Chapitre 2 Onde de choc
Vingt heures. Premier samedi des grandes vacances scolaires. Les estivants commençaient à affluer à l’auberge en cette soirée du mois de juillet. Dans le tumulte des rires d’enfants, des discussions des adultes, du tintement des verres, des assiettes, de la tireuse à bière on pouvait percevoir un vacarme inhabituel provenant du parking. Quatre véhicules et une moto arrivèrent dans un bruit de crissements de pneus, musique poussée à son maximum. Le parking était maintenant envahi de poussière.
Un groupe de sept personnes. Sept hommes firent leur entrée bruyamment dans l’auberge. Certains frappaient dans leurs mains. Ils entonnèrent un vieux chant italien coutumier des mariages. Tous les clients étaient tournés vers eux. C’était comme si le temps s’était figé un court instant, observant le groupe. Nora serra le plateau qu’elle tenait entre ses mains. Elle détestait ce genre de scène. Elle détestait le chaos. Elle reprit son service dans ce rythme soutenu qu’elle connaissait si bien.
Entre les commandes des nombreux clients du restaurant et du bar, Nora s’en sortait comme elle pouvait. Elle parcourait la pièce lorsqu’elle eut la sensation étrange d’être observée. Elle tourna la tête en direction de la salle de billard où était installé le groupe. Elle croisa le regard d’un homme, vif, sombre. Il n’était pas très grand. Le teint mat. Il se tenait droit face à la table. Leurs regards s’accrochèrent quelques secondes avant que Nora ne reparte en cuisine. Troublée, elle déposa le plateau sur la grande table métallique. Elle posa ses mains, les bras tendus, la tête baissée, et fixa son propre reflet sur l’inox. Elle prit une grande inspiration. Elle avait été vue et elle le savait. Marta, sa collègue, sentit le malaise et lui demanda :
— Est-ce que ça va?
Nora n’eut pas le temps de répondre que les grandes portes battantes s’ouvrirent. C’était lui. Nora, les mains toujours posées sur la table, tourna la tête avec étonnement. Et avec agacement aussi. L’homme demanda :
— Savez-vous où sont les toilettes?
Nora s’était figée, sa bouche s’entrouvrit mais aucun son n’en sortit. Marta, à la rescousse, répondit :
— Ils sont à l’étage, première porte à votre droite.
Puis une voix, suffisamment forte pour se faire entendre, s’exclama :
— Matteo, on s’en va!
Ne lâchant pas Nora du regard, il fit un pas de recul avant de se retourner puis de quitter la cuisine. Marta souffla :
— Eh bien, bonjour la politesse… Bon, moi j’y vais, à demain!
Dans un murmure, Nora répondit mécaniquement :
— Bye…
Elle attendit que Marta soit partie, de se retrouver seule. Sa respiration se fit plus forte, puis tout lâcha. Elle saisit un verre de vin à moitié vide posé sur la table et le projeta contre le mur dans un élan de colère étranger à sa personnalité. Elle mit ses mains sur son visage, les larmes coulèrent, avant qu’elle ne s’écroule sur une chaise. La tension de cette soirée et son épuisement eurent raison d’elle.
Elle rentra chez elle comme en état d’ébriété, encore sous le choc de sa propre violence mais aussi de celles des pensées qui l’assaillirent. Nora défit ses chaussures et s’allongea sur son lit.
Pourquoi avais-je réagi ainsi? Pourquoi je fuis à chaque fois?
Je ne peux pas continuer comme ça. Il faut que ça change, il faut que je change.

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