Menteurs (Namiel)

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J’ai l’impression que tout le poid qui s’était accumulé sur mes épaules au fil des années s’envole à l’instant même où les lèvres du fils du Soleil se posent sur les miennes. Peut-être est-ce parce que je n’ai pas su tenir ma langue ? Ou alors parce que nous sommes sur le point de mourir ? Du moins, c’est ce que raconte la théorie des anciens, c’est ce que nous ont toujours répété nos familles respectives : Un simple contact brisera le monde et l’univers. Mais, à l’évidence rien ne vient…

La Terre ne tremble pas, le sol ne s’ouvre pas en deux, aucun hurlement ne retentit à mes oreilles. Rien. Sauf ce souffle ni chaud ni froid qui semble partir de nous… Pourtant, lorsque nous nous détachons, le paysage n’a rien d'apocalyptique, c’est presque le contraire. La brume tueuse n’est plus, remplacée par cette onde lumineuse qui se déplace jusqu’à l’horizon. On dirait un océan de coton brillant…

  • Qu’est- ce que…

La voix de Solàl me ramène sur terre en une seconde.Je ne comprends plus… Pourquoi… ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Est-ce… un mensonge ?

  • Pourquoi ?

Les pensées fusent dans mon esprit, si vite que je ne sais pas ce qui sort de la bouche.

  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi ne sommes-nous pas morts ? Pourquoi est-ce que le monde ne s’est pas écroulé ?

Tout se bouscule, tout, sans exception. De ma naissance à aujourd'hui. Si ce n'était qu’un mensonge, qui ment ? Nos familles ? Les Conseillers ? Ou alors les Anciens ? Peut-être qu’ils mentent tous… Qu’est-ce qui est vrai dans tout ce que je sais, dans tout ce que l’on m’a dit ?

  • Parce que ce ne sont rien d'autres que des menteurs. Depuis des années, nous croyons que la population voisine est la pire mais finalement, la pourriture vient de notre propre famille ou peut-être même d’encore plus haut.

Face à moi, le Soleil a les sourcils froncés, le ton de sa voix est glacial, voilà encore une chose que je n’aurai jamais pu imaginer. J’ai froid, j’ai mal et des bribes d’images et de paroles se bousculent encore dans ma tête. Le monde reste tel quel malgré notre étreinte passé, malgré mes mains encore agrippées au Soleil, pourtant, je peux presque voir toutes mes certitudes s’envoler. Je sens la peau de Solàl s’échauffer et retire mes doigts, incapable de soutenir la chaleur. Un caillou roulé sur une dizaine de mètres sous le coup de son pied.

  • Ils nous ont bien pris pour des cons ! D’abord ce Conseil et ce mariage et maintenant la loi de l’éloignement qui n’a plus aucun sens ?! Pourquoi est-ce que rien n’a bougé bordel ?! Pourquoi nous mentir ?!

Je ne l’écoute qu’à moitié, et encore. Mon esprit fait des siennes et malgré tous mes efforts pour rester concentré sur ses paroles, je dérive. Mes pensées se tournent vers nos escortes, certainement disparues à jamais, j’imagine leur famille, entendant leur retour sans savoir qu’ils ne reviendront pas. Finalement, nous ne sommes peut-être pas les plus malheureux, qu’est-ce qu’est la colère face à une trahison comparé au chagrin que l’on ressent lors de la perte d’un être cher ? Rien. Qu’est ce que cela fait de mourir étranglé par le brouillard ? Est-ce qu’on meurt entouré des pires souvenirs de notre vie, comme ceux que j’ai revécue il y a seulement quelques minutes ?

  • Namiel ?
  • Oui ?
  • Que sommes nous censé faire maintenant ?
  • Je ne sais pas.

C’est faux, je sais ce que nous sommes censés faire, nous devrions rentrer immédiatement, faire comme si de rien était, annoncer la mort de l’escorte mais également la disparition du Néant. C’est ce que nous devrions faire. Hors je n’ai aucune envie de m’exécuter…

  • Je ne connais pas vos sentiments mais personnellement, je n’ai aucune envie de rentrer.
  • Moi non plus, mais je crains que nous n’ayons le choix.

Le choix, une chose qu’aucun de nous deux n’a. Lui doit se marier à ma sœur et moi, je dois l’accepter. Je détestais déjà l'idée de ne pas pouvoir protéger ma jumelle et voilà qu'à cela s’ajoute ce baiser qui change ma façon de penser.

  • Oh non… Pourquoi pleurez-vous, ma Lune ?

Je n’avais même pas conscience des larmes sur mes joues avant qu’il ne l'évoque. J’ai le cœur si serré que je ne comprends pas comment il peut encore battre. Trop de choses se passent dans mon esprit, il y a ce baiser qui m'obsède et que j’ai tant envie d’approfondir davantage mais d’un autre côté, il y a ce mariage et cette menace qui plane au dessus de ma tête comme l'épée de Damoclès, celle qui me tuera si l’on me voit avec un homme, qui plus est le Prince d’Helios.

  • Hey… euh…

Sa main large me tape maladroitement l'épaule, je ris légèrement de sa gêne à travers mes larmes.

  • Vous êtes vraiment nul pour réconforter les gens…
  • Peu importe, je vous fais rire, je considère que j’ai réussi ! D’ailleurs, j’ai une idée, qu’est ce que vous diriez de rentrer et de faire éclater un scandale ? Dans un sens comme dans un autre, bien sûr. Je peux même vous embrasser sur la place public de chacun de nos royaumes ! Ou alors aller insulter les Conseillères… Je peux même faire les deux.

Ses bêtises ont au moins le mérite de me faire sourire. J’ai pourtant une peur paralysante de rentrer, comme si ce qui m’attendait était pire que tout. A l’horizon, j’observe le soleil décliner lentement en songeant que je resterai bien ici, avec lui, jusqu'à la fin de ma vie. Je n’ai toujours pas dit un mot lorsqu’il reprend :

  • De ce que j’ai entendu, le seul avantage de la nuit, c’est qu’elle porte conseil. Passons la ici, nous verrons demain.

Je le regarde récupérer l’unique sac ayant survécu au Néant, le sien sûrement. Il en sort une couverture qu’il enroule autour de lui avant de s’asseoir dans mon dos et de m’attirer à lui. Je ne résiste pas le moins du monde et profite de sa chaleur réconfortante, c’est bien la première fois que j’associe ces deux mots…

  • Soleil ?
  • C’est moi.
  • Est-ce que tu as déjà imaginé ce que serait ta vie sans toutes ces histoires de royaumes ou de malédiction ?
  • Jamais vraiment, pourquoi ça ?
  • Je ne sais pas, j’y ai souvent réfléchi, moi …

J’ai souvent imaginé ce que se serait de vivre dans une famille modeste en étant un jeune homme simplet et sans problème autre que ceux d’un adolescent lambda…

  • Quel métier feriez-vous si vous n'étiez pas Prince, Solàl ?
  • J’aimerai bien être jardiner je pense, faire pousser des fruits et des légumes…
  • Je vous auriez plutôt imaginé animateur de rue, c’est drôle.

Il rit en me servant encore un peu plus contre lui, ce son est le nectar de mes tympans, je crois que je ne pourrai plus m’en passer désormais.

  • Et vous ? Que feriez-vous ?
  • J’ai imaginé tant de choses… Mais j’aurais aimé être instituteur pour des enfants je crois.

Ses lèvres chaudes se déposent sur ma tempe et j’aimerai rester coincé ici pour le restant de mes jours. Qui aurait cru le fils du Soleil si doux ?

  • Dites, Solàl ? Avez-vous déjà pleuré ?
  • Et bien, j’ai été enfant alors… oui, naturellement.
  • Sans parler de ça, je veux dire pleurer de tristesse ou de trop plein.
  • Alors, non, jamais. Je me mets en colère lorsque quelque chose ne va pas, je n’ai jamais pleuré comme vous l’avez fait.

Sa vie est-elle si parfaite ? Ou est-il suffisamment fort pour supporter n’importe quoi ? Les doigts torturent la couverture alors que son regard me brûle presque le visage.

  • Pourquoi cette question ?
  • Parce que je ne comprenais pas comment vous faisiez pour briller si fort… Mais si la vie à Hélios est différente de celle de Nox alors peut-être que c’est pour cela.
  • Je ne sais pas si Hélios est mieux ou plus ouvert, peut être que si j’avais embrassé un homme avant vous, la donne aurait été différente… Ça n'est jamais arrivé, vous êtes le premier et serez le dernier.

Le premier peut-être, le dernier j’en doute… Le Prince d'Hélios est attirant et, même marié, les prétendants seront certainement nombreux, j’imagine qu’il est simplement trop naïf pour les remarquer. Le danger que prévenait la loi de l'éloignement était peut-être inexistant, mais la chute de cette loi laisse entrevoir des jours sombres si nos cœurs sont surpris à s’aimer. Je ne sais pas si Solàl sera puni mais je suis sûr que mon corps repassera par leurs mains… Pourtant, je regarde encore et encore le moment de désillusion, je préfère rester ici, assis sur un sol poussiéreux, ses bras autour de mes hanches et son visage au creux de mon cou. Je le pleurerai plus tard, lorsque je n'aurais plus le choix que de nous séparer pour notre bien, enfin, au moins le sien. Pour le moment, je veux profiter de ce sentiment qu’il faut naître en moi, remplaçant l’animosité que j'éprouvais pour lui il y a encore quelques jours.

La nuit tombe doucement, sans que je ne m’en rende compte, habituellement, je remarque mon astre à l’instant même où son sommet dépasse l’horizon… Sa fraîcheur rampe sur la plaine, prenant la place du Néant avec une lenteur apaisante. La brise froide s’échoue sur mon corps, contrastant violemment avec le souffle chaud du fils du Soleil dans ma nuque. En réponse, un frisson plus fort que les autres me parcourt l’échine. J’ai l’impression que nous sommes seuls au monde… La sensation de notre baiser fait son retour sur mes lèvres et les muscles de tout mon corps se serrent sans que je saches s’il s’agit d’une envie de réitérer ou la peur que fait naître cette idée qui me traverse l’esprit :

  • Et si, la théorie n’était pas complètement fausse ? Si ce n’était pas le monde, mais seulement nos royaumes qui s'étaient écroulés ?
  • Je ne pense pas… Nos royaumes sont étendus et nous ne sommes pas si loin des frontières, un écroulement pareil aurait au moins fait trembler le sol. De toute façon, je crains qu’il ne soit trop tard pour penser à ça, ma Lune.

Il a certainement raison, mais je ne serais rassuré qu’en voyant nos peuples et nos maisons sur pieds. Pour le moment, je suis ici, mes croyances sont mortes et le seul ancrage réel qu’il me reste est ce soi-disant ennemi que mon cœur semble décidé à apprécier bien plus qu’il le devrait. Il murmure et sa voix semble avoir perdu toute trace de cette fierté arrogante :

  • Vous tremblez, Namiel.

Ses bras se resserrent, ancrant davantage mon dos contre son torse. A travers le tissus fin de sa chemise, je sens son coeur et ses battements réguliers. Je me retrouve à apprécier ce rythme provocateur, plein de vivacité qui défit les mensonges de nos peuples. J’aimerai faire de son cœur le métronome de ma vie.

  • Je ne tremble pas de froid, vous êtes une chaudière ambulante.

Je tourne légèrement la tête, rencontrant ses yeux semblant retenir les derniers éclats du jour. Il y cache une urgence silencieuse, un sentiment que sa colère contre le conseil n’a fait qu’attiser. Je le devine au bord du précipice, tout comme moi, nous sommes conscient que chaque minute volée ensemble est un acte de rébellion contre nos propres familles.

  • Alors, qu’est-ce qui vous fait frissonner ainsi ?
  • La certitude que demain n’existe pas encore, qu’ici, il n’y a ni Lune, ni Soleil, ni Hélios ni Nox.

Il sourit et son visage se rapproche si près que ses lèvres effleurent ma joue. Aucune arrogance n’est présente sur son visage, pas une goutte de provocation non plus, son expression est calme. Je sens sa main quitter ma hanche pour venir s’enrouler autour de mon cou avec une lenteur qui semble calculée, sans que ses doigts n’exercent la moindre pression. Sa bouche se dépose dans ma nuque et sa chaleur s’infiltre en moi, traversant ma peau et mes organes comme si elle cherchait à s'enrouler autour de mon squelette.

Le souvenir du premier baiser plane entre nous quelques secondes. Il est celui qui devait détruire l’univers et pourtant, en moi, il sonne comme un défi qui ne demande qu’à être relevé de nouveau.

  • Dans ce cas, cessons de perdre du temps à parler du reste du monde, nous les reverrons assez tôt.

Finalement, il s’empare à nouveau de mes lèvres avec la douceur d’un chaton, il n’y a plus la surprise du premier contact, seulement le goût de sa bouche contre la mienne. Ce nouveau baiser résonne différemment, c’est la promesse d’une résistance qui me terrifie, mais la peur du lendemain s’efface complètement derrière l’urgence du moment présent.

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