Chapitre 6

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Le jour qui suit est calme, entièrement consacré au travail et au dégagement de la fresque auquel je participe activement. Me retrouver plongée dans cette tâche à la fois méticuleuse et prenante me permets de ne plus penser à mes problèmes dirons-nous sentimentaux. Et puis nettoyer chaque tesselle une par une, cela nécessite du temps. Il faut veiller à ôter tout grain de sable, tout en faisant attention à ne pas détruire le joint d’origine si possible, et surtout à veiller à ce que la couleur demeure. Cela me change de tout le côté administratif dont j’ai eu à m’occuper depuis mon arrivée. Dans ce métier, c’est vraiment cela que je préfère, malgré l’inconfort de la position, la chaleur, la poussière. Chercher est un excellent moment, toujours dans l’expectative d’une découverte, même si cela peut se révéler infructueux. Et cela réussit, car ce n’est que lorsque je rentre à la maison, et après une douche bien méritée, que je songe à Djalil, au fait qu’il souhaite me revoir, à son retour prochain à l’oasis. Et je ne sais toujours pas que faire.

Le lendemain, ma fille reste avec moi et donne aussi un coup de main, car elle aime beaucoup cela. Vers la fin de l’après-midi, j’en profite pour aller découvrir avec elle Hibis, l’ancienne capitale, célèbre pour son temple du VIe siècle av. J.-C., construit par l’empereur Darius Ier, dédié à Amon, Mout et Khonsou, la triade thébaine[1]. Je tente d’expliquer à ma fille diverses choses sur cette époque, et surtout sur ce mélange entre culture perse et culture polythéiste égyptienne. De mon côté, je suis émue face à la beauté de ce lieu.

L’allée des sphinx est impressionnante, les reliefs sur les murs du temple et sur le montant des portes sont très variés, mais je ne perds pas le temps de bien les déchiffrer, ou simplement de les observer avec attention. Plusieurs salles se succèdent, et ce lieu est si riche que je me promets d’y revenir avant mon départ. Il demeure l’ultime trace de l’emplacement de l’ancienne capitale qui s’étirait autour d’un lac sacré qui est aujourd’hui asséché.

Puis nous rentrons à l’appartement, après avoir effectué un détour dans la vieille ville. Nous y faisons quelques courses — ce lieu est très riche en culture maraîchère — profitant de la fraîcheur dans le dédale des ruelles couvertes de troncs et de branches de palmiers. Tout cela possède un caractère très pittoresque. Harassées par notre journée, nous dînons d’un repas froid avec du melon, une salade de tomates, et en dessert des pâtisseries cuisinées par Fatima et ma fille le jour précédent.

Dans la matinée du jour suivant, un berger parle à Toufik d’un rocher qui porte d’étranges signes. Il y a eu la nuit dernière un fort coup de vent qui a ôté une grande partie du sable qui se situait au bas de ce rocher. Et ce matin, il a pu constater cela, alors qu’il se trouvait là-bas pour faire paître ses brebis. Il est aussitôt venu à notre rencontre, car il a pensé que cela pourrait nous intéresser.

Quand Toufik me relate cette entrevue, je suis tout de suite poussée par la curiosité :

― Et cela n’a jamais été remarqué avant ?

― Manifestement non, ou sinon on n’en disait rien. Avec nos travaux, le lien a dû être fait. Sans compter que les gens du coin sont informés qu’il y a une équipe d’archéologues dans les parages.

Je prends les clés de la voiture sur la table, puis je place le matériel nécessaire dans un sac :

― Bien, j’y vais !

Il ouvre les yeux en grand :

― Tout de suite ?

― Oui, il vaut mieux voir cela et noter ces signes avant qu’un nouveau coup de vent ne recouvre ce rocher.

― Mais la journée va être très chaude !

― Ce n’est pas la première fois que je vais affronter cela.

― Vous êtes sûre de vouloir vous y rendre seule ? Vous ne connaissez pas trop ce coin-là et la piste est quasiment effacée !

― Il fait jour, cela devrait aller.

― Dans le désert, les distances ne sont pas les mêmes. Il y a aussi le soleil qui joue beaucoup dans la vision des choses, explique-t-il.

― Toufik, je prends de l’eau et de quoi grignoter. Le plein est fait, et je ne conduis pas trop vite. Je fais juste un saut à ce rocher pour reproduire l’inscription, qui nous apportera peut-être des indices supplémentaires sur l’histoire de la mosaïque, et je pars chez moi directement. J’ai aussi une carte et mon téléphone.

― Cela ne capte pas toujours très bien dans le désert.

― Toufik, je dois y aller.

Il soupire :

― Je n’arriverai pas à vous faire changer d’avis ! Je commence à vous connaître. Mais faites quand même attention !

― Je fais toujours attention.

Sauf quand un homme brun et séduisant m’embrasse dans une oasis !

Je secoue la tête pour éloigner cette image de mon esprit, puis je déclare :

― Je pars. Et n’oubliez pas de finir le relevé de la parcelle !

― Ce sera fait !

― À demain !

― À demain, professeur.

Je sors et rejoins la voiture. Je m’assois et tourne la clef. La voiture démarre sans souci, ce qui me rassure pour la suite. Je fais un signe de la main à Toufik qui se trouve sur le seuil de la porte, et je me mets en route.

Tout au long du trajet, je fais attention à bien suivre la piste. Il fait très chaud, et je regrette de ne pas avoir fait suivre une glacière. L’eau va être vite chaude ! Enfin, je parviens à bon port sans complication, le lieu est facile à dénicher grâce aux trois palmiers réunis au même endroit et au puits qui se situe à côté, avec ces deux rangs de pierres visibles au ras du sol et le portique en bois pour puiser l’eau en y accrochant le seau. Juste à proximité se trouve l’auge qui permet de faire boire le bétail vide à ce moment-là. Cependant, les traces de piétinements visibles autour montrent qu’elle a servi il y a peu de temps.

Après avoir brossé la pierre avec application, je passe environ une heure à mesurer et à relever les empreintes des vieilles lettres latines observées par le berger, utilisant un papier carbone pour pouvoir avoir une trace et étudier cela à tête reposée. J’ai du mal à déchiffrer : il manque pas mal de choses, car une grande part des lettres sont effacées. Je solliciterai l’aide du professeur Clément. Après je mange le pique-nique que j’avais apporté, puis je vérifie ma retranscription une dernière fois, faisant bien attention. Je prends mon temps pour chercher toute autre trace, néanmoins je ne trouve rien de plus. Finalement, je me prends la décision de rentrer.

Je monte dans la voiture, et je râle. Certes, je l’ai garée en arrivant un peu à l’ombre des palmiers, mais le soleil a tourné et la chaleur du siège est assez importante, sans parler de celle du volant ! Enfin, je devrai parvenir à supporter cela ! Je place ma veste sur le siège pour atténuer les effets, et positionner sur ma tête le chapeau en toile beige que je laisse toujours dans la voiture. Je fais toujours suivre également de la crème solaire. Avec ma peau de rousse, c’est une nécessité.

Avant de partir, je réétudie la carte un instant : je dois faire un détour pour ne pas repasser par le camp, afin de me rendre directement à mon domicile. Je récupère donc la piste, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai un doute à un moment. Il me semble que le paysage a changé, et du fait qu’il n’y a eu aucun coup de vent, cela me laisse perplexe. Je m’arrête pour jeter un coup d’œil à la carte. Bon sang ! Où suis-je ? Le tracé est si mineur. Je regarde autour de moi : des dunes à l’infini ! Je soupire et remets le moteur en marche, même si j’ai le sombre pressentiment que la direction n’est plus la bonne.

Je dois faire un bon kilomètre quand tout à coup je ne réussis plus à avancer, alors que le moteur tourne encore. Bon Dieu ! Que se passe-t-il ? J’éteins tout et sors.

Ce n’est pas vrai ! J’ai à peine dévié de la route !

Je rage et tape du pied contre ce pneu avant qui ne m’a rien fait, et qui, indéniablement, est bien ensablé.

Pour un peu, je trépignerais sur place si la situation n’était pas si tragique…

Puis je me reprends et vais chercher derrière s’il n’y a pas quelque chose qui puisse m’aider à le dégager, mais bien sûr, comble de malchance, la pelle rétractable est absente. En outre, je ne déniche rien d’autre qui puisse servir, à part mes mains. Toutefois, là, je suis consciente que je n’avancerai pas assez vite !

Seule solution qui me vient : mon portable.

J’attrape mon sac pour le saisir à l’intérieur et, comme par hasard, il ne capte rien ! Toufik m’avait bien prévenue. Je devine déjà son petit sourire en coin et son air de dire « je vous l’avais bien dit ! » quand nous nous reverrons.

Je le replace avec agacement dedans.

OK ! Bilan : je suis perdue en plein désert sans aucun moyen de prévenir quiconque ! Bravo ma fille !

J’attrape la gourde et bois une gorgée d’eau chaude. Ce n’est pas agréable. Cependant, au moins cela m’apporte un peu d’hydratation. La chaleur est à son plus haut point, et la sueur me dégouline sur le front.

Moi et mon caractère. Je me maudis !

Pourquoi n’ai-je pas écouté Toufik ? Je n’en serai pas là ! J’aurais pu demander que quelqu’un m’accompagne. Mais non, j’ai voulu venir toute seule… Idiote ! Têtue !

Je m’assois sur le sable à l’ombre de la voiture, me préparant à attendre. À attendre longtemps. En espérant que l’on donnera l’alarme.

[1]Amon, le dieu créateur, Mout, son épouse, la déesse de la guerre et Khonsou, le dieu de la lune, leur fils.

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