Trop plein (Solàl)
Mon coeur bat étrangement vite, plus rapidement que la normale. Pourtant, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus, non, ce sont ses yeux, ses yeux d’éclipse qui se troublent un peu plus à chaque seconde depuis que mes mots ont dépassé ma pensée. J’ai compris que je ne pouvais pas enfouir ce que je ressentais en moi jusqu’à la fin de ma vie lorsque le premier cri à retenti. J’ai senti mon sang se figer dans mes veines en croyant qu’il s’agissait de lui, en croyant qu’il lui était arrivé quelque chose, qu’il était peut-être perdu à jamais parmi la brume.
L’angoisse n’a fait que monter d’un cran encore lorsqu’il n’a pas répondu, j’ai cru mourir de l’intérieur, comme si tout espoir avait quitté mon corps, comme s’il m’était impossible de sourire à nouveau après cela. Mais sa voix s’est faite entendre quelques temps après, faible et tremblante, mais présente. J’ai repris toute ma vitalité grâce à un seul petit mot de sa part. J’ai bien compris qu’il ne restait rien dans ce brouillard, mon feu s’est éteint à peine trois secondes après, montrant qu’il ne reste même pas de quoi le maintenir allumer.
- Vous ne savez rien du danger qui rôde au-dessus de nos têtes, que ce soit de par le ciel ou nos familles, nous finirons mal.
Ses yeux ne semblent plus me voir, comme si un film que lui seul pouvait voir se déroulait devant ses pupilles. Est-ce l’effet du Néant ?
- Si je n’en sais rien, vous n’aurez qu’à m’expliquer mais sortons d’ici avant cela, voulez-vous ?
Il hoche la tête doucement et avance comme s’il portait tout le poids du monde sur les épaules. Enfin, nous traversons le rideau de brouillard, enfin, la lumière du jour caresse de nouveau mon visage, enfin, je ne respire plus cet air nauséabond, enfin, cette masse, qui s’était déposée sur ma poitrine à l’entrée, s’envole. Du moins une partie, ce qu’il reste se transforme en une angoisse sourde que je n’avais encore jamais connue.
A quelque pas devant moi, le Prince de Nox chancelle légèrement, je ne sais s’il s’agit des conséquences de mes mots ou de la pression du Néant qui persiste. Ses cheveux bicolores, qui paraissaient complètement gris dans la brume, absorbent la lumière du jour d’un côté et la reflètent de l’autre. Comme si sa personne gardait en elle tout le mal pour ne laisser ressortir que le bon. C’est étrange de penser ainsi de lui alors qu’il y a trois jours à peine, tout me poussait à le haïr.
Pourtant là, je n’ai plus aucune envie de le bousculer, plus envie de voir si je peux le détruire avec de simples mots. J’aimerai connaitre ce que cachent les tremblements de ses mains et le tressaillement de ses épaules. Sa cape noire parsemée de cendre se soulève rapidement sous le rythme saccadé de sa respiration. Il semble fragile, comme si une douce brise pouvait le faire voler en éclat. Le silence entre nous n’est pas lourd mais il n’est pas aussi léger que celui qui nous séparait la nuit dernière.
Je ne devrais pas ressentir ce que je ressens mais malgré tout, je ne peux contenir ce qui gronde en moi.
- Namiel…
Ma propre voix me paraît étrangère, éraillée par l’émotion et la fumée du Néant. Il y a aussi cette peur qui rend difficile mon élocution, cette peur immense qui semble s’être lovée dans mon estomac et qui grandit alors qu’il ne se retourne pas. Il reste là, dos à moi, face au cimetière qu’à créer ce brouillard tueur, les mains crispées sur ses avant-bras comme s’il craignait de tomber en morceau d’un moment à l’autre…
- Vous ne devriez pas dire ces choses. Murmura t-il enfin. Vous ne devriez même pas les ressentir.
Sa voix est juste assez élevée pour que je l’entende, juste assez présente pour que ses mots s’enfoncent en moi tels des lames affûtées. Pourtant, je fais un pas. Puis deux. Le son de l’herbe qui craque sous mes pieds est trop réel, trop dur.
- Je le sais. Mais ce que je dis dans le noir, je le crierais le jour s’il le fallait faire, pas ici, pas là où il n’y a rien pour l’entendre. Là-bas, en ville, aux yeux du monde, ma Lune. J’ai toujours été rempli de certitudes mais celle-ci est différente, viscérale. Mon cœur bat comme il ne l’a jamais fait simplement parce que vous êtes là.
Je comptais dire plus, qu’il était le centre de mon monde, de ma propre gravité. Maintenant que nos regards se sont croisés, son nom ne sors plus de mon esprit. Mais cette aura qui l’entoure m’empêche de parler, ce n’est pas de la haine, ce n’est pas cette vague de froid que j’ai ressenti lors du Conseil, non, c’est autre chose.
- Arrêtez vous là, Solàl.
Il se retourne brusquement, ses yeux d’éclipse, ses iris dans lesquelles la lumière et l’ombre semblent se livrer une guerre éternelle, percutent les miennes avec une violence inouïe. Il est d’une pâleur extrême, presque transparent. Cependant, ce n’est pas ce qui m’inquiète, non, je m’inquiète de cette terreur que j’y lis… Quelle est l’origine d’une telle peur ? Est-ce… Moi ?
- Pourquoi ? Pourquoi m’arrêter ? Sommes-nous donc condamnés à n’être que les héritiers de cette haine injustifiée ? Est-ce cela qui vous effraie ? La guerre ? Puisque c’est peut-être ce qui nous attend, si je fais annuler ce mariage parce que je choisis le Prince à la Princesse !
Il laisse échapper un rire sec, dépourvu de toutes émotions, un rire que le moi d’il y a quelques jours aurait imaginé avec facilité sortir de sa bouche mais qui crispe le moi d’aujourd’hui.
- La guerre ? La guerre n’est rien, Soleil, on meurt sur un champ de bataille, avec honneur et respect, entouré de ses camarades. Nos familles ne se battront pas pour le caprice de leurs héritiers. Elles feront ce qu’elles ont déjà fait, ce qu'elles m’ont déjà fait. A cela, il n’y a aucun honneur et parce que mon cœur se tourne vers vous, je refuse de vous condamner.
Je ne comprends pas… Je ne sais pas de quelles actions parle t-il et c’est ce qui me fait peur. Il fait un pas vers moi, mais son regard est fixé sur un point au creux de ses mains tremblantes.
- Me voyez-vous ? Moi ? L’héritier de la Lune et du trône de Nox ? Ceci n’est qu’un tiers de ma personne. Pour les grands de ce monde, je ne suis qu’une anomalie à corriger. Une erreur, même la Lune peut se tromper sur le choix de son successeur. Ils ont découvert mon secret très tôt. Ils ont aperçu l’étincelle de mon regard, ce regard qui s’attardait plus sur les gardes que sur les promises. Ils ont vu l’éclat de ma sœur s’allumer devant les femmes plutôt que les hommes, elle a subi elle aussi.
Il marque une pause, sa respiration n’est plus qu’un souffle douloureux. Qu’ont t-ils fait bon sang ? A quel point ont-ils merdé pour lui inspirer une telle terreur ?
- Ils nous ont séparé, ils nous ont enfermé, Solàl. Pas dans une chambre royale aux décorations dorées et aux bibelots inutiles, mais dans une cellules suintantes d’humidité, dans les sous-sols. Pendant des mois, ni elle, ni moi n’avons vus autre chose que le noir de notre esprit ! Ils disaient “pour guérir là, il faut d’abord briser le corps”.
Chaque mot qu’il prononce tombe comme une pierre dans mes entrailles, chaque syllabe rapproche l’allumette de l’essence. Mes dents sont serrées à m’en faire mal et cette chaleur furieuse bouille de nouveau dans mes veines. Qui ce “ils” représent-il réellement ?
- Je sens votre chaleur d’ici alors que vous ne connaissez que la plus jolie face de l’histoire. Ils ont essayé la “magie”, celle des chamanes, mais aussi des mains moins subtiles. On nous a tous pris Soleil. Notre virginité comme notre dignité. Sous prétexte de nous soigner, on nous a détruit. Pour nous apprendre à aimer les bonnes personnes, on nous a mis entre leurs mains. S’ils y a bien une chose que nous avons retenue, c’est qu’il fallait mentir pour survivre. Faire semblant d’aimer le bon genre pour ne pas finir brûler, pour ne pas ternir une image parce que nous sommes importants ! Alors vous devriez éteindre ce feu dans vos yeux si c’est pour moi qu’il brûle, je vous en conjure.
J’ai l’impression que le choc est si violent que mon esprit ne sait pas quoi faire de cette information. L’horreur de ses paroles s’infiltre lentement en moi, me suppliant de comprendre, d’imaginer ne serait-ce qu’un dixième de l’atrocité qu’ils ont vécu. Moi, le Prince d'Hélios, le fils du Soleil, j’ai grandi dans l’amour et la chaleur, j’ai du mal à concevoir une telle cruauté. Malgré toute la haine que j’ai éprouvé pour le royaume de Nox, jamais, au grand jamais, je n’aurai cru des humains capables d’une telle chose. La surprise à même éteint la colère…
- Namiel… Je- je suis désolé.
Je n’ai d'autre envie que de le prendre dans mes bras, j’aimerai pouvoir essuyer les larmes qui coulent sur ses joues sans qu’il ne les sente. Mais je n’en fais rien, je ne veux pas qu’il me perçoive comme un agresseur.
- Ce n’est pas vous qui devez des excuses. Mais sans même savoir cela, vous ne pouvez ignorer la théorie des anciens n’est ce pas ? Vous l’avez étudié comme moi, Soleil.
- Bien sûr, nous l'étudions tous. Mais si je dois mourir je veux que ce soit dans vos bras et par ce que le monde vous a fait, il mérite de s'écrouler.
Il s’approche et son aura de désespoir me serre le cœur mais sa présence le fait battre davantage. Il murmure presque :
- Dans un monde parfait, j’embrasserai vos lèvres sans douter.
Dans un monde parfait… Seulement le nôtre est remplie de vice et le sien est plus noir que le charbon… Ici aussi, le monde semble avoir perdu ses couleurs et ses textures, tout n’est que nuances de gris. Pourtant, les pupilles qui détaillent mon visage abrite tout ce que je désire mais en même temps, les désirs pourraient tuer des millions d’innocents ou pire, détruire davantage l’héritier de la Lune.
- Le monde est si peu parfait qu’il mériterait de tomber.
- Ce serait irresponsable.
Peut-être, mais je n’en ai que faire. Deux jours, voilà ce qu’il m’a fallu pour tomber amoureux d’un homme au regard d'éclipse et aux cheveux bicolores, d’un homme brisé qui pourtant brille plus que tous les autres à mes yeux.
- Je ne suis pas responsable, ma Lune.
Il m’observe encore de longues secondes avant d’avancer d’un pas encore. Je n’ai qu'à lever le bras pour le toucher. Je suis des yeux une larme qui dévale sa pommette en silence, elle s'arrête au coin de ses lèvres humides. J’aimerai lever cette malédiction, j’aimerai pouvoir refuser cet héritage et aimer qui je veux. Je jure qu'à mon retour, je prierai le ciel, le Soleil et la Lune, les suppliant de nous libérer ou d’au moins, nous permettre d'être ensemble. Je ne veux pas me marier avec sa sœur, je ne veux que lui. C’est certainement égoïste, et cela doit mettre en péril la descendance royale mais de toute façon, que je sois avec lui ou elle, il n’y en aura pas.
- D'après ceux qui m’ont élevé je ne le suis pas non plus, mon Soleil.
Je souris légèrement en notant qu’il imite le surnom que je lui donne. Je réprime ma colère qui s’infiltre de nouveau en pensant à ce que ces monstres leur ont fait. Si nous parvenons à rentrer, je jure de faire en sorte qu’ils finissent tous six pieds sous terre… J’ai toujours vécu heureux, dans de bonnes conditions et cela n’est sûrement lié qu’au désintérêt total que j'éprouvais pour l’amour et ses dérivés.
Ses yeux sont ancrés dans les miens, j’ai la soudaine impression qu’il peut lire chacune de mes pensées et étonnement ça ne me dérange pas, parce que c’est Namiel et que c’est lui que je souhaite. Les quelques centimètres qui nous séparent se resserrent un peu plus à chaque seconde jusqu'à ce que l’un de nous deux, peut être moi, peut être lui, ne cède. Ses lèvres fraîches se déposent sur les miennes alors que l’une de ses mains s’accroche au bas de ma chemise, la mienne se glisse sur sa hanche. Ma tête se vide presque instantanément, ce n’est plus que sa bouche étonnement sucrée contre la mienne. Ce n’est plus que nous et là fin du monde que nous attendons ainsi… sans qu’elle ne vienne.

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