Le prix d'un miracle (Namiel)

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La clameur de l’accueil est si fausse qu’elle me donne envie de fuir. Les cris de joie, les sanglots de soulagement, les applaudissements qui résonnent dans la cour du pavillon devraient me réchauffer le cœur, à la place ils me donnent la nausée. Nous sommes revenus vivants, seulement nous, pas nos gardes, mais personne ne semble s’en soucier à part cette femme assise seule tout à droite, cherchant désespérément quelque chose ou plutôt quelqu’un derrière nous. J’entends déjà ce que tout le monde lui dira :

  • Il est mort en héros, c’est une belle mort !

Ce sont des menteurs, la mort dans le Néant est tout sauf belle. Elle est violente et fait remonter tous les souvenirs néfastes d’une vie. Mais cela, personne ne lui dira jamais.

Chaque voix me paraît lointaine, comme si mon cerveau avait été mis en pause. Je reste immobile tandis que des médecins, des gardes et des Conseillers se précipitent autour de nous. Les questions fusent de toutes parts :

  • Que s’est-il passé ?
  • Êtes-vous blessé ?
  • Où sont les gardes ?
  • Comment le Néant a-t-il disparu ?

Je répond mécaniquement, toujours les mêmes phrases, toujours le même mensonge élaboré juste avant.

  • Le Néant nous a attaqué.
  • Les gardes ont été emportés.
  • Nous avons fui et perdu connaissance.
  • La brume avait disparu d'elle-même.

J’ai l’impression qu’elles finissent par perdre tout leur sens dans ma bouche à force d'être répété encore et encore.

  • Nam !

Lorsque sa voix fend la foule, mon cœur marque un arrêt avant de reprendre plus fort. Je relève brusquement la tête, croisant le regard d’Esteria brillant de larmes. Elle court dans la direction sans se soucier de bousculer ou d'écraser les pieds de la moindre personne sur son chemin. Ses cheveux de jais volettent dans son dos et sa robe argent accroche les derniers rayons du soleil. L’instant suivant, elle me percute de plein fouet, si bien que je manque de perdre l'équilibre. Ses bras enserrent mon cou et m'étranglent presque.

  • Tu es un idiot Namiel de Nox…

Sa voix tremble alors que ses épaules sont secouées de sanglots qu’elle tente de cacher maladroitement contre mon corps. Je lui rends son étreinte sans un mot :

  • Tu es en retard ! Tu aurais dû rentrer il y a plus de vingt-quatre heures !
  • Je sais, pardonne moi, tout ne s’est pas passé comme prévu…

Pas le moins du monde même. Pourtant, sa présence, pendant quelques secondes, fait disparaître le Conseil, le Néant, même Solàl et les mois et années de mensonges qui suivront. Il ne reste qu’elle.

  • Ne recommence jamais.
  • Promis.

Sa colère n’est qu’un masque fragile, j'imagine qu’il camoufle sa peur. Je ferme les yeux, profitant de son odeur, incapable de la lâcher. Une culpabilité féroce me transperce le cœur. Toute notre vie j’ai voulu la protéger, et encore une fois, j’ai échoué à mon rôle. Encore une fois, c’est elle qui pleure et qui s'inquiète…

Elle finit par reculer légèrement, ses mains encadrent immédiatement mon visage alors qu’elle me détaille avec une attention méticuleuse. Ses yeux sont rouges et cernés, je doute qu’elle ait beaucoup dormi ces quatres ou cinqs derniers jours.

  • Tu es blessé ?
  • Non.
  • Il y a quelque chose, n'est-ce pas ?
  • Non.
  • Tu mens, Nam.

Un sourire m'échappe et ses yeux s'écarquillent :

  • Tu souris.
  • Pardon ?
  • Tu souris ?
  • Oui, je ne suis pas un robot dépressif, Esteria. Ça m'arrive.
  • Pas comme ça, ne te moque pas de moi.

Ses réponses fusent. Son regard semble me lire, si bien que je me sens forcé de me détourner. Grossière erreur. Mes yeux croisent ceux du fils du Soleil à l’autre bout de la cour, a l'entrée d’Helios. Une seconde seulement, peut-être moins, mais c’est suffisant. Je vois qu’il me cherche aussi mais j'aperçois surtout cette stupide détermination qui brûle dans son regard, il devrait abandonner l'idée qu’il puisse se passer quelque chose entre nous… Je suis pourtant persuadé qu’il ne le fera pas et étrangement, ça me plaît alors que ce ne devrait pas être le cas.

Esteria suit mon regard et je la remercie silencieusement pour sa discrétion parfaitement mesurée. Ses iris reviennent vers moi avec une lenteur qui me noue l’estomac.

  • Ah.

Une onomatopée qui veut dire bien trop de choses, elle me glace davantage qu’un interrogatoire, parce qu’elle me connaît, elle sait forcément ce que cela veut dire. Et parce qu’elle connaît aussi les conséquences, elle j'évoquerai rien au milieu de cette foule. Elle m'offre un sourire qui m’évoquerait presque un prédateur. Elle m’attire en dehors de la foule, dans un coin de la place.

  • J’en connais un qui cache quelque chose.
  • Non.
  • Namiel ?
  • Je ne sais pas de quoi tu veux parler.
  • Naam ?

Je soupire.

  • Tu es insupportable.
  • C’est un trait de famille.

Un petit rire m'échappe et ma jumelle m’observe comme si elle venait d’assister à un miracle, puis son expression se radoucit lorsqu’elle s’accroche à mon bras :

  • Je suis contente que tu sois revenue.

Soudainement, ma gorge se serre, parce que sa sincérité me ramène deux jours en arrière et me rappelle que je ne suis pas passé loin du point de non-retour. Sans Solàl, je serais mort avec les autres, je n’aurai plus jamais entendu la voix d’Esteria, je n’aurai jamais revu ses yeux bleus et je n’aurais jamais connu le goût des lèvres du Prince d’Helios.

Je pose mon front contre le sien, comme lorsque nous étions enfant.

  • Moi aussi.

Pendant un moment, nous restons ainsi et je ne demande rien de plus dans ma vie, a part peut être, l’homme qui rayonne bien trop pour ce monde à quelque dizaine de mètres de nous.

*****

Finalement, nous prenons la route vers le palais trop tôt à mon goût. Les délégations et les peuples se séparent, les souverains récupèrent leurs héritiers, les Conseillers reprennent le contrôle. Le monde recommence à tourner pour tout le monde, mais personnellement, j’ai déjà l’impression d’étouffer comme s’il ne tournait pas dans le bon sens, comme si j'étais à contre courant. Je monte dans la voiture royale qui nous attend avec Esteria. Par la fenêtre, j’aperçois une dernière fois Solal, son père lui parle, ou plutôt lui ordonne quelque chose, je le devine à sa posture droite et son visage fermé. Au moins, lui, s’est déplacé.

Comme si son fils sentait mon regard, il se tourne légèrement et m’offre un sourire si maîtrisé que je ne sais pas si c’est réellement à moi qu’il l’adresse. Puis la voiture démarre et il disparaît de mon champ de vision. Le vide qui suit paraît ridicule, je n’ai même pas vécu une semaine avec lui et pourtant mon être semble avoir besoin de sa présence pour sentir ce sentiment de plénitude refaire surface.

  • Tu es amoureux.

Je sursaute et manque de m'étouffer. Son intervention n’a rien d’une question, il n’y a pas une once de doute dans le ton de sa voix.

  • Q- Quoi ?
  • Je viens de trouver ce que tu cache n’est ce pas ?
  • Esteria…
  • Tu es amoureux.
  • Tu es insupportable.
  • Le fait que tu te répètes me montre que j’ai raison mon cher frère.

Bien sûr, qu’elle a raison, mais j’aimerai qu’elle n’y pense pas, qu’elle n’imagine pas les risques de ces sentiments.

  • C’est lui ? Tu regardes dans sa direction depuis votre retour.
  • Il est le Prince héritier d’Helios.
  • Ce n’est pas une réponse.
  • Il est le successeur du Soleil, Esteria.
  • Toujours pas.

Je retourne le regard vers la fenêtre, le paysage défile lentement.

  • Oui, c’est lui. Mais c’est impossible tu en est consciente, oublie ça.

Cette fois, elle ne répond pas immédiatement et pose sa tête contre mon épaule avant de murmurer :

  • Est-ce qu’il te rend heureux ?

Sa question me frappe de plein fouet. Est- ce qu’il me rend heureux ? Esteria est bien l’unique personne à se soucier de mon bonheur. Elle ne se soucie pas de mes devoirs, pas de mes responsabilités, pas de mon utilité, de mon bonheur.

Je revois le désert redevenant vert, sa main cherchant la mienne à chaque occasion, ses yeux d’or.

  • Oui.

Ma réponse sort dans que je ne puisse la retenir et ma jumelle sourit. Pas le sourire qu’elle offre aux nobles et aux peuples, un vrai, un sincère.

  • Alors j'espère que vous survivez.

Mon sang se glace presque instantanément.

  • Il ne vivra pas ça.
  • Je ne sais pas comment fonctionne Hélios, mais si c’est toi qui subit à nouveau leurs mains par sa faute, crois moi qu’il ne s’en sortira pas ainsi. Je m’en chargerai personnellement s’il le faut.

Soudainement, je revois la petite fille qui se cachait sous mon lit les jours d’orage, celle qui disait que c'était pour me protéger, moi.. J’ai toujours fait semblant de la croire. Mais aujourd'hui, je me rends compte qu’elle a bien changé. Elle n’est plus cette enfant dont l’innocence faisait sourire. Et je déteste n’avoir rien à lui répondre, parce qu’elle a raison. Si quelque chose tourne mal, si quelqu’un découvre, je suis sûr de repasser par leurs mains.

Finalement, les portes du palais de Nox apparaissent enfin à l’horizon. Les bâtiments n'ont pas changé, les tours noires, les arches, les arbres, les flammes bleues qui ne s'éteignent jamais. Rien, dans ma maison, n'a changé, pourtant je n’ai pas l’impression d'être chez moi mais plutôt d’entrer dans une prison.

Peut-être parce que pour la première fois, j’ai une raison de vouloir être ailleurs. Les serviteurs s'alignent bien sagement dans la cour. Les nobles et les courtisan(ne)s attendent. Mon père se tient droit comme un piquet en haut des marchés, impressionnant, comme toujours. Rien qu’un regard fait se dresser les poils sur mes bras.

Je m'incline en même temps que ma jumelle. Il laisse quelques secondes passé avant de s'éclaircir la voix :

  • Recevez-vous.

Son ton bon plus n’a pas changé, toujours aussi froid, toujours aussi distant. Nous obéissons et son regard étudie mon visage. Analyse. Mesure. Évaluation.

  • Je suis heureux de vous revoir, Namiel.
  • De même, père.

Il ne ment pas, mais ce n'est pas non plus la vérité, je le connais assez pour savoir faire la différence. Il est soulagé, certes, mais il s’interroge surtout sur la disparition du Néant et le retour de la vie sur les plaines. Comme tous les autres.

Après avoir radoter encore une fois notre mensonge, je peux enfin remonter dans la chambre, suivit d’Esteria qui elle, demande la vérité. Sans discuter, je lui explique en détail tout ce qu’il s’est passé, de notre départ à notre retour. J'évoque mon passage dans le Néant et n’oublie pas le baiser de Solàl, qui semble la ravir.

La nuit est déjà tombée lorsqu’un serviteur vient frapper à ma porte.

  • Monsieur, le Conseiller Vaelor souhaite vous recevoir immédiatement.

J'aurais dû le prévoir. Je suis rentré seul avec Solàl, ils ont des doutes, on ne peut y échapper. Je me lève et obéis, ma sœur me promet de m’attendre, refusant de dormir seule cette nuit.

Les couloirs sont silencieux et le domestique me conduit jusqu'au bureau du Conseillers sans un mot. Il se trouve dans l’aile politique, un endroit que j’ai toujours détesté, encore plus aujourd'hui, ça put le mensonge. Je frappe et on m’autorise à entrer.

Un vieil homme est assis derrière son bureau, le même qui s’est chargé de me ‘’guérir’’, le même qui m’a envoyé entre leurs mains et dans ce cachot. Je sers les dents et m’assois sur la chaise qu’il m’indique.

  • Prince Namiel.
  • Conseiller.

Son sourire me pétrifie, il laisse le silence s'étirer, volontairement.

  • Votre retour est une bénédiction pour ce royaume.
  • Honoré de l’entendre.
  • Vraiment ?
  • Je ne sais pas pourquoi je ne le serais pas, Monsieur.
  • Je suis sûr que si.

Mon cœur ralentit instinctivement, mon sang semble se figer dans mes veines.

  • Dites moi Prince…
  • Bien sûr ?
  • Durant votre séjour dans le Néant, êtes vous sûr que vos travers ne sont pas ressortis ? Êtes vous sûr de n’avoir pas touché le Prince D’Helios ?

Sa voix faussement aimable me donne envie de vomir, je mettrais ma main à couper qu’ils savent quelque chose, qu’ils savent que cette loi de l’éloignement n’est qu’un mensonge… Pourtant, je démens, usant de toute la conviction dont je suis capable.

  • Sûr et certain. Le Prince D'Hélios et moi même avons scrupuleusement respecté la loi de l'éloignement, voyez pas vous même, le monde est toujours entier.

Il plissé les yeux avec une mine soucieuse avant de hocher la tête et de me congédier.

Je sors aussi vite que possible et traverse l’aile politique au pas de course. Une fois dans la chambre, je prends soin de fermer ma porte à clé avec une urgence dans les mains. Esteria me prend dans ses bras par réflexe et les barrières cèdent. Je pleure tout ce que je peux.

  • Ils savent… Ils savent Esteria… J’ai tout nier en bloc mais je suis sûr…
  • Chhh… n’y pense plus pour l’instant, ce n'est pas quelque chose de publique, personne d’autre ne sait, ils se tairont. Ils est de nature commune que le Soleil est de nature explosive, ils ne prendront pas le risque de faire annuler le mariage en te faisant quoi que ce soit.

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