’allonge à même le sol, sans prendre la peine de m’installer à l’intérieur de ma tente. La Lune est parfaitement ronde ce soir, c’est ma période du cycle préféré, j’en oublierai presque le vacarme du Prince d’Hélios et de ses étincelles.

Autour de nous, les gardes de nos deux royaumes commencent déjà à somnoler, l’un deux est même complètement endormi, avachi contre son camarade. J’imagine qu’il n’y a que moi qui resterai éveillé toute la nuit, à moins que ce Solàl ne dorme pas non plus, ce qui est fort probable vu son niveau d’hyperactivité actuel…

Finalement, le vacarme cesse et j’en remercierais presque le ciel si le bruit de l’herbe sèche qui craque sous ses pas ne se rapprochait pas de moi.

  • Je sais que vous ne dormez pas, Namiel.
  • Je n’ai pas dit le contraire.

Mon prénom sonne étrangement à mes oreilles, à part ma soeur et mes parents quelquefois, enfin mon père maintenant, personne ne s’adresse à moi aussi familièrement. Je pose mon regard sur lui, le Prince Lumineux s’est arrêté à la frontière de l’éloignement, dix mètres, exactement pas un de plus. C’est étrange de se dire que là, maintenant, un pas de plus et le monde s’effondre. Il faut croire qu’il est suffisamment intelligent pour ne pas prendre ce risque, préférant s’allonger à son tour. Je ne savais pas qu’il était capable d’autant de calme. Je vois passer de nombreuses choses que je ne comprends pas forcément dans ses iris, le reflet des flammes y danse avec une vivacité qui ne semble jamais s’éteindre pourtant, il y a autre chose. Quelque chose qui m’attire autant qu’il me repousse…

  • Difficile de trouver du repos avec un incendie à quelques mètres de moi. De toute façon, je ne dors jamais vraiment mais j’imagine que vous non plus, n’est-ce pas ? Les Astres ne dorment pas, ils vont simplement briller ailleurs.

Je l’observe esquisser un sourire sans se retourner vers moi. Voilà que les rôles s’inverse, fuit moi je te suis, suis moi je te fuis. Il se contente de hausser les épaules, je devine alors aisément que j’ai visé juste.

  • N’est-ce pas ennuyant à mourir de vivre dans l’ombre ? A Nox, est-ce que vous passez vraiment toutes vos soirées à fixer les étoiles et leur mère ? Comment ne pas devenir fou ?

Si je le croyais immature et plein de dédain, il est possible que je me sois trompé. Ses questions ne semblent pas meskines ou moqueuses, simplement curieuses parce qu’il ne comprend rien. De la même façon, je ne comprend pas qu’on puisse à ce point aimer la chaleur et le bruit.

  • Nous écoutons ce que le monde a à dire lorsque les bavards cessent de l’étouffer, personne n’en est mort et je crois que nous sommes tous sains d’esprit, enfin la plupart.
  • Le monde n’a rien à dire, Namiel. Il vit seulement, et ici, il se meurt déjà et à votre attitude, j’ai l’impression que vous l’écoutez rendre l’âme. C’est… terrifiant.

Dans un certain sens, il n’a pas totalement tort, par là, le monde ne dit rien, parce qu’il est trop humble pour se plaindre ou trop souffrant pour en avoir la force. Pourtant sa remarque me touche plus qu’elle ne le devrait, il voit le silence comme une agonie, là où j’y vois une dignité et toute une histoire.

  • Pourquoi êtes-vous ici, Prince Solàl ? La consigne était de rester dans nos tentes jusqu’à l’Aube.
  • Parce que je n’écoute pas les consignes et je déteste les murs qu’ils soient matériels ou non. Et je voulais… vous parler, savoir si ce que mon père m’a raconté sur cette histoire de succession vous a été conté de la même manière. Notamment par rapport à cette loi, il m’a dit que si nous ne la respectons pas, nos pouvoirs s’entre-dévoreront et que le monde s'écroulera. Mais…il y a autre chose, comme une attraction…

Je vois… Ce n’est donc pas qu’un effet de mon imagination. Lui aussi, ressent cette attraction, même si dans mon cas, ce n’est pas le mot que j’aurais employé. Malgré la haine que nous ressentons l’un pour l’autre, il y a comme un besoin de savoir ce que fait l’autre. Je me rends compte que j’ai cessé de l’écouter.

  • Excusez-moi, je n’ai pas entendu la fin. Mais oui, on m’a compté la même fin du monde et pour cette attraction… Je parlerai plutôt d’une anomalie. Peut-être est-ce juste parce que nos situations sont semblables malgré nos personnalités opposées, Nous sommes les deux faces d’une même pièce qui ne peuvent jamais se voir.
  • Et pourtant nous sommes là.
  • Nous sommes là, oui.

Contre notre gré. Ce n’est pas naturel de lui parler ainsi, de l’avoir si près, c’est étrange de le détester et de vouloir tout savoir de lui en même temps.

  • Dites-moi une chose, Namiel. Une chose vraie s’il vous plait, pas un proverbe de Nox ou de votre invention. Avez-vous peur du Néant ?

La question flotte dans les airs un instant. Je regarde par delà sa présence, mes yeux se perdent vers l’horizon, où nous attend cette brume.

  • Oui et non. Je n’ai pas peur du brouillard en lui-même. J’ai peur qu’il n’y ait plus rien. Je veux dire, plus rien à sauver, que malgré le passage de la lumière et de l’ombre, il ne reste que le vide.
  • Si nous devons finir dans le vide, je compte y entrer en faisant le plus de bruit possible. Juste pour être sûr, qu’on se souvienne de notre existence et de notre passage.

Je ne réponds rien, notant dans un coin de ma tête, l’utilisation du “notre” dans sa phrase. Peut-être que cette haine que je lui porte est infondée ? Peut-être n’existe t-elle qu’à cause de notre éducation. La haine de son côté, l’hypocrisie du mien. Il finit par se lever d’un bon, brisant le fil de mes pensées et mettant fin à notre discussion.

  • Bref, dormez bien Prince de la Lune, enfin, passez une bonne nuit. Demain, j’ai l’intention de brûler tellement de brume que vous n’aurez plus qu’à mettre des lunettes de soleil !
  • Tâchez simplement de ne pas calciner mes vêtements, je pense que ce serait déjà un début prometteur.

Il me surprend en éclatant de rire, c’est un son presque mélodieux et sans mensonges. Je ne peux empêcher mes lèvres de s’étirer légèrement. Il n’y a rien de faux en lui, il à l’air vrai. Peut-être que ce Prince n’est pas si désagréable en fin de compte mais mieux vaut ne pas parler trop vite. Voyons d’abord s’il tient ses paroles.

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