Chapitre 1

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Depuis mon arrivée, je n’ai pas arrêté, car il y a beaucoup à faire. En premier lieu, j’ai dû revoir l’organisation du bureau. Enfin, le bureau ! Il s’agit d’un bâtiment mobile, pourvu d’une douche, l’un des rares sur ce campement qui ne soit pas une tente. Comme il sert à entreposer pour un temps les objets découverts, au moins il ferme, mais ce qui m’a le plus frappée en entrant, c’est le fait que j’ai été incapable de m’y retrouver : la même table était employée pour tout : trier, remplir les documents… Donc, j’ai décidé de diviser le local en deux secteurs, conservant pour les choses à classer ou les trouvailles du jour la table la plus proche de la porte. J’ai placé l’autre contre un mur pour y poser les dossiers, les clichés qui ont déjà été annotés et numérotés. Et j’ai effectué un bon rangement sur l’étagère, choisissant la chronologie des découvertes, en partant du bas vers le haut. Cela a occupé une grande partie des deux premières journées, toutefois cela m’a permis d’être au courant de ce qui a été trouvé récemment. Les professeurs Toufik Aram, l’archéologue égyptien, et Suzy Bart, l’assistante du professeur Rosemond, m’ont aidé depuis le début et se sont montrés très amicaux. Ces trois premiers jours se sont très vite écoulés.

J’entends toquer à la porte, alors que je regarde les clichés d’un objet. Je pousse un soupir d’exaspération.

Ce n’est pas vrai ! C’est un véritable moulin ici ! On ne peut franchement pas réussir à travailler tranquille ! En arrivant ce matin, j’avais le sentiment que cette journée, je n’avancerais pas… Eh bien, je ne me trompais pas ! Je n’ai pas arrêté d’être interrompue.

— Entrez ! dis-je d’une voix cassante, reposant les papiers que je tiens en main.

La porte s’ouvre pour laisser passer un homme de haute stature, à la chevelure brune coupée courte, vêtu à la manière traditionnelle d’une dish-dasha blanche, immaculée. Il se dirige vers moi avec un grand sourire. Visiblement, il n’a pas dû reconnaître la nuance énervée dans le ton que j’ai employé pour lui dire d’entrer.

— Bonjour, professeur Bernard, je me nomme Djalil Ben Khamsin, et je souhaitais me présenter à vous, ainsi que vous rencontrer, énonce-t-il en se penchant légèrement, dans un français teinté d’accent, mais très succinctement.

— Bonjour, excusez-moi, cependant je n’ai pas trop de temps à vous accorder, parce que, comme vous pouvez le constater, dans l’immédiat, j’ai du travail, formulé-je sèchement en désignant les papiers devant moi.

Il lève un sourcil, toutefois il ne démord pas de son attitude amicale.

— Mon père m’a demandé de voir où en étaient les recherches. Ma famille contribue au financement de celle-ci, en tant que mécène. De plus, elle se situe sur nos terres. Par conséquent, nous souhaitons savoir ce qu’il en est, surtout depuis le départ du professeur Rosemond, explique-t-il posément.

Une inspection ! Génial !

Il ne manquait plus que cela !

Bon sang, décidément le professeur Rosemond m’a refilé un cadeau empoisonné ! Et elle a oublié de m’avertir de ce fait. Et comme elle me connaît très bien, c’est sans conteste volontairement.

Je prends sur moi et prononce en tâchant d’avoir une inflexion un tantinet plus urbaine :

— Je suis seulement arrivée il y a trois jours à la demande du professeur Rosemond pour prendre le relais. Donc, je commence juste à voir ce qu’il en est, à découvrir le chantier. Peut-être pouvez-vous revenir dans une semaine ? J’aurai avancé un peu plus, car il y a beaucoup de paperasse en retard… Et j’en passe.

— Une semaine !

Face à son exclamation assez offusquée, je veille à conserver un ton affable, mais net :

— Oui, je dois reprendre beaucoup de choses, et ma prédécesseuse était souvent un brin distraite. Ainsi que vous pouvez vous ne rendre compte, j’ai déjà dû réorganiser le local. De plus, toutes ses notes sont assez brouillonnes, et il faut que je vérifie aussi des éléments avec le reste de l’équipe afin que nous puissions continuer.

— Je vois.

Un petit sourire se dessine aux commissures de ses lèvres, qui me laisse perplexe, et ses yeux noirs pétillent. Manifestement, la situation l’amuse, parce qu’il comprend tout à fait que sa présence m’agace. Ce qui n’est pas mon cas ! Que peut-il penser ?

Un moment de silence s’instaure.

Soudain, il me pose cette question :

— Vous avez été bien accueillie ici ?

— Oui. J’occupe un petit appartement agréable dans l’oasis, et la plupart de mes voisins sont des membres de l’équipe ou de leur famille, répons-je patiemment, même si à l’intérieur je commence à sentir l’énervement me gagner.

Bon, il envisage de partir quand ?

Il penche sa tête sur le côté et lâche :

— Bien, je repasserai demain.

Non, mais il est bouché ou quoi ?

— Attendez ! Je vous ai déclaré que j’aurai plus avancé dans une semaine, m’insurgé-je.

Il s’incline devant moi avec un air moqueur, toutefois avec aussi une grande sévérité dans l’attitude quand il m’intime :

— Professeur Bernard, ma famille paie ces recherches. Cela nous donne le droit de nous rendre en ce lieu quand nous le souhaitons. À demain donc !

Il adopte une telle sécheresse de ton lorsqu’il énonce cela ! Puis il sort, sans me laisser le temps d’ajouter quoi que ce soit de plus.

Je m’assois sur une chaise, pensive.

Qui est ce type ?

Déjà que j’ai dû venir ici en catastrophe ! Mme Rosemond ayant eu un problème de famille à régler, elle m’a demandé de prendre le relais pour ce chantier archéologique sur-le-champ. En toute franchise, passer à côté de recherches en Égypte, cela aurait été bête ! Par contre, cela m’a obligée à me décider rapidement et à bouleverser considérablement ma vie de famille.

Bien sûr, je me doutais que les débuts seraient difficiles. Seulement avoir affaire à un tel homme, je ne m’y attendais pas ! Mon éminente collègue m’avait prévenue que le chantier était financé par une famille importante, propriétaire des terres, cependant je n’avais pas présagé une telle rencontre ! De plus, pourquoi mettre cet homme au courant des recherches ? Je ne sais même pas où nous en sommes. Mme Rosemond est très compétente, mais nous n’avons pas la même conception du classement. Elle est peu rigoureuse et se laisse souvent déborder par l’enthousiasme de ses découvertes. Ici, dans cet environnement, cela devait être une vraie gageure pour elle que de rester ordonnée. Je souhaite vraiment remettre de l’ordre avant de poursuivre le chantier.

Il ne manque pas de culot !

Je respire un grand coup.

Je dois revenir à mon travail. C’est le plus important !

La porte s’ouvre pour laisser passer Toufik, l’archéologue de l’Université du Caire avec lequel je dois collaborer, qui s’enquiert d’un ton pressant :

― Vous avez vu Monseigneur ?

Le titre me surprend, et bien qu’il parle très bien français, je doute d’avoir bien entendu :

― Pardon ?

― Oui, le Cheikh Djalil Ben Khamsin.

― Le Cheikh ?

― Vous ne saviez pas ?

― Il s’est juste présenté par son patronyme et son prénom.

― Je vois. Sa famille est très renommée ici. Elle est ancienne et notamment très riche. Monseigneur est le seul fils du Cheikh Sharif Ben Khamsin. Et après son père, il deviendra le chef de cette famille. C’est pour cette raison qu’il est venu en ce lieu. Je pensais que le professeur vous en avez parlé ?

― Non, elle ne m’a rien dit de tout cela !

Dès lors, je comprends mieux son attitude étrange, et également assez cavalière !

Djalil. Un Cheikh ! Eh bien, ce chantier va sans doute me réserver d’autres surprises ! Dans l’immédiat, je dois avancer pour qu’il puisse y avoir quelque chose de nouveau, même si j’ai horreur d’agir dans la précipitation.

― Bon, mettons-nous au travail. Il revient demain, d’après ce qu’il m’a dit. Autant qu’il puisse voir ce que nous avons déjà fait. Et aussi que je sois au courant de davantage d’éléments pour pouvoir en parler. Donc, on va laisser le classement un peu de côté pour effectuer un point sur les derniers résultats de l’exploration, si cela ne vous gêne pas ?

Il opine du chef et, pendant le reste de la matinée, je reprends avec lui la chronologie des différentes découvertes des tesselles et autres morceaux de poterie que renferment les récipients sur la table. Après le repas rapidement avalé dans la tente prévue à cet effet, nous retournons au travail avec cette fois-ci Suzy qui avait dû se rendre au musée d’Al Kharga dans la matinée. Mais la chaleur dans ce bâtiment est de plus en plus lourde, même étouffante pour moi, et cela devient pénible de s’affairer dans de telles circonstances. Je n’arrive pas encore à me faire à ce climat.

― Bon sang ! Il n’y a pas de clim ? râlé-je en essuyant les gouttelettes de sueur sur mon front.

Toufik éclate de rire :

― C’est un bâtiment démontable, donc non pas de climatisation.

― Dommage !

— Et puis, cela gâcherait le plaisir de travailler dans cet endroit, ironise-t-il.

En secouant la tête, je vais boire un peu d’eau minérale, tiède bien sûr, puis je reviens prendre mes notes. Nous avançons bien, j’en suis satisfaite. Malgré cette chaleur, je suis quand même heureuse d’être ici et de pouvoir au bout du compte mettre à profit mes connaissances en égyptologie.

Depuis trois jours, j’ai la sensation de vivre un rêve éveillé. Une telle opportunité ne se reproduira pas de sitôt ! Je suis plus spécialisée dans la culture romane, et en France. Enfin, c’est cela qui m’a permis de venir dans ce lieu, puisque les premières découvertes renvoient à l’époque romaine.

À la sortie de l’aéroport, à ma demande, j’ai été conduite directement sur le chantier, car je voulais repérer les lieux. Depuis je n’ai pas pu observer grand-chose des alentours, mes journées s’écoulant entre l’appartement où je dors et le lieu de fouille où je travaille toute la journée.

Toutefois, je ne désespère pas de voir Gizeh, Louxor, quitte à y aller de mes deniers ! Je ne serai présente que pour deux mois seulement. Et peut-être qu’une telle occasion ne se représentera pas. Alors je vais en profiter.

― Professeur !

L’interpellation de Toufik me sort de mes pensées :

― Pardon, j’avais la tête ailleurs !

― Peut-être souhaitez-vous que nous arrêtions là ?

― Il faut avancer. Néanmoins, il est vrai que je commence à ne plus trop y voir clair pour l’instant. Est-il possible de débuter plus tôt, avant que la chaleur ne soit présente, demain ?

― Oui, aucun souci !

Nous travaillons encore un peu, finissant par un brin de classement, puis je pars, après avoir prévenu Fatima de mon retour. Je conduis tranquillement dans la voiture que l’on a mise à ma disposition, une sorte de saharienne assez vieillotte, mais qui roule, et me dirige vers mon appartement pour y retrouver la perle de ma vie.

Ma fille.

Certes, je l’ai eue jeune, cependant, sans elle, je n’en serais probablement pas là. Et elle aussi, elle désire voir les pyramides ! C’est d’ailleurs une des raisons qui m’a poussée à tout faire pour qu’elle vienne avec moi : je voulais qu’elle découvre cette civilisation.

Lorsque je rentre, Fatima se lève du canapé où elle était en train d’arranger un vêtement et articule doucement :

― Elle dort.

― Déjà !

― Oui. Elle a joué avec mes petits-fils toute la journée. Elle a également fait ses devoirs, elle avait des maths à faire, et quand j’ai vu qu’elle commençait à dodeliner de la tête, je lui ai donné à manger tôt.

― Merci beaucoup.

― Et votre journée ?

― Éreintante !

― Alors, je vous laisse.

Sur ce doux sourire qui la caractérise, elle sort.

Ma voisine ne m’a jamais posé de question, même si mon âge et celui de ma puce doivent avoir quelque chose de surprenant dans ce pays. Sans compter mon statut de célibataire. Le premier jour, j’avais dû faire suivre Liz avec moi, mais face à cette situation, Toufik m’a proposé de voir avec sa tante si elle pouvait la garder, comme elle s’occupait également de ces deux petits-fils, qu’elle habitait à côté de chez nous et qu’elle avait une solide expérience dans ce domaine. À l’instant où je l’ai rencontrée, elle m’a tout de suite donné confiance. Je ne voyais franchement pas ma fille sur le chantier chaque jour. Et me concentrer sur mon travail aurait été compliqué. Cependant, la laisser en France, même si elle serait allée chez mon grand-père, cela m’aurait été difficile à vivre, car être séparées aussi longtemps, cela ne nous était jamais arrivé. Fatima est une femme qui a un grand cœur, et ses pâtisseries sont un vrai délice ! De surcroît, elle parle français, ce qui m’arrange par rapport à ma fille, qui s’est de suite entendu avec elle, ce qui renforce mes convictions à l’égard de cette femme, et qui me permet de travailler en toute quiétude. Suivant les jours ou elle arrive avant que je parte, ou je dépose Liz chez elle. Puis le soir, je la retrouve à la maison, où dans l’après-midi elle a pu faire ses devoirs au calme, sa maîtresse me les transmettant par mail afin qu’elle ne rate pas sa fin d’année scolaire, puisque nous sommes quand même fin avril. Par chance, l’organisation s’est très vite établie. En outre, quand nous avons discuté de sa rémunération, j’ai été sidéré par ce que Fatima a demandé par rapport à ce que cela m’aurait coûté en France, et lorsque je lui en ai touché un mot, souhaitant être honnête, elle m’a rassurée en me disant que les salaires en Égypte n’étaient pas comparables à ceux de la France.

L’appartement est assez exigu, mais il est meublé et pourvu de deux chambres, d’une salle de bains et d’une grande pièce de vie avec un coin cuisine où ma fille peut être à l’aise. Il y a même derrière un petit jardin. Cette solution me convient mieux qu’un hôtel, surtout avec ma fille et mes horaires souvent aléatoires. D’autant plus qu’ici elle peut être gardée sans souci et que nous nous trouvons dans une rue calme.

Et puis ce pays est si légendaire ! Tous les inconvénients sont laissés de côté face à cette richesse archéologique.

Je passe au coin cuisine pour me faire une salade que je complète avec un fruit, puis je me couche. Je me sens vraiment lasse.

Pourtant, j’éprouve des difficultés à m’endormir. Je songe à cet homme qui me semble particulièrement imbu de lui-même. Toutefois, je me rappelle aussi la voix respectueuse de Toufik quand il parle de lui. Respectueuse, et même un tantinet apeurée.

Il me tarde alors de connaître un peu plus cet homme qui n’est pas dénué de charme. Par-dessus le marché, il possède un côté assez fascinant. Sur cette dernière pensée assez surprenante de ma part, je m’endors enfin.

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