Chapitre 5
Devant la porte, je trouve garée une voiture décapotable grise qui me rappelle que Djalil n’est pas uniquement un homme séduisant avec lequel je dois dîner. J’ai un mouvement de recul. Il se tourne vers moi et me demande :
― Laura, qu’y a-t-il ?
― Je ne peux pas vous suivre. Ce n’est pas possible. C’est une mauvaise idée, nous ne devons pas continuer ainsi.
Il se rapproche de moi et pose une main sur mon épaule, cherchant mon regard, puis il énonce avec douceur :
― Laura, venez avec moi, et nous parlerons de cela.
Je l’observe un instant : ses prunelles ne sont pas séductrices ni implorantes. Il est attentif. Il y a également un je ne sais quoi sur lequel je ne parviens pas à décrypter une émotion. C’est si intense ! Je ferme les yeux, tâchant de réfléchir, cependant au fond de moi, je sais ce que je vais répondre.
― D’accord ! murmuré-je.
Il hoche la tête, puis déclare avec sérieux :
― Et je vous remmènerai quand vous le souhaiterez. Je vous le promets.
Il ouvre la portière passagère :
― Allez, montez. Je vous ai réservé une petite surprise.
Je suis encore hésitante.
― Djalil !
― Montez et faites-moi confiance.
Machinalement, je fais le pas décisif, puis je m’assois sur le siège passager de cette voiture.
Ma première fois dans une décapotable.
― C’est étroit ! ne puis-je m’empêcher de m’exclamer.
Il émet un léger rire, puis se met au volant.
― C’est suffisant pour deux, susurre-t-il en me faisant un clin d’œil.
Je suis interloquée : il peut donc aussi faire des plaisanteries ! Décidément, il ne manque pas de m’étonner.
Le moteur ronronne doucement et nous partons. Il conduit à vitesse normale. Ce qui me convient tout à fait. Nous nous éloignons de la ville pour pénétrer dans le désert. Cela me laisse assez perplexe.
― Où va-t-on ?
― Je vous l’ai dit, c’est une surprise.
Je vois se dessiner avec stupéfaction un palmier, puis un deuxième. Ensuite, un bâtiment plat apparaît, de couleur dominante blanche, dissimulé en grande partie par la végétation qui se révèle sous un éclairage diffus.
― Une oasis !
― En effet. J’ai un ami qui y possède un restaurant-hôtel pour les touristes. Il a aussi installé des tentes pour ceux qui ont envie de dormir dans cet habitat traditionnel. Mais en cette période, c’est plutôt calme. J’y ai réservé une table… Enfin, vous allez voir !
Une fois garé sur un parking où se trouvent quatre autres véhicules, il m’aide à sortir de la décapotable et, posant légèrement une main dans mon dos, me guide jusqu’à la porte. Sur le seuil, une jeune femme brune, vêtue d’un caftan bleu ciel, nous accueille :
― Monseigneur, Madame, bonsoir.
― Bonsoir Leïla.
― Suivez-moi, s’il vous plaît.
Je parcours la pièce des yeux : il est possible d’y voir des tables et des sièges bas, des séparations entre les tables sont marquées par des rideaux d’organza de couleurs diverses, et le sol est recouvert de tapis chatoyants. L’ambiance y est douce et feutrée. Pourtant, ce qui me sidère le plus, c’est la table qui nous est destinée : elle a un panorama enchanteur sur un petit lac.
― Que c’est beau !
Djalil a un grand sourire :
― J’étais sûr que cela vous plairait, et la cuisine est encore meilleure !
Nous nous asseyons sur des sièges tapissés d’un velours vert très doux.
― J’ai demandé que l’on vous apporte des couverts, à moins que vous ne sachiez manger à l’oriental ?
― Non, pas du tout, merci d’y avoir pensé.
― C’est normal. Bien, pour les plats, je présume que comme la dernière fois je prends des spécialités qui ne sont pas trop épicées ?
― Oui, ce sera parfait.
Le service se fait par un homme vêtu d’une gandoura blanche. Dans un coin, il y a des joueurs d’instruments traditionnels. Mon compagnon me les nomme : l’oudh, une sorte de luth, et le tabla, un tambourin qui se tient sur le bras. Cette musique égaye notre repas et me met de bonne humeur. Et les plats choisis par Djalil sont vraiment très bons, et plus particulièrement les warak enab, des feuilles de vigne farcies avec de la viande hachée, et manifestement cela se voit, car Djalil pose cette question :
― Vous appréciez ?
― Oh que oui ! Enfin, de toute façon je ne suis pas difficile. Et je suis toujours curieuse de découvrir de nouvelles saveurs.
Il penche la tête sur le côté :
― Bien. Peut-être que maintenant nous pouvons parler ?
Un silence s’instaure qu’il brise en demandant :
― Pourquoi ne vouliez-vous plus venir avec moi ?
Je rétorque du tac au tac :
― Pourquoi m’avez-vous invitée une nouvelle fois ?
Il m’observe avec une grande intensité, puis dans un soupir me dit :
― Je ne sais pas exactement. J’avais envie de vous voir encore, de discuter avec vous.
― Bien que vous soyez informé pour ma fille ?
Il hausse un sourcil :
― Vous croyez que cela me choquerait ?
― Quand j’avoue que j’ai une fille de dix ans, les gens ont toujours une réaction, surtout dès qu’ils savent pour mon âge. Cela se lit dans leur regard.
― Les hommes, voulez-vous dire ?
Je secoue la tête :
― Non, entre l’éducation de ma fille, mes études, puis mon travail, je n’ai jamais eu trop de temps pour les rencontres.
― Pourtant vous êtes très jolie, et intelligente.
― Merci du compliment !
― C’est vrai ! Donc en fait, si je comprends bien, cela fait longtemps que vous n’avez pas eu de rendez-vous ?
Je me sens rougir et ne réplique rien. Face à mon mutisme, il me dévisage pendant un temps, puis finalement il s’enquiert :
― Laura, tout va bien ?
― Ce dessert est fabuleux !
Il sourit légèrement, visiblement peu dupe de ma volonté de changer de sujet, même si le om ali[1] est vraiment exquis :
― Oui, en effet ! Bon, j’arrête de vous poser des questions personnelles dans l’immédiat, mais sachez que ce n’est que partie remise. Pour le moment, ferons-nous quelques pas au bord du lac, ou désirez-vous que nous rentrions tout de suite ?
Après avoir siroté du shaï, le thé qui accompagnait le dessert, je jette un coup d’œil vers dehors, et le scintillement de ce lac sous la lumière lunaire est si tentateur que je réponds :
― Après un tel repas, une petite promenade digestive ne peut qu’être agréable ! Et puis, c’est si joli ici !
Il se lève et je l’accompagne dans ce mouvement.
― Bien, alors allons-y !
― Heu… Vous ne payez pas ?
― J’ai un compte dans cet établissement. Je viens souvent m’y restaurer quand je ne mange pas chez moi.
À l’extérieur, il fait frais. Je le sens dès que nous franchissons la porte. Je pose sur mes épaules ma veste. Puis nous nous dirigeons vers le lac. Nous marchons sur des petits chemins empierrés. Le calme nous entoure que Djalil rompt en me demandant :
― Vous n’avez pas trop froid ?
― Non, cela va. Cet endroit est magnifique. C’est si calme.
― Le désert l’est encore plus… Laura ?
― Oui ?
― Je suis heureux que vous ayez accepté de venir avec moi ce soir.
Il me montre un petit banc :
― Asseyons-nous, voulez-vous ?
Nous prenons place sur ce banc de bois, puis après un silence, il déclare :
― Je souhaite vous parler de quelque chose. Voilà, il y a moins d’un an mon cousin a rencontré une jeune femme à l’aéroport du Caire. Lorsqu’il m’en a touché un mot, il m’a dit qu’il n’avait jamais éprouvé cela avant quand il a croisé son regard. Il y a eu quelques problèmes au début, cependant il a heureusement compris qu’il y avait quelque chose de rare entre eux deux. Il a tout fait pour que cela s’arrange entre eux. Il a ravalé sa fierté et lui a avoué ce qu’il ressentait, en même temps qu’il l’a demandée en mariage. Et cela fait maintenant huit mois qu’ils sont mariés.
― Vous parlez du professeur Clément, n’est-ce pas ? le coupé-je.
― En effet.
― Mais où souhaitez-vous en venir ?
Il lève la main, puis poursuit :
― Ce que mon cousin a éprouvé, je m’en suis moqué au début, car je n’avais pas compris. Maintenant, je sais ce qu’il voulait dire.
― C’est-à-dire ?
Il se mord les lèvres, puis finit par lâcher :
― Je ne peux pas m’empêcher de vous revoir. J’en ai… besoin.
Au moment où il pose sa main sur ma joue avec beaucoup de tendresse, je sens les battements de mon cœur s’accélérer lorsqu’il énonce ce dernier mot. Autour de nous, il n’y a que les bruits de l’établissement qui résonnent de manière lointaine et ceux des animaux nocturnes.
Puis il continue :
― Honnêtement, entre nous deux, je perçois quelque chose de spécial. Je souhaite être clair avec vous : je ne sais pas s’il s’agit de désir ou d’un sentiment plus fort, mais je ressens des difficultés à rester éloigné de vous.
Je n’en mène pas large, ne sachant que lui répondre… Dois-je lui parler de ce qu’il se passe dans ma tête, et dans mon cœur ? Pourtant, je préfère demeurer silencieuse sur ce sujet et tente de m’enquérir :
― Djalil…
― Toutefois, je vais vous remmener chez vous. J’espère juste que nous pourrons nous revoir sous peu et que ce que je viens de vous dire ne vous rendra pas mal à l’aise. Cependant, je sais que vous appréciez la franchise, donc j’ai préféré l’être également. Mais avant, est-ce que je peux vous embrasser ?
Je reste quelques secondes abasourdie par cette requête, puis je parviens à articuler difficilement :
― Co… Comment ?
Il hausse un sourcil, avant de déclarer, le regard étincelant de malice :
― Je vous avais promis la dernière fois que je solliciterai votre permission avant. Alors, c’est ce que je fais. Que décidez-vous ?
Je ne peux vraiment pas résister à une telle demande ! Et puis, j’en ai envie… j’éprouve le besoin de m’abandonner un instant. J’éprouve le besoin de penser à autre chose qu’à mes règles de prudence, à tout ce que j’avais pu envisager précédemment. Sans compter qu’il s’est montré honnête envers moi.
― Oui, murmuré-je.
Il se baisse et le baiser qu’il me donne est très passionné. Bien plus que celui dans la voiture. Il me bouleverse. Il y a tant de choses derrière. Surtout après ce qu’il vient de m’avouer.
Et de mon côté, je n’ai pas envie qu’il me laisse partir, si stupéfaite encore par ses mots.
Néanmoins, il sort doucement son bras de ma taille, interrompant notre baiser. Ensuite, il prend ma tête entre ses deux mains et pose son front contre le mien.
― Je vous remmène, il vaut mieux.
Puis il recule et me saisit ma main :
― Venez.
Nous nous dirigeons vers le parking. Et le retour se déroule en silence. Je suis pensive, plongée dans la confusion. Ce moment a été très fort. Je n’ai jamais connu cela. Même si je dois m’avouer que mon expérience en la matière est quand même assez limitée.
Lorsque nous nous arrêtons devant ma porte, il ne fait aucun geste envers moi.
― Laura, vous êtes arrivée, murmure-t-il.
― Merci.
― Je vous dis à une autre fois. En revanche, pas avant deux jours. Je ne suis pas là demain. J’ai des affaires à régler à Louxor.
Je secoue la tête :
― Je ne sais pas si cela est nécessaire que nous nous revoyions encore une fois.
Il se tourna vers moi brusquement, surpris :
― Vous ne le souhaitez pas ?
― Ce serait juste plus raisonnable !
Il soupire :
― Peut-être… mais j’ai envie de connaître ce qu’il en est vraiment !
― Vous êtes réellement têtu !
Il émet un petit rire :
― Pas autant que vous ! Mais cela vous rend unique… ainsi que votre sincérité. Laura, je vous rappellerai dans deux jours. Pouvez-vous me laisser votre téléphone ?
― Franchement, je ne sais pas…
― S’il vous plaît !
Dans ma tête, je souris. Il ne doit pas être coutumier du fait de demander ainsi !
Il se penche pour prendre dans la boîte à gant un papier et un crayon. Il me tend aussi une carte réalisée dans un bristol épais et doux. Dans un coin figure un dessin, un aigle, qui m’interpelle :
― Qu’est-ce ?
― La marque de notre famille. Tenez.
Il me donne la carte que je place dans mon sac à main, ainsi que le papier sur lequel je note mon numéro, et après lui avoir rendu le papier, il range le tout dans la boîte à gant, puis il descend pour m’ouvrir la portière. Une fois que je suis dehors, il me dit :
― Bonne nuit, Laura.
― Bonne nuit, Djalil.
Sur un dernier sourire, il remonte dans la voiture et part. Après avoir vu le véhicule disparaître au coin de la rue, je reste un instant à l’extérieur. Songeuse. À respirer l’air frais.
Je peux apporter tant de sens à ce qu’il m’a révélé.
Je ferme les yeux un moment.
Et je savoure de nouveau son baiser.
Puis-je me laisser aller à avoir une histoire avec lui ?
Désir ou autre chose… Au moins, il a eu le mérite d’être clair !
Derrière moi, j’entends la porte s’ouvrir :
― Laura, tout va bien ?
Je me retourne vers Fatima.
― Oui, j’arrive. Ma fille s’est endormie ? m’enquiers-je en rentrant dans la pièce et en mettant ma veste sur le dossier d’une chaise.
― Assez tôt. La journée au camp a dû être fatigante.
― Merci d’avoir été là pour elle.
Après avoir récupéré ses affaires sur la table basse, elle se dirige vers la porte, puis elle marque un temps d’arrêt et me demande :
― Laura, je peux vous poser une question ?
― Bien sûr !
― Vous allez le revoir ?
Je hausse les épaules, puis finis par dire :
― Je n’en ai aucune idée. Il le voudrait, par contre, en ce qui me concerne, honnêtement, je ne sais qu’en penser.
Elle pince les lèvres et déclare :
― Alors, c’est que ce doit être sérieux.
― Fatima, pouvons-nous discuter d’autre chose ? Car dans l’immédiat, c’est assez compliqué comme cela, et je suis également fatiguée.
Elle place une main sur mon épaule et me sourit :
― Je rentre chez moi. Mais si vous voulez parler, je suis là.
― À demain !
― À demain.
Lorsque la porte se referme, je prends mon sac et en sors la carte pour la poser sur le petit guéridon où se trouvent mes clefs de voiture, puis je vais à la cuisine pour me faire un thé. Assise sur le canapé, jambes croisées, je le bois, l’esprit confus. Fatima a l’air préoccupé par cette histoire. Cependant, ce qu’elle m’a dit a suscité un intérêt chez moi, même si sur le moment je n’ai pas souhaité poursuivre plus amplement la discussion. Dès que j’ai terminé mon thé, je pars me coucher.
Si je savais ce qui m’attendait les jours suivants !
[1]Pâtisserie aux noisettes et aux raisins recouverte de lait et de crème, cuite au four.

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