A nos illusions (Solàl)
Le silence qui suit ce second baiser est plus assourdissant que toutes les colères qui ont un jour traversé mon âme. Contre moi, Namiel semble apaisé, son corps épouse parfaitement les contours du mien avec une confiance qui m’est presque douloureuse. Comment ai-je pu être séparé si longtemps d’un tel chef-d'œuvre de la nature ? Ses frissons ont cessé, remplacé par une respiration lente et régulière qui vient s’échouer contre ma clavicule. Je sais qu’il ne dort pas, aucun de nous deux n’en est capable, il se repose simplement, il écoute, profite, se tait.
Moi, en revanche, je ne peux pas fermer les yeux en écoutant seulement le bruit de sa respiration et les battements de son cœur. Je fixe l’horizon où la brume tueuse a capitulé face à cet océan de coton brillant qui est parti de notre contact. Ce spectacle aurait dû être un merveilleux triomphe, du genre que l’on fête sur une semaine entière, pourtant, il me laisse un goût amer de cendre et de mensonge dans la bouche. Alors c’était beau oui, magnifique même. Mais ce n’est rien d’autre que la preuve irréfutable que toute ma vie n’a jamais reposé sur autre chose que des tromperies.
Un simple contact briserait le monde, disaient-ils… Ils se sont bien moqués de nous.
Je resserre inconsciemment mon étreinte autour de la taille de Namiel, il ne bouge pas d’une oreille. Voilà à quoi est réduit le prince héritier d’Hélios, le successeur du Soleil, ce garçon arrogant que l’on a entraîné à ne jamais fléchir… Réduit à réalisé qu’il n’est rien d’autre qu’un enfant crédule que l’on a mené par le bout du nez toute sa vie.
La rage me brûle les tempes et fait bouillir mon sang, une chaleur interne qui n’a rien à voir avec celle que m’a légué mon astre, mais tout avec cette trahison. On nous a séparé, on a instauré cette stupide loi de l’éloignement, m’empéchant d’appercevoir l’homme pour qui mon coeur bas. Et maintenant, on a organisé ce mariage absurde avec sa sœur jumelle pour sceller une paix hypocrite qui n’effacera rien des actions et des rancœurs passées. Tout cela en se basant sur une théorie erronée.
Pourquoi ? Pour nous garder sous contrôle, pour s’assurer que les lignées de Nox et d’Hélios ne se croisent jamais et ne découvrent qu'ensemble, elles guérissent ? Pour pouvoir garder l’autorité qu’ils ont toujours eu sur nous ? Ne serait-ce donc qu’un abus de pouvoir ?
Je baisse les yeux vers l’homme entre mes bras, ses cheveux bicolores captent les reflets de la nuit naissante. Je repense à ses questions, il me crois fort, un roc qui ne pleure jamais. S’il savait. A Hélios, un prince ne pleure pas, il a la vie que tous voudraient, alors il ne doute pas, il tranche, il ordonne, il est droit. Pourtant, ce soir, j’ai l’impression que cette armure que j’ai toujours entretenue s’est fêlée…
Mon astre finit par disparaître complètement, laissant la nuit déployer son manteau d’encre sur toute la plaine. C’est l’heure de Nox, l’heure de Namiel. J’ai toujours détesté l’obscurité, petit, j’en avais carrément peur. Ici pourtant, elle ne me glace plus comme autrefois, comme si le Prince de Nox agissait comme un foyer protecteur.
Je déplace lentement ma main, effleurant son poignet sentant son poul calme. Comment peut-il être si tranquille alors que tout notre univers, toutes nos croyances ont volé en éclats ? Comment parvient-il à faire le vide dans son esprit à ce point ? Le mien est toujours bruyant quoi que je fasse. Peut-être est-ce parce que lui, contrairement à moi, a toujours su que les Hommes et le monde étaient cruels.
Je n’arrive pas à imaginer décemment toutes les souffrances qu’on lui a infligées depuis des années… Les cicatrices invisibles qu’il porte en lui me révoltent plus que n’importe quel mensonge du Conseil et pourtant, je suis sûr qu’il ne m’en a révélé qu’une infime partie.
L’une de ses questions me revient encore :
- Quel métier feriez-vous si vous n’étiez pas prince ?
Jardinier. J’ai souri en le disant, mais à y réfléchir, c’est que l’idée de faire pousser la vie, de voir la terre s’éveiller sous mes doigts plutôt que de la consumer par ma propre lumière, m’a transpercé le cœur tellement de fois. Un rêve d’enfant certainement, que l’on a enfoui sous une tonne de protocoles et de devoirs royaux. Lui, il a répondu instituteur. Prendre soin des générations suivantes, leur apprendre le monde plus qu’on ne nous l’a jamais appris.Je me redresse légèrement pour mieux le regarder. Son profil est baigné par la faible lueur des étoiles, je me surprends à noter chaque détail de la courbe de son nez, de la ligne de sa mâchoire, de la douceur de ses lèvres qui portent encore le souvenir des miennes.
Je suis le Prince d’Hélios et je suis tombé amoureux du Prince de Nox.
Quelle ironie tragique, la loi de l’éloignement n’est peut-être qu’un mensonge physique mais socialement, elle reste un mur infranchissable. Si nous rentrons, s’il doit me regarder épouser sa sœur tout en restant dans l’ombre, soumis au Conseil, je ne le supporterais pas. Je veux pouvoir passer le reste de ma vie à ses côtés, je veux renverser ces menteurs qui nous gouvernent tous.
Les heures s’écoulent rapidement, je ne trouve pas le repos tandis que le fils de la Lune reste somnolent. Malgré moi, je guette le moindre bruit retentissant dans la plaine, le moindre signe de vie qui pourrait ramener nos escortes disparues. Lorsque le ciel change de nouveau de teinte, je dois me résoudre à accepter que le Néant les a emporté avant que notre contact ne le dissipe. Une vague de culpabilité me submerge, si nous avions compris qu’ils se moquaient tous de nous, si nous avions braver les interdits avant, seraient-ils encore en vie ?
Malgré tout cela, l’aube se lève quand même, montrant bien que nos actes important peu nos astres. Enfin, Namiel remue contre moi, un faible soupir s’échappant de ses lèvres. Ses yeux s'ouvrent lentement, embrumés par un semblant de sommeil avant de croiser les miens. Pendant une fraction de seconde, je vois la panique y briller, puis la mémoire semble lui revenir et son regard s’adoucit rapidement.
- J’imagine que vous n’avez même pas fermé l'œil…
- Il fallait bien quelqu’un pour veiller sur vous ma Lune.
Il sourit légèrement et se redresse, quittant la couverture et mon étreinte. Le manque de sa fraîcheur me frappe presque immédiatement, laissant un sentiment de vide désagréable dans ma poitrine. Il passe une main dans le côté blanc de ses cheveux, observant le paysage qui s’illumine sous les premiers rayons du Soleil. Là où le Néant régnait il y a encore quelques heures, une herbe fine et verdoyante commence déjà à percer la terre auparavant stérile. Un véritable miracle blasphématoire pour nos dirigeants. Nous avons ramené la vie.
- Je vais finir par croire que nous avons réellement renversé la donne…
- En nous condamnant certainement. Si le Conseil apprend ce qu’il s’est réellement passé ici, ils ne nous laisseront jamais en paix. Ils inventeront une autre malédiction pour nous séparer, ou pire, ils s’assureront que l’un d’entre nous disparaisse définitivement. Je ne peux me résoudre à ce qu’ils réitèrent leurs expériences dégeulasses qu’ils ont mené sur toi.
Namiel se tourne vers moi, ses yeux sombres sont noyés d’effroi malgré ses efforts pour le cacher, mais j’y croise une détermination nouvelle que je ne sais pas comment appréhender.
- Que voulez-vous faire alors ? On ne pourra pas fuir éternellement. Nos peuples… Ma sœur, Solàl…
A l’entente du nom de sa jumelle, une grimace m’échappe. Le mariage, cette mascarade politique prévue dans moins d’un mois.
- Je ne compte pas épouser votre sœur. C’est désormais aux dessus de mes forces.
- Vous n’avez pas le choix ! Si tu refuses ce mariage après l’avoir accepté avant le départ, ils sauront que quelque chose s’est passé entre nous, au mieux, ils tueront l’un de nous, au pire, vous déclarez une guerre entre Hélios et Nox. Des milliers de personnes dépendent d’un caprice princier. Je ne pourrais vous laisser risquer votre vie et celle de tant d'autres pour… moi.
Le ton de sa voix est monté, vibrant d’une détresse qui me transperce de part en part, sa main agrippée à mon bras ne me lâche pas. Je plante mes mains sur ses épaules, ancrant mon regard dans le sien pour y infuser toute la certitude dont je suis capable.
- Je ne suis pas sûr d’être capable de supporter de vivre avec quelqu’un d’autre que vous. Je préfère encore brûler mon propre trône.
- Je ne peux vous laisser. Vous êtes fou allier, Solàl ! Si vous refusez ce mariage vous condamnerez ma sœur par la même occasion. Les Conseillers jugeront qu’elle a été incapable de voux plaire et que son homosexualité n’a pas été “soigné” !
Son amour pour sa sœur dépasse l’entendement. Il me regarde avec l’espoir que j’abandonne, les lèvres entrouvertes. Je baisse la tête et entoure ses hanches dans mes bras, il me repousse :
- Promettez-moi que vous protégerez ma sœur sans vous soucier de mon bien-être.
- C’est à vous d’être fou, je me soucierai toujours de votre bien-être mais entre-temps j’ai compris qu’en refusant ce mariage, je me condamnais à vivre loin de vous.
Il soupire et je comprends que ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Malgré tout, il devra se contenter de cette réponse. Il est hors de question qu’ils nous séparent.
Nous passons la matinée à organiser notre retour. Le sac de voyage que j’ai pu sauver contient le strict minimum, nous devrons nous limiter sur la nourriture mais nous survivrons.
Pendant que nous marchons côte à côte, une distance prudente s’installe de nouveau entre nous, imposée par la réalité qui se rapproche à chaque pas. Pourtant, mon regard cherche le sien constamment, utilisant la moindre occasion pour frôler sa main, aucun mot ne troubler le silence du désert reverdissant.
- Quel va être notre mensonge ? Comment allons-nous justifier la disparition du Néant ?
Il m’interroge alors que nous nous sommes arrêtés autour d’un petit plan d’eau. Je suis l’eau perlant sur son menton et j’ai l’impression de devoir faire un effort surhumain pour ne pas m’approcher et l’essuyer moi même.
- Nous dirons que le Néant nous a attaqué, que les gardes ont été submergés. Nous avons couru pour nos vies, avons trouvé une sortie et lorsque nous nous sommes réveillés, la brume s’était dissipée d'elle-même. Ils croiront certainement à un signe des astres ou quoi que ce soit.
Je m'accroupis à ses côtés, plongeant mes mains dans l’eau fraîche avant de m’asperger le visage.
- Bien… Du moment qu’ils ne se doutent pas qu’il s’est passé quelque chose.
- Je ferai en sorte que ce soit le cas, je vous protégerai vous et votre sœur puisque c’est ce qui compte pour vous.
Il lève ses yeux d'éclipse vers moi, un sourire triste flotte sur ses lèvres.
- J’ai l’impression que vous êtes un piètre menteur, Soleil. Mais je vous fais confiance, je n’ai pas le choix.
******
Au crépuscule du deuxième jour, le bâtiment principal apparaît au loin, son haut plafond découpe enfin le ciel orangé. A gauche, le blason d'Hélios flotte, d'un rouge et or éclatants qui me semblent presque agressifs aujourd'hui. A droite, celui de Nox, bleu nuit et argent, à l'image de son royaume, sombre. A mes côtés, je sens Namiel se tendre, j’attrape sa main une dernière fois et embrasse sa joue avant de m'écarter. Les dix mètres apparaissent de nouveau entre nous, faisant naître une vidéo dans ma poitrine. Malgré la distance qui nous séparent, je l’entends murmurer pour lui :
- J’imagine que c’est le moment. Faites qu’ils ne se doutent de rien…
Je jette un dernier regard autour de nous. Derrière nous, la plaine porte les traces de notre passage, une preuve de leur mensonges… Une traînée de vie et de verdure coupe le désert en deux.
- Namiel, souvenez vous de ce que je vous ai dit, le monde n’est pas mort, nous non plus. Je ferai tout pour que plus personne ne vous touche comme ils l’ont fait.
Il hoche la tête, son masque d'indifférence se loge sur son visage avec une facilité presque inquiétante.
Finalement, nous passons la frontière et nos peuples respectifs nous accueillent avec une joie bien trop bruyante sachant que nous ne sommes que deux sur dix à rentrer. Je crains de devoir annoncer à mon père la perte de son valet …

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