Chapitre 1 Le labyrinthe
Les bruits de mes pas résonnent dans ce long dédale qui semble si familier. Il fait sombre, la lueur du jour perce à peine. Je marche. Il faut que je sorte. Mais où est la sortie? Je marche depuis si longtemps…
Nora se réveille en sueur. Une fois de plus. Elle prend son téléphone qu’elle avait posé près d’elle, sur la vieille commode qui lui sert de table de nuit, entre autres.
Quatre heures vingt.
Elle verrouille l’écran dans un long soupir de lassitude. Elle regarde un instant le plafond, puis se tourne vers la fenêtre qu’elle a laissée ouverte par cette nuit déjà chaude du mois de juin.
Elle se lève machinalement, se dirige vers la salle d’eau et se regarde un long moment devant le miroir. Ses traits sont tirés, le teint légèrement pâle. Mais elle remarque surtout ses cernes. Chaque jour, c’est comme si elle découvrait une nouvelle teinte de bleu, de vert, de violet. Elle trouve les traits de son visage peu harmonieux. Dans quelques semaines, Nora aura trente cinq ans. Elle commence à voir les signes de l’âge sur son visage, même si sa mignonnerie lui fait paraître un peu plus jeune qu’elle ne l’est.
Elle attache ses longs cheveux noirs puis retourne dans sa pièce qui lui sert de lieu de vie, de cuisine et de chambre à coucher pour se préparer un café bien noir. Bien serré. Elle descend sur la terrasse qu’elle partage avec sa propriétaire, Annette Durand. Une dame âgée vivant au rez-de-chaussé. Seule elle aussi. Nora aime le calme, la sérénité de l’aurore. Elle écoute les oiseaux du matin chanter. Elle médite, ou plutôt pense à son avenir. Elle ne se lasse jamais de regarder les rayons du soleil habiller ce magnifique paysage alpin dont elle est tombée amoureuse il y a dix ans. Il lui arrive parfois de regarder des bribes du journal télévisé, sans y prêter réellement attention.
Six heures. Nora est une maid. Elle travaille à l’Étoile du matin, une auberge non loin de son domicile. Elle fait comme elle peut pour camoufler les signes évidents de fatigue, mais il semble qu’aucun maquillage ne parvienne à corriger son teint. À lui donner bonne mine. Elle s’habille comme à son habitude puis se met en route. Cinq jours sur sept, elle longe la nationale en direction de l’auberge, de grandes lunettes de soleil sur le nez pour masquer son regard. Ou pour se cacher. À cette heure-ci, de nombreux camions et voitures filent à vive allure en direction de l’Italie. Il lui arrive parfois d’être frôlée, mais Nora ne craint pas les véhicules et choisit d’ignorer le danger qu’elle court. Le matin, cette marche est l’ultime étape de son réveil; le soir, elle lui permet d’évacuer le stress de la journée.
Elle arrive enfin à l’auberge, salue le personnel déjà prêt pour le service. Elle pousse les grandes portes battantes de la cuisine, enfile son tablier, prend son petit carnet et se charge de prendre les premières commandes. À la fin du service, c’est comme une cassette qu’on rembobine. Le film de la journée de Nora. Elle prend le même chemin, en sens inverse cette fois-ci. Arrivée chez elle, elle se sert un décaféiné et se prépare un repas sur le pouce. Sur la terrasse, elle contemple les montagnes et le ciel changer de couleur au coucher du soleil.
Enfin, elle prend une bonne douche tiède. Elle se regarde de nouveau dans le miroir encore embué, qu’elle essuie maladroitement de sa main. Elle fait le même constat que le matin. Pourquoi changerait-il?
Presque comme un rituel, sa journée s’achève. Les mêmes pensées, les mêmes prières traversent son esprit en fixant le plafond avant de sombrer dans le sommeil. Demain est un autre jour.
Ou peut-être le même.

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