Face au vide (Namiel)
Le Soleil se glisse dans la brume tel un éléphant dans une boutique de porcelaine, il veut faire du bruit, être entendu. Ses semelles claquent sur le sol et il sifflote pourtant, un pas plus tard, lorsque le dernier de ses cheveux se retrouve dans le vide, tout se tait. Les gardes s’avancent à leur tour, les mains tremblent, crispé sur des armes dont ils ne savent pas se servir. S’ils n’exigeaient pas dix mètres, je crois que j’aurais couru derrière Solàl comme un chevalier ayant peur pour sa princesse ou l’inverse. Ce Prince a un effet que je n’apprécie que moyennement sur ma personne…
Finalement, c’est à moi, de poser un pied dans le Néant, de m’enfoncer dans le vide. J’inspire et expire. Une fois, deux fois, trois fois et entre. Un pas et j’entends de nouveau le sifflement du Soleil, mais je ne le vois pas, ni lui ni l’escorte. Le Néant à une odeur, une odeur atroce de chair putride, comme s’il cachait un tas de viande en décomposition… Il y fait froid, ce n’est pas une fraîcheur agréable, pas celle qui vous enlace à la tombée de la nuit, non celle qui vous attrape et ne vous lâche plus, celle qui vous étrangle et vous glace le sang…
J’ai du mal à respirer, à me concentrer mais je continue, à la recherche du brasier qu’il m’a promis.
- Prince Solàl ? Sans vouloir paraître offensant, je pense qu’il est tant de tenir votre promesse et de brûler cette chose.
- A vos ordres ma Lune.
Sa voix me parvient de loin, étouffé comme s’il parlait la tête enfouit dans un oreiller. Ce surnom me fait étrangement sourire mais je me reprend. Une vague de lumière me percute suivit d’une chaleur presque douce. Je m’apprête à réagir à chercher ce qu’il reste dans ces cendres, une particule de vie, n’importe laquelle. Mais il n’y a rien. Pourtant, le vide réagit à la chaleur, à la lumière, il fuit. Il fuit vers ce qui est sombre et froid, vers ce qui est triste et seul. La brume se resserre autour de moi. Fait-elle de même avec tout le monde ?
Le sifflement du Soleil ne résonne plus à mes oreilles, c’est autre chose, d’autre mot, une autre douceur. Une douceur qui fait mal, du genre de celle qui semble vous arracher la peau avec les dents, celle qui vous détruit “par amour, pour vous protéger, vous soigner”, celle qui vous arrache votre pudeur sans vous demandez, celle qui vous vole votre dignité en vous laissant seul dans les bras d’un homme pour vous dégoutez, seul dans les bras d’une femme pour vous enchanter. Cette douceur était douloureuse et ici, dans ce brouillard, j’ai mal de nouveau, comme avant, comme là-bas. Ses mains sont de retour, ses lèvres aussi. Ses “plaisirs” qu’à douze ans, on trouve dégoûtant, s'imposent sur moi, en moi sans que je ne le veuille, sans que je ne comprenne pourquoi est-ce que c’est à moi qu’on inflige cette douleur appelée douceur.
Je suis de nouveau ce petit garçon de treize ans, pas encore adolescent, à qui on chuchote que c’est pour tout ça, c’est pour son bien. A qui on hurle qu’il n’est pas digne de son rang, qu’il est sale simplement parce qu’il est différent.
Je suis de nouveau ce jeune homme de dix-sept ans que l’on enferme parce qu’il ne parvient pas à changer sa nature, qu’on laisse des jours dans le noir parce qu’il n’aime pas comme eux.
Je ne sais plus réellement où je suis à cet instant… Suis-je entre leurs mains et leurs désirs ? Suis-je seul dans cette pièce sombre ? Ou alors suis-je dans ce brouillard, à une dizaine de mètres du Soleil ? Soleil qui me ramènera certainement là-bas, dans cette cellule, dans leurs bras, si je ne fais pas attention.
- Namiel ? Vous trouvez quelque chose ?
Sa voix est encore plus lointaine qu’avant, encore plus étouffée. J’ai beau ouvrir la bouche avec l’envie de hurler que tout cela est inutile, qu’il ne reste pas la moindre poussière de vie, mais rien ne sort. Au contraire, j’ai l’impression que la fumée profite de ma faiblesse, de cette ouverture douloureuse pour se faufiler en moi. Rampant dans ma gorge, s’infiltrant dans mes poumons et mordre mon cœur comme un serpent de souvenir entouré d’horreurs. Est-ce ainsi que le Néant tue ?
- Namiel ?!
C’est moi. Je crois. Est-ce réellement moi, la personne qu’il voit derrière ce prénom, ou est-ce ce pantin qu’ils ont créé ? Qui donc me connait vraiment ? Qui sait ce que cache mon coeur, mes peurs et mes traumatismes ? Qui s’en inquiète seulement ? Pas lui. Pas ces gardes non plus. Il n’y a qu’elle. Esteria. Esteria qui sait tout, puisqu’elle a subi la même chose puisque sa vie à Nox est un quasi copier collé de la mienne. Voilà pourtant qu’ils nous séparent, qu’ils me retirent la seule personne qui me tient en vie, d’abord pour cette mission, puis, si nous en sortons vivant ce dont je doute, pour la marier au Soleil.
J’ai mal en les imaginant tous les deux, que ce soit en pensant à elle mariée à lui ou à lui marié à elle. C’est étrange ce qu’il révèle, c’est étrange ce sentiment qui éclot dans le noir de mon esprit à la simple évocation de son nom.
- Bordel Namiel !?
Je suis là. Enfin peut-être. Je ne sais pas, je ne vois rien, ni le noir, ni la clarté. Je ne sens rien, ni la chaleur, ni le froid. J’entends seulement, comme si mes sens décliner un par un, peut-être qu’à la prochaine étape, ce sera au tour de mes organes de m’abandonner, ne laissant que mon âme.
Des âmes… Si le Néant n’était fait que d’âme n’ayant pu rejoindre ce que l’on trouve près la mort ? Si je ne recherchais pas la bonne chose, si ce n’était pas la vie mais un esprit que nous devions trouver …? Mais comment trouver ce qui n’est plus, ce qui n’a ni matière, ni vie ?
Mes pensées sont interrompus par un long hurlement qui n’a presque rien d’humain. La chaleur du Soleil disparaît presque instantanément, glaçant mon cœur en une seconde. La fumée se resserre encore un peu autour de moi, mais mon esprit est tourné vers Solàl, vers sa chaleur absente et son silence soudain.
- Namiel ? C’était vous ?
- Non…
C’est tout ce qui parvient à sortir de ma bouche avant que le brouillard reprenne ses droits sur mes sens. Il me ramène quelques années en arrière une fois encore, rejoue ces cauchemars en boucle, je suis incapable de distinguer ce qui est réellement arrivé de ce qui se jouait dans mes rêves.
Un second hurlement retentit mais je ne saurais dire s’il s’agit d’un fragment de souvenir ou de la réalité. Un troisième suit, puis un autre et encore un. A chaque seconde, le Néant m’étreint encore un peu plus, cherchant certainement ce qu’il reste de mon âme si j’en ai une. Ils en doute tous, tous ceux qui nous ont détruit, moi et Esteria, comme si le simple fait d’aimer pouvait faire pourrir nos esprits.
Une vague d’air brûlant m’entoure lentement et je m’accroche aux particules d’émotions qu’elle transporte, j’y distingue tant de choses que ma personne complètement désorientée ne parvient pas à toutes les identifier. Tout ce que je sens, c’est une inquiétude violente soutenue par un amour étrange et nouveau, envers qui ? La vie ?
Sans me consulter, mes pieds s’activent et cherchent l’origine de cette chaleur tandis que je sens encore leurs mains et leur souffle à l’odeur d’alcool et de tabac sur ma peau.
- Namiel ?! Qu’est-ce que-
Ai-je dépassé les dix mètres ? Certainement. Est-ce maintenant que le monde va s’écrouler ? Avec moi, les yeux dans ces souvenirs qui me rendent nauséeux et lui, auréolé de lumière ? C’est sûrement une juste fin. Alors pourquoi est-ce que je ne sens pas le sol s'écrouler sous mes semelles ? Pourquoi est-ce que l’air ne disparaît pas ? Pourquoi est-ce que la terre ne gronde pas ? Pourquoi est-ce que la chaleur baisse doucement.
- J’imagine que ces dix mètres n'étaient qu’une mesure de sécurité et qu’il faut certainement un contact…
Un contact… Si un contact est ce qu’il faut pour que je ne vois plus jamais leurs yeux avides dans mes rêves, j’ai presque envie d’essayer. Ce serait d’un égoïsme pur, je ne peux pas éteindre l’espèce humaine simplement parce que ma vie n’est pas rose. Il y a Esteria, il y a Solàl, peut-être qu’eux, seront heureux. Pas amoureux, jamais, mais heureux comme de bons amis…
- J'aimerais savoir ce qu’il se passe dans votre tête Namiel ?! Vous êtes suicidaire ? Pourquoi n’avait pas répondu la première fois que je vous ai appelé ? Et les trois autres qui ont suivi ?!
Je n’y arrive pas. Pourquoi est-ce qu’on me fâche ? Mes yeux m’ont-ils trahi, se posant une seconde de trop sur un homme dans la rue ?
- Vous êtes de nouveau muet ?! Et bordel, où sont ces gardes qui apparemment ne savent même pas assuré l’unique mission qu’on leur donne !
Muet ? Je l’ai été, pendant deux ans, j’avais honte je crois. Honte de moi, honte d’être faible mais ce n’est plus le cas, je veux dire, je ne suis plus muet, j’ai toujours honte.
- Combien y a eu de cris ? Et combien il y avait de garde.
Il y avait cinq gardes, le nombre de cris, je ne le connais pas, il y en a trop qui résonnent dans ma tête, les miens mais aussi ceux d’Esteria.
- Je crois qu’il est tant de sortir d’ici si nous ne voulons pas finir comme eux ma Lune…
Sortir ? Comment ? Je n’arrive déjà pas à extraire ses images de mes pupilles… Mes jambes décident d’elles-mêmes une fois encore, je vais finir par croire qu’on leur a offert le libre arbitre… Mes yeux voient de nouveau, seulement il n’y a que brume grise autour de moi et cette silhouette lumineuse à moins de deux mètres. Je la suis, comme une barque égarée se fit à un phare. Le Néant semble avoir décidé qu’il ne veut plus de moi, peut-être que nos gardes l’ont repus. J’imagine douloureusement leur famille les attendant à Nox ou à Hélios…
Il n’y a rien à sauver ici, je ne sais pas comment avoir accès aux âmes qui errent ici, je ne sais pas comment les renvoyer. Nous finirons tous engloutis par ce brouillard tueur.
Finalement, la lumière disparaît me laissant seul dans le vide. Alors j’attend, j’attend qu’elle apparaisse de nouveau ou que le Néant m’absorbe à mon tour. C’est la première option qui se réalise, elle s’approche davantage, si bien que je rencontre ses yeux, le Soleil me fait fasse, les sourcils froncés :
- Vous comptez rester ici ?
Même si je le voulais, il ne me laisserait pas le faire, je le comprends lorsqu’il se poste derrière moi. Sa chaleur me pousse à avancer par peur de me brûler. Qui sommes-nous ? En dehors des enfants des Astres, qui sommes nous ? Qui sommes-nous l’un pour l’autre ? Quelle relation entretient le Soleil avec la Lune ? Et à l’inverse ? Sans craindre de me tromper, je dirais que la Lune l’apprécie, moi, j’apprécie Solàl, peut-être un peu trop, peut-être trop tard.
- S’il n’y a rien à sauver, pourquoi fuir ? Nous finirons tous ici.
Je me retourne pour faire face au fils du Soleil. Ses yeux dorés me contemple une minute qui ressemble à une heure :
- Parce qu’il nous restera toujours plus de temps à vivre en fuyant.
- A quoi cela menera ?
- Je n’en sais rien, mais puisque vous n’êtes pas muet je compte apprendre à vous connaître puisqu’apparemment mon cœur bat pour vous.
En un instant, j’en oublie le Néant.
- Pour moi ?
- Pour vous. Et je n’ai que faire des interdits, si le monde doit périr je veux que ce soit de ma faute parce que je n’ai su vous résister.
Je ne sais si c’est la conséquence de ses mots ou la sincérité pure que je distingue dans ses iris précieuses, mais pour la première fois, j’ai l’impression que l’on me voit et c’est étrange. C’est étrange et dangereux, pour lui, pour moi et le reste du monde. Ils nous réduiront au silence avant que la Terre ne s’ouvre en deux.
- C’est un jeu dangereux.
- Il est tout aussi dangereux de me garder loin de vous.

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